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Divorces hyperfestifs

SURLERING.COM - FICTIONS - par François-Xavier Ajavon - le 21/02/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

La rubrique fictions du Ring publie vos nouvelles, vous pouvez adresser vos textes à aurelien@surlering.com.


Pour être honnête, tout commença avec la Saint-Valentin, mercredi dernier, au petit-matin, dans le très gentil trois-pièces cuisine d'un ami philosophe, à Lognes. J'avais dormi sur le canapé du salon après une intense nuit de discussion sur la littérature contemporaine, le cinéma soviétique et la dégénérescence de l'esprit fantassin dans la légion étrangère. J'étais ankylosé, engourdi. Gueule de bois. Mon téléphone sonne. C'était ma banquière, Adèle...

Ajavon, merde ! qu'elle commence à gueuler, à tort et à travers... vous avez déjà un découvert abyssal et nous sommes le 14... mais qu'est-ce que vous achetez, bon dieu ?! Vous connaissez la punition mon ami ?

Oh non, Adèle, pas ça... que je me suis défendu avec les moyens du bord...

Si, si, qu'elle revient à la charge la bougresse... si vous voulez que je vous foute la paix, il va falloir encore me rendre un petit service. Un tout petit service et je ne coupe pas votre carte bancaire, promis...

C'est du chantage... Vous voulez encore que je pose du carrelage chez votre mère ? que je hasarde... Que voulez-vous de moi ?

Adèle était une très jolie femme de trente-cinq ans, solidement charpentée, très beau squelette, qui mesurait au moins deux mètres au garrot, et avait droit de vie et de mort sur ma situation financière. Autant dire que je lui devais respect, obéissance et soumission.

A vingt heures, le soir même, mon ami philosophe et moi étions de corvée de chiotte. Nous devions livrer un énorme colis chez une amie d'Adèle, au coeur de Paris, rue du Bac. Il a d'abord fallu récupérer le paquet dans un entrepôt de la SERNAM, à Saint-Ouen... et puis direction Paris, à bord d'une somptueuse petite camionnette Citroën prêtée par un ami, en tôle ondulée des années 70, un peu rouillée, et frappée sur ses flancs du sigle défraîchi « Cirque Pinder ». Le colis était fermement arrimé au plancher du véhicule. On avait beau cogner dessus, regarder entre les lattes de bois, ou desserrer les sangles qui le parcouraient d'un bout à l'autre, il n'y avait pas moyen d'en deviner le contenu.

Arrivés devant l'immeuble nous déchargeons le paquet sur le trottoir, et nous nous engageons dans la cage d'escalier, aux élégantes marches en marbre de Carrare, habillées d'un tapis rouge, impeccable. La gardienne nous interpelle au passage, en passant une tête fripée par la fenêtre de sa loge  :

Eh vous autres, là, les livreurs, attention avec votre bazar ! Essuyez vos pattes, c'est pas vous qui nettoyez ensuite... et puis il ne faut pas laisser garée votre monstrueuse guimbarde rouillée devant l'immeuble sinon j'appelle la police moi...

Vous voyez bien qu'on travaille... que lui répond mon ami philosophe, avant de poursuivre à mon intention... tu vois, Ajavon, je te l'avais bien dit, c'est pas demain la veille que les prolétaires de tous les pays s'uniront ! Quel merdier...

Le colis pesait au moins 80 kg. Nous étions bien curieux de son contenu... Mon ami philosophe, de par son intérêt pour la chose militaire, penchait pour une collection d'armes médiévales. Moi je pariais, par la grâce d'une éclaircie optimiste, sur la reproduction d'un petit bronze français du XIX ème siècle... Arrivés au quatrième étage, nous voyons une porte entre-ouverte par laquelle s'échappaient des rayons de lumière stroboscopique et les beats agressifs d'une musique assourdissante. C'était donc bien l'endroit de la « fête » dont avait parlé Adèle, ma banquière. C'était là que nous devions livrer ce colis, au domicile de son amie.

Sur la porte était pourtant apposé un carton rose, marqué « Fête du divorce d'Adèle ! Entrez sans frapper et soyez heureux... ». Un peu interloqué je m'avance. Le salon était plein à craquer, essentiellement des femmes, quadragénaires. Que des fumeuses. Ambiance olfactive : couloir de la petro-chimie, Grand Lyon. Ambiance visuelle : musée de la contrefaçon, Paris. Jamais vu de ma vie autant de faux tailleurs Balenciaga dans un espace si réduit... Classe upper-middle. Des attachées de presse, des chargées de mission, des responsables marketing, des conseillères bancaires séniors... souvent bronzées, de retour de Luchon-Superbagnères, la Plagne, Val d'Isère, le Cap d'Agde...

Mon ami philosophe et moi étions mal à l'aise dans cette ménagerie malodorante. On faisait mauvais genre, inutile de le préciser. Quand on a commencé à faire pénétrer le monstrueux carton dans la pièce, la musique s'est arrêtée nette. Le DJ de service a même fait un pas en arrière en lâchant un petit cri nerveux. Des regards suspicieux étaient braqués sur nous. « Je viens pour la livraison, de la part d'Adèle », que j'ai lancé à la cantonade. Après, tout s'est accéléré. Incroyable. Nous avons posé le colis sur le tapis imitation-persan, et il en est sorti un « danseur artistique », déposé en bonne et due forme au registre du commerce de Nanterre, à moitié dévêtu. Du genre « Chippendale » qui bondit de son carton à chapeau. Un grand noir, au torse huilé, portant un couvre-chef de théâtre, façon haute-forme.

On n'était pas racistes pour deux sous, moi et mon ami philosophe, mais on a quand même trouvé ça un peu fort, surtout à cause de la musique d'ambiance qui sortait du fond de la caisse dont il venait de s'extirper. Un vieux tuc de mauvais goût, genre un Frank Sinatra de la fin des années 70, avec beaucoup d'instruments à cordes, mal arrangés. Le « danseur artistique » déposé au registre du commerce se donnait à fond, il faisait son show, il tournait autour de son petit public d'un soir, il flattait ses admiratrices, ouvertes à toutes les outrances. Le spectacle dura bien dix minutes. Le type se dandinait dans le salon bourgeois, en string métallisé et avec son foutu chapeau haute-forme de location. Moi et mon ami philosophe étions pétrifiés. Adèle s'approcha de nous avec le sourire, pour nous détendre un peu :

Alors, mes petits camarades réacs, je vous sens tout tendus... ça ne s'arrange pas au RING, hein... vous ne supportez pas trop le spectacle de l'émancipation de la femme ? Nous avons le droit de nous amuser aussi. Et puis je viens de divorcer, c'est génial ! Mon époux n'était qu'un atroce machiste, un mâle archaïque, et un bande-mou... un australo-phalo-pithèque, je vous jure ... Il faut fêter ça... si la fête est réussie ce sera l'un des plus beaux jours de ma vie... L'idée de fêter son divorce est à la pointe du progressisme, mes amis... vive le divorce hyperfestif ! Vous verrez que demain il sera plus important de réussir son divorce que de réussir son mariage...

Silence pesant. J'ai lancé à mon ami philosophe un regard plein de détresse et de mélancolie, contre l'air du temps et la bêtise ambiante. Cette femme fêtait manifestement l'échec de sa vie toute entière et le naufrage moral de sa génération. Elle fêtait le mépris de toute une partie de la population pour le mariage en tant qu'Institution et engagement moral. Nous avions donc fait la traversée de Paris, avec un « danseur artistique » noir dans notre camionnette vintage, au péril des contrôles des douanes, de la police de l'air et des frontières, des escadrons de la mort, et des brigades du vice et de la vertu ; toute la traversée de Paris, avec les risques inévitables inhérents à un tel projet, en compagnie d'un danseur à chapeau haute-forme et string métallisé, dans une caisse standard DHL, dont le job était d'égayer une bande de mégères mal apprivoisées...

Le père d'Adèle, un vieux Monsieur très digne, était aussi de la fête. C'était un sociologue « de gauche » du CNRS, en pré-retraite à cause des risques inhérents aux dangers de son métier périlleux en contexte d'amiante présumée, à l'Université de Jussieu. Il s'approcha de nous pour justifier un peu le comportement de sa fille, en répétant des phrases lues dans la presse : « Vous savez, jeunes gens, le divorce est désormais considéré comme normal. Il devient un simple accident de parcours dans l'existence, alors que pendant très longtemps il a été synonyme de honte. En fait c'est un rituel de passage symbolique pour les grandes fifilles comme ma douce Adèle... ».

Comme moi et mon ami philosophe on commençait à faire du scandale dans notre coin... à dire des phrases comme « Mais le mariage est un engagement sacré et je ne vous laisserai pas salir plus longtemps cette merveilleuse institution... » ou encore : « Vous n'êtes qu'une bande de post-soixante-huitards dégénérés ! Pourquoi haïssez-vous tant les traditions ? Pourquoi divorcer, merde ? Vous auriez peut-être du attendre et vous donner au bon partenaire, non ? »... alors l'organisatrice de la fête est venue nous voir. Une telle poche de résistance sceptique n'était franchement pas tolérable à ses yeux...

C'était une jolie quadragénaire, brune et très souriante. Un peu vulgaire. Le visage parasité de rictus commerciaux. Après quelques salamalecs et deux Bloody-mary, Julie nous expliqua ce qui avait motivé la création de son agence spécialisée dans l'organisation - sur mesure - de fêtes de divorce, « amusantes et décalées », dans toute la région parisienne. Les prestations de la WOF, Wedding out factory, avaient pour but, selon elle, de « dédramatiser » les ruptures amoureuses, de « décomplexer » les filles infidèles, et finalement d'aider les femmes à profiter pleinement de leur liberté - durement arrachée après des siècles d'une « domination phallocrate ».

La musique s'arrêta enfin et le grand danseur noir était bien embarrassé, malgré son chapeau haute-forme et son string avantageux. Même s'il eut été bien comique de le voir réintégrer sa caisse, ce foutu colis, il se contenta malheureusement d'enfiler un pantalon et une chemise décente, puis il prit la porte, non sans me taper de quelques tickets de métro. Adèle, quant à elle, s'était discrètement retirée à la cuisine, pour entamer une discussion serrée avec ses amis des mauvais jours... Dominique Pérignon, Jean Walker et Jacques Daniel.

Exit.

Dans la rue, mon ami philosophe me demanda :

Eh, Ajavon, tu crois vraiment que demain il sera plus important de réussir son divorce que de réussir son mariage ?

Le mariage ? Que je lui demande de préciser... le mariage c'est quoi aujourd'hui ? Tu connais la formule, camarade... aujourd'hui il n'y a plus que les prêtres et les pédés qui veulent se marier... pour le reste... Allez, démarre va... on doit rendre la camionnette à Bob, avant ce soir... et Sannois ce n'est pas la porte d'à côté...

Tu fais quoi pour la Saint-Valentin, ce soir ? qu'il enchaîne...

Rien. Evidemment.



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François-Xavier Ajavon par François-Xavier Ajavon

Chroniqueur, ancien rédacteur en chef.

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