Sur le RING

Djihad nordique en sortie DVD

SURLERING.COM - CULTURISME - par Pierre Schneider - le 07/08/2010 - 7 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Nicolas Winding Refn mérite bien sa gloire montante : son dernier film, non dépourvu de défauts, réussit tout de même à nous captiver. Même sans paroles. Même sans histoire.




Rien de plus simple que l’intrigue de « Valhalla rising ». Rien de plus fallacieux aussi, si l’on a fait confiance à la trompeuse bande annonce à la « 300 » ou aux souvenirs de films similaires. Point de combats, de batailles navales, d’intrigues politiques ; point de croisade, en réalité. Que trouve-t-on alors ? Le héros, un combattant muet, esclave d’une tribu qui l’exhibe. Prodigieusement dangereux, il est constamment maintenu enchaîné et c’est le plus dispensable dans la tribu, un garçon taciturne, qui est chargé des tâches dangereuses : le lier, le délier et le nourrir. A la suite de diverses tribulations, il s’associe à des vikings chrétiens qui partent pour la croisade, s’égarent et débarquent au Canada. Des dissensions intestines, un climat onirique et des indiens invisibles les déciment. Il ne reste à la fin que le garçon qui parlait à la place du muet.



L’auteur ne s’embarrasse pas de psychologie, ni même de narration. Sur un rythme lent, avare en paroles, privilégiant le plan extra-large d’une manière qui m’a fait penser à l’Albert Serra du « cant dels ocells », Nicolas Winding Refn déroule une odyssée qui ambitionne de s’exposer surtout dans la tête du spectateur. Après la séquence de traversée de l’océan, le spectateur reste le seul à pouvoir interpréter ce qu’il voit se passer. Le sens du cairn bâti par One-Eye, dans une des rares accélérations de la narration ? Les aventures invisibles d’un des vikings qui revient couvert d’une boue brun clair ? A vous de l’imaginer.

On peut toutefois trouver dans l’épigraphe une piste pour comprendre : « au commencement étaient l’homme et la nature. Puis d’autres hommes vinrent avec leurs croix » (je cite de mémoire). L’homme et la nature, précisément, sont les deux seules choses que Refn montre. Je veux dire par là qu’il ne montre rien d’autre : pas de femmes, par de villes ou de villages, pas de maisons (les vikings dorment à la belle), pas de commerce, pas de foule. La seule organisation sociale représentée est la tribu, de faible effectif, qui vit posée sur les highlands comme pourraient l’être les bêtes sauvages. La seule construction aperçue, c’est la cage qui retient One-Eye prisonnier. Et les sauvages du Canada ne sont perçus (sauf à la fin)  que par la manière dont ils expédient leurs morts : en les abandonnant sur un lit de bois surélevé, en pleine nature.



A la fin du film, tout le monde a disparu sauf l’enfant ; les croix mentionnées dans l’épigraphe ne sont plus et il ne reste, comme au début, que l’homme (les indiens) et la nature. Refn fait justice à celle-ci, omniprésente, somptueuse, luxuriante, presque une nature de paradis, lorsque l’homme n’existait presque pas ou se fondait dans celle-là plutôt que de s’en distinguer.

L’auteur a évoqué, dans un entretien, son intention de faire de « Valhalla rising » un équivalent visuel du joint qu’on fume. Le trip dans lequel il embarque le spectateur disponible est splendide, lent et contemplatif ; la référence formelle au « Stalker » de Tarkovski, faite dans un autre entretien, peut s’expliquer ainsi même si « Stalker » est gorgé de sens alors que « Valhalla rising » ne se soucie guère de sa sémantique. Lent, au demeurant, ne veut pas dire immobile. Il y a du mouvement, il y a des élans et des retombées, parcimonieusement mesurées, parfois un peu trop systématiques ou sans raison (les diverses morts brutales, un peu téléphonées).

Lorsque les vikings traversent l’océan, par exemple, c’est très réussi en terme de mouvement. Un brouillard se précipite au devant de l’écran, comme s’il était mu surnaturellement. Puis dix minutes d’inaction suivent, dans le langskip. Les hommes se traînent, tentent de se chamailler, trouvent un bouc émissaire. Il n’y a pas de vent, le bateau est ballotté durant de longues heures, jusqu’à ce que One-Eye s’avise que l’eau sur laquelle ils naviguent est douce : ils sont sur un fleuve. Le brouillard se dissipe alors rapidement pour dévoiler une nature vierge, froide et luxuriante, travaillée à la palette graphique comme un paysage pré-atomique de « battlestar galactica ». Et voilà comment on filme l’inaction totale sans ennuyer le spectateur.



Refn n’en est pas à son coup d’essai : « Bronson » l’avait rendu presque célèbre l’année dernière. Une trilogie antérieure sur les bas-fonds de la drogue à Copenhague, « Pusher », est un peu moins connue mais vaut le détour, par sa technique de réemploi des personnages d’un volet sur l’autre et par sa vision du milieu, délivrée de l’emphase glamour d’un « scarface » ou de la série du « parrain ». La crétinerie et l’irresponsabilité des petits dealers dans les volets 1 et 2, l’effet du fix libérateur, ou la manière de se débarrasser d’un cadavre (volet 3) n’ont pas été oubliés par les spectateurs qui ont vu la trilogie.

Avec « Valhalla rising », Refn prouve à un public élargi qu’il a quelque chose à dire, quelque chose de viscéral, qui peut largement se passer du langage articulé. Il prouve aussi qu’il a de quoi le filmer et que, malgré ses imperfections, qu’il est sans doute un des réalisateurs avec lesquels il faudra compter dans les prochaines années.


Pierre Schneider
Paris, aout 2010


Valhalla rising
Par Nicolas Winding Refn, 2009
Sortie en DVD et blu-ray : été 2010




Toutes les réactions (7)

1. 08/08/2010 19:04 - gpcovell

gpcovell Totalement d'accord: un film étrange, qui malgré son intrigue plate, voire inexistante, malgré des longueurs parfois excessives, malgré aussi, vous ne l'avez pas dit, une impression à certains moments pénible de déjà vu (la remontée du fleuve, couplée aux tirs de flèches d'indiens invisibles, ne rappelle-t-elle pas "Aguirre ou la colère de Dieu" de Herzog?) réussit à captiver. Je l'avais vu à sa sortie au ciné il y a quelques mois, je n'ai toujours pas réussi à savoir si j'avais aimé ce film ou non; par contre, je sais que je ne suis toujours pas arrivé à me le sortir de la tête.
Sans déflorer l'intrigue pour ceux qui ne l'ont pas vu mais aimeraient le voir, une chose m'a intriguée, particulièrement: le film tirerait plutôt vers le panthéisme, les chrétiens n'y sont pas des saints, c'est le moins que l'on puisse dire, et l'épigraphe que vous citez - de mémoire -:« au commencement étaient l’homme et la nature. Puis d’autres hommes vinrent avec leurs croix », semble ne pas être empreint d'une très grande sympathie envers le christianisme. Et pourtant, il y a un vrai et bel acte chrétien à la fin du film, le sacrifice ultime, christique par excellence, mais c'est le païen, non un chrétien, qui l'accomplit, avec qui plus est, si je ne m'abuse, le seul et unique sourire qu'il ait montré de tout le film. Étrange... J'aurais bien aimé savoir ce que le réalisateur cherchait à nous dire par là, je me perds encore en conjectures...
Mais au moins, pour me répéter, je n'ai pu oublier ce film inclassable, bien loin des produits de consommation en série, que j'apprécie parfois, mais que j'ai oublié deux heures après...

2. 09/08/2010 12:05 - Job

JobC'était lui les Pusher ? On dirait qu'il a fait du One eye son acteur fétiche.

3. 09/08/2010 18:26 - Oldman

OldmanOne-eye president !

4. 09/09/2010 22:17 - Casca

Casca@gpcovell : autre référence à Herzog, celle de celui voulant construire sa nouvelle Jérusalem au milieu de nul part. J'y ai trouvé de sérieux relents de Fitzcarraldo.

5. 11/09/2010 12:39 - Méléagre

Méléagre"Lorsque les vikings traversent l’océan, par exemple, c’est très réussi en terme de mouvement. "
Qu'est-ce que vous écrivez mal !

6. 12/09/2010 15:02 - Vespasien

VespasienC'est certain, ce film n'a pas une facture très classique. Il est pourtant très prenant et se montre suffisamment allusif pour enfanter sa propre mythologie, aux confins du christianisme et des croyances nordiques.
Un détail, que je n'ai pas vu développé dans les critiques de ce film: Odin, père de Thor, créateur de l'univers, et le dieu tutélaire entre autre de la connaissance, de la victoire et de la mort, si je ne me trompe pas. Il est toujours représenté comme un homme mûr et borgne...
Alors, qui est "le borgne" dans ce film ? A vos interprétations !

7. 12/09/2010 15:02 - Vespasien

VespasienC'est certain, ce film n'a pas une facture très classique. Il est pourtant très prenant et se montre suffisamment allusif pour enfanter sa propre mythologie, aux confins du christianisme et des croyances nordiques.
Un détail, que je n'ai pas vu développé dans les critiques de ce film: Odin, père de Thor, créateur de l'univers, et le dieu tutélaire entre autre de la connaissance, de la victoire et de la mort, si je ne me trompe pas. Il est toujours représenté comme un homme mûr et borgne...
Alors, qui est "le borgne" dans ce film ? A vos interprétations !

Ring 2012
Pierre Schneider par Pierre Schneider

Chroniqueur, éditorialiste Ring.

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Totalement d'accord: un film étrange, qui malgré son intrigue plate, voire inexistante, malgré des longueurs parfois excessives, malgré aussi, vous ne l'avez pas dit, une impression à certains...

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