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Des fleurs pour Zoë – Antonia Kerr

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Chloé Saffy - le 13/09/2010 - 2 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Aïe un titre qui rappelle une chanson d’Indochine (1), déjà on peut se dire que ça commence mal. Ce n’est pas plus rassurant que le bandeau annonçant « Une tornade de 22 ans », l’âge de l’auteur – à un an près. La tornade, ce n’est donc pas l’auteur, mais la Zoë à qui on envoie des fleurs sur la couverture. L’auteur c’est Antonia Kerr, une avignonnaise d’origine parisienne, qui il y a encore deux mois de cela avait un site entier à son nom (2) ; un site de photos composé de portraits de jeunes filles diaphanes copyrightées Virgin suicides, et des vues de New York telles qu’on les imagine après avoir bouffé tous les premiers films de Woody Allen, le tout dans un noir et blanc de rigueur . Car Antonia Kerr a une fascination sans bornes pour La Grosse Pomme, au point d’écrire un roman « comme », « à la manière de », qui comporte un bon quota de déjà-vu de la littérature nord-américaine.



Nous avons donc Richard, soixante ans, trader fatigué (forcément). Sa femme Evelyn, une new-yorkaise mondaine (forcément) et froide l’a quitté pour un avocat quelques mois plus tôt. Sa fille Madeleine est maquée avec un artiste qui vit à ses crochets et qui lui fait un gamin. Richard décide donc de prendre sa retraite anticipée, ce qui ne fait pas le bonheur de son assistante aussi grasse qu’il est maigre, aussi noire qu’il est blanc et qui en plus s’appelle Condeleezza (forcément) puisqu’ils couchent ensemble. Richard choisit de se retirer en Floride, précisément à Key West (forcément), le paradis pour vieux riches. Comme il part en voiture, il prend pour le covoiturage un dreadeux affublé du sobriquet de John-John. Le dit John-John est un type farfelu et un peu porté sur la fumette (forcément) mais comme il est du genre cool, il invite Richard à un repas de famille et lui permet de faire connaissance avec sa nièce, Zoë, une fille à la fois originaire des Bahamas et de Cuba(3), sensuelle, belle à se damner, super chieuse, super colérique, super fragile et super mystérieuse (super forcément). Richard tombe sous le charme de Zoë, et c’est parti pour un bon road-movie à travers les Etats-Unis avec les motels, les diners, les rencontres impromptues etc. que va écumer le couple tant qu’il leur reste de l’argent et de l’énergie.

Rien que sur cette trame de départ, on devine les influences écrasantes de l’auteur, Philip Roth et Lolita en tête. Des références excellentes mais plutôt à double tranchant, surtout quand le patronage a tendance à déboucher sur un texte dont on a du mal à définir s’il cherche à rendre hommage ou à simplement imiter en moins bien ceux qu’il admire. Etrange ce sentiment que l’on a par ailleurs, de lire un roman américain qui serait traduit dans un français médiocre ou inadéquat et qui lui ferait perdre tout l’intérêt qu’il pourrait susciter. Car où diable voit-on un trader né en 1950 parler de sa bite comme d’une « quéquette » ? Antonia Kerr a tenu à se glisser dans la peau de Richard et le faire parler : il fallait la voir toute gênée face à François Busnel lui demandant pourquoi ce choix et répondre que vu son jeune âge, elle n’avait rien à raconter… Et que c’était plus intéressant d’essayer d’explorer ce que c’était que la vie d’un sexagénaire new yorkais (4). Le ressort principal entre Richard et Zoë qui devrait tenir dans la libido flamboyante de la jeune femme (leur attirance repose sur trop peu de valeurs et goûts communs pour s’expliquer autrement) s’émousse car il est à peine effleuré. On comprend bien que ce Richard est exténué par les besoins sexuels délirants de Zoë, qu’il a du mal à bander avec vigueur et jouir sur commande, mais toute la densité comique ou même érotique qui pourrait résulter de leurs dissemblances est éclipsée aux profits des insupportables bouderies de la jeune femme. Une sacrée chieuse capable d’emmerder Richard pour qu’il appelle le 911 quand ils percutent un chevreuil jusqu’à ce qu’il cède et se ridiculise au téléphone pour calmer sa chérie. Mais une gamine capable de jeu de mots aussi déments que Fidel Castor (devinez quel animal ils ont recueilli), plutôt étrange dans la bouche d’un personnage qui ne parle pas le français (5). Cent cinquante pages de pérégrinations plus tard, *spoiler !* les deux tourtereaux rentrent à New York et coulent des jours heureux dans l’appartement de Richard et ce malgré la petite fugue de Zoë pendant quelques jours qui rentre au bercail plus amoureuse et mystérieuse que jamais.

Entre-temps, on a cherché à s’intéresser à ce couple invraisemblable. Antonia Kerr lui a brodé un voyage sur les routes qui n’a pas grand-chose à voir avec la cavale de fièvre, de sexe et de sang de Sailor et Lula : rencontres impromptues, dialogues farfelus (un véritable sport le dialogue le plus farfelu possible chez les jeunes auteurs), animaux de compagnie ramassés au fil de la route, les vignettes sont propres et concises. Vignettes dans lesquelles se balade un narrateur présenté comme trader, mais qui pourrait tout aussi bien être universitaire, bosser à l’ONU, ou avoir été DRH toute sa putain de vie avant de partir à la retraite. Tout comme Zoë dont la principale caractéristique semble être son exotisme de bahamienne-cubaine. On ne comprend pas bien pourquoi ces deux-là se rencontrent, pourquoi ils restent ensemble, pourquoi Antonia Kerr a absolument tenu à raconter leur histoire si ce n’est par admiration pour ses très nombreuses lectures-phare qu’elle restitue avec régularité au fil des pages. On peut apprécier que leurs antagonismes extrêmes, que cela concerne la différence d’âge, la couleur de peau ou de milieu social ne soient pas exagérément exploitées, on ne peut que regretter dans le même temps qu’ils ne soient pas exploités du tout, rendant plus difficile à croire la passion tardive de Richard pour une gamine qu’il a sans doute eu l’occasion de croiser à mille exemplaires dans les rues de New York. Est-ce une belle humilité de la part d’Antonia Kerr que d’avoir argué d’avoir eu une vie trop courte pour avoir des choses à dire ? Au sortir Des fleurs pour Zoë, on en vient à se demander si c’était vraiment l’âge qui était en cause pour le fait d’avoir des choses à dire.

1. http://www.youtube.com/watch?v=izh8ZINh6fU. Ou c’est peut-être pour Lenny Kravitz : http://www.youtube.com/watch?v=eJVNO107ZU8
2. Le site www.antoniakerr.com a mystérieusement disparu de la toile alors qu’il était encore actif fin juillet, début août. Etant donné que la jeune femme ne possède aucun homonyme sur google, on peut en déduire qu’elle a sabré elle-même son activité de photographe aux yeux de la toile ou tout simplement oublié de payer son hébergement.
3. Dans un roman de Pascal Bruckner, on n’hésiterait pas à la qualifier de superbe mulâtresse.
4. http://www.youtube.com/watch?v=akbG0HdZu8A On peut aussi voir Jean D’Ormesson s’extasier au motif qu’Antonia a été publiée en envoyant son manuscrit par la poste au mois d’avril et n’a bénéficié d’aucune lettre de recommandation, mais ne rien dire ou presque sur le contenu du livre…
5. Je propose pour ma part Simon de Beauvoir *badam boum pschh*


Chloé Saffy

Des fleurs pour Zoë, Antonia Kerr, Editions Gallimard, 2010, 151 pages, 14,90€



Toutes les réactions (2)

1. 18/10/2010 11:03 - Marion

MarionTous les articles que j'ai lu jusqu'à présent crient au génie, alors que pour ma part je n'ai absolument pas été convaincue par ce roman - et c'est un euphémisme. J'en étais presque à me dire que j'allais me forcer à le relire - j'étais sans doute passée à côté de quelque chose - quand je suis tombée sur cet article, qui résume parfaitement ce que j'ai pensé du livre... Merci pour cette brillante critique sans complaisance !

2. 30/12/2010 20:07 - Mouais...

Mouais...Il est vrai qu'à la lecture de "Adore", on voit facilement la différence de qualité. Ma chère Chloé, votre "Adore" publié par les ELS et bourré de clichés m'est tombé des mains bien avant la fin, quand le livre d'Antonia Kerr, même s'il n'est pas parfait, m'a passionné. Je vous souhaite pour l'avenir un peu plus de modestie, elle vous fera sans nul doute le plus grand bien.

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