Des anges au bordel
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Marin de Viry - le 12/01/2011 - 4 réactions -
A propos de « L’instinct de conservation », essai de Nathanaël Dupré la Tour, aux éditions « Le félin ». Paris, janvier 2011, 138 pages.
 Un jeune auteur s’avance et vous avez l’impression en le lisant qu’il vous dit très clairement :
a) J’ai la conscience du mal qui me traverse et me travaille, ainsi que celle de ma propre finitude, b) ça va très bien comme ça, merci, c) pour tout dire, je trouve que c’est vous qui allez mal, f) mais comme vous, c’est un peu moi, je vais mal aussi, en tant que notre humanité et notre destin nous sont communs, g) donc j’aimerais vous parler. Naturellement, Nathanaël Dupré la Tour, qui signe aux éditions Le félin « L’instinct de conservation », ne dit pas ces choses personnelles, et encore moins de cette façon rustique et par trop directe, mais son essai laisse transparaître la simplicité de son intention et la nécessité intérieure d’avoir publié sa pensée. Je note ce point qui me réjouit, car souvent la raison d’être des essais d’idées me paraît purement tactique : occuper une case sur l’échiquier des « -ismes ». L’auteur manie la démonstration et atterrit là où il le souhaite, bien sûr, mais dans un esprit de conversation, et cela change tout. On se sent personnellement présent dans le texte, car celui-ci n’est pas écrit « au tableau », mais on le comprend au contraire « adressé », comme un développement de John Donne. Le plaisir de lecture qui en découle est assez rare pour être noté.
Cet essai – j’y reviens plus bas – parle du conservatisme, l’exalte même. Une incise : je me méfiais, à tort, lorsque je l’ai eu en mains, car je ne veux plus entendre parler depuis longtemps de l’échiquier des « –ismes » français. Pas par paresse, mais simplement parce que la situation générale de l’esprit français est telle que ses productions « idéologiques », je veux dire les essais d’idées débouchant sur une vision du monde intermédiaire entre la philosophie et la politique, me paraissent généralement « hors sol », inintelligibles pour qui ne partage pas les présupposés massivement angéliques qui s’y déploient, et pour qui voit bien, hélas, la bête se substituer à l’ange dans les faits. Je ne rentre dans les essais d’idées qu’avec une immense méfiance, et ne fais plus confiance qu’à la philosophie et aux romans. Lesquels ont d’ailleurs cette caractéristique bizarre, en France, et à de rares exceptions près auxquelles l’essai de Nathanaël Dupré la Tour appartient, de ne pas réussir à infuser les idées, comme si celles-ci s’étaient immunisées contre je ne sais quel mal extérieur. Les « idées » françaises me paraissent, en général, issues de dangereux fantasmes de personnalités qui s’estiment pures, ce que je crois – ce que je sais - impossible. La terre des « –ismes », c’est un peu le royaume taxinomique des intellectuels assez malheureux pour avoir perdu, dans l’abstraction, tout don d’observation, à commencer par celle des pièges de leur propre noirceur. C’est une chose devenue rarissime qu’une abstraction qui garde le contact avec le réel, une abstraction à la fois robuste et féconde, dans laquelle on sent un peu d’authentique humilité. A la place, trop souvent, on trouve un jeu d’« - ismes » flottants, un jeu de « noms devenus des mots », comme disait Proust, cité par Nathanaël Dupré la Tour dans son essai ; une jonglerie de signifiants, un bonneteau de suffixes pseudo-savants… Il suffit, pour se convaincre de la difficulté de tenir un « -isme » un peu consistant, d’en prendre un qui soit célèbre et d’essayer de le garder dans des frontières cohérentes : essayez avec le « romantisme », par exemple, et vous verrez qu’entre l’allemand, le français, l’anglais, et à l’intérieur de chacun d’entre eux, il n’y rien d’homogène dans les constituants, ce mot ne veut rien dire, c’est une balise confuse, un piège de la géographie de l’histoire littéraire. Avec le « libéralisme », c’est encore pire ; de Tocqueville à Milton Friedmann, allez comprendre… Exercice amusant : essayez de faire le point pour vous-même, en vous posant la question : où en suis-je en matière d’« -isme » ? J’essaye : hier, par exemple, je pensais que j’étais d’un joli maurrassisme philosémite. Avant-hier, un légitimiste auto-gestionnaire. Ce matin (j’ai eu une contravention) un républicain patriote et social chevènementiste. Pour demain, j’ai en réserve une identité de citoyen altier avec un surmoi grec (mais quand même un peu habermassien) à la Alain-Gérard Slama. Il y a un mois, je me suis réveillé la nuit après avoir entendu David Cameron prononcer une formule que je croyais faite pour résumer mon être politique : le « conservatisme compassionnel ». Quand je me situe sur la carte des « -ismes », je suis perdu. C’est, au fond, que ma vision idéologique du monde m’indiffère, et celle des autres aussi – l’idée d’avoir accès à la « weltanschauung » politique d’Alain Minc à travers un de ses essais, par exemple, me fait frémir - : c’est la vision de ce monde qui m’intéresse. C’est cela qui est difficile, qui demande du talent, de l’ardeur, du suivi dans la démonstration si l’on veut atteindre au sens communicable. Sloterdijk et Muray, par exemple, m’intéressent, parce qu’il y a un regard avant l’«-isme », une intelligence aussi déliée que possible, un esprit dépourvu, par méthode, de stratégie sociale, moins soucieux de billard intellectuel que de saisir son objet. Que cette assertion fasse rire les sociologues, peu me chaut: je crois savoir reconnaître un regard sur le monde qui n’est pas qu’un regard du monde : Baudelaire, par exemple.
Il ne faut pas que les anges aient des enfants
A mon heureuse surprise, alors que je craignais que l’auteur inventât un nouveau segment surfin de la pensée de droite pour trentenaires (un peu glamrock, un peu maistrienne, vous voyez le genre), Nathanaël Dupré la Tour, au contraire, simplifie considérablement le paysage des « –ismes »: pour lui, la topologie idéologique occidentale de notre temps sépare le libéralisme révolutionnaire du conservatisme prospectif, et c’est tout. J’apprécie énormément ce travail de réduction, qui correspond bien, pour une fois, à ce que je vois. Du côté du libéralisme révolutionnaire, c’est l’absolutisme de l’individu, qui englobe des types humains allant du lecteur conquis de « Libération » au rebouteux irresponsable, tapi en Californie, qui refile des « subprimes » au-delà des doses raisonnables… Nathanaël Dupré la Tour détaille bien l’ontologie des hommes de ce camp : la préférence pour le fantasme et pour un présent oublieux ; l’angélisme, ou, si l’on préfère, l’ignorance crasse du mal ; la passion du neutre ; et surtout, la désacralisation de la personne, qui fait de lui un candidat assumé à la prostitution globale… Notre contemporain : un ange au bordel. Cet ange autoproclamé ignore par définition les catégories qui fondent sa complexité… d’homme, car il se trouve parfait, donc harmonieux en soi, et en conséquence éligible à la jouissance perpétuelle. Il n’a pas besoin de séparer le corps de l’esprit, ni ceux-ci du cœur, ou de la charité, comme le veut la tradition pascalienne, pour fonder l’harmonie. Pour cet homme, l’harmonie, c’est l’irréfragable lui-même. Le « la », c’est bibi. Le ton, c’est quand j’exulte. La mesure, c’est quand je m’éclate. Mon enclos, c’est le droit. Nul besoin de distinguer les catégories internes de l’humain : l’ange jouit d’une unité interne définitive, sans péché, sans expérience, sans limites, et le tout dans son biotope transcendantal bricolé. Que voudriez-vous discriminer dans la perfection ? Quand cet ange achète un livre, son choix se porte volontiers sur Onfray, c’est-à-dire une pensée qui s’adresse à l’ange, qui lui rappelle qu’il est, qu’il le veuille ou non, frappé par la mort et le malheur, et qu’en conséquence il ne faut pas qu’il ait des enfants. Les anges sont heureux mais leur postérité est maudite. Onfray n’existe que parce que les hommes se prennent pour des anges. Et son irresponsable philosophie choisit de les prendre au sérieux. Un contraceptif aux séraphins, voilà le programme philosophique ! L’ontologie dominante
Evidemment, à cette courte évocation du contenu de l’essai de Nathanaël Dupré la Tour, on comprendra que le « post-narratif » habermassien en prend aussi pour son grade. Le « post narratif », c’est en effet ce par quoi l’ange remplace le récit de ses origines très humaines et très locales, réfute sa généalogie, se départit de la tradition, et, disons le tout net: se fout de tout. Habermas aurait voulu que l’homme « post narratif » conséquent adoptât avec ferveur un patriotisme constitutionnel qui l’extravasât de sa communauté organique, et de ses louches mythes fondateurs … Mais voilà, l’ange (notre voisin de palier, nous-même, hein…) ne prend que la première partie de la proposition : pas de discours sur les origines. Se balader dans le vide qu’il a créé épuise son projet. Le reste, c’est-à-dire le patriotisme constitutionnel, il en fait vite et mal un catéchisme light pour associations non gouvernementales, et c’est plié, en voiture Simone : à ma droite, l’oubli, à ma gauche, les droits de l’homme. Quand il est contrarié, il klaxonne un cliché, et puis voilà.
On aura reconnu, dans ce portrait cravaché, dont la version dialectique, nuancée, et développée est disponible dans ce très recommandable essai, ce que l’on pourrait appeler « l’ontologie dominante ». L’auteur se rangeant dans le tout petit camp d’en face, celui des conservateurs, il assume en bloc son décalage sans sembler souffrir de son statut de minoritaire. Le conservateur, pour Nathanaël Dupré la Tour, loin d’être un Charles-Hubert ou une Marie-Chantal empruntés et fascinés par la débauche, à quoi on voudrait bien le réduire, est celui qui déclare, d’abord et avant tout : « je ne suis pas un ange ». Il ne se veut ni pseudo-éternel, ni prétendument bon. Ce faisant, il s’attire une bronca des séraphins bidons qui peuplent nos sociétés. A y réfléchir deux minutes, la désangélisation est le seul espoir de transformation massive de l’esprit public. L’espoir que le séraphin atterrisse, qu’il découvre la finitude, la responsabilité, le sentiment de l’avenir, la dépendance des destins, la prudence…
Cesser d’être un ange, c’est cesser d’être indifférent, c’est-à-dire commencer de penser. Cet essai postule, et démontre, que le regard d’un homme qui se sait fini produit de meilleurs fruits que le nihilisme frivole des faux innocents.
Heureux mortels, lisez-le.
Marin de Viry
Toutes les réactions (4)
1. 13/01/2011 19:01 - Marlow
Merci,
je retiens notamment :
1) "un esprit dépourvu, par méthode, de stratégie sociale" : beau, mais si rare ;
2) "Onfray n'existe que parce que les hommes se prennent pour des anges" : drôle, et juste ;
3) "la désangélisation est le seul espoir de transformation massive de l'esprit public" : ah, pas bête, étonnant, voire vrai.
Et peut-être vais-je le lire, heureux mortel.
2. 14/01/2011 05:39 - marylin
"Onfray n’existe que parce que les hommes se prennent pour des anges. Et son irresponsable philosophie choisit de les prendre au sérieux. Un contraceptif aux séraphins, voilà le programme philosophique ! " : +1000.
3. 14/01/2011 11:06 - Sant'Angelo
l'alternative "conservateurs prospectifs" vs. "libéraux révolutionnaires" me convient plutôt... mais ne correspond pas du tout à l'échiquier politique français
4. 15/01/2011 13:40 - LupaLupa
AGSlama parlait joliment d'"angélisme exterminateur"... et il suffit de passer une heure au rayon enfants d'une bibliothèque municipale pour se rendre compte que les loups sont tous devenus forcément gentils... heureux et mortels tout un programme!
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Dernière réaction Merci,
je retiens notamment :
1) "un esprit dépourvu, par méthode, de stratégie sociale" : beau, mais si rare ;
2) "Onfray n'existe que parce que les hommes se prennent pour des anges" :...  13/01/2011 19:01 Marlow
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