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Déluge : Je dis "Oui"

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 15/03/2010 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Déluge d’Henry Bauchau. Joli format d’édition. Subtil épigraphe emprunté à Proust. Première phrase : « Pendant ma promenade ce matin j’ai pensé de nouveau que, jusqu’à la mort de ma mère, je n’ai pas vécu ma vie mais celle qu’elle aurait voulu avoir. ». Diantre, ça ne commence pas n’importe comment. Quelques pages tournent. Vlan. « Cela me fait souffrir, cela me fait du bien ». De la vitalité sature ce style. Relecture de cette courte sentence. Les pensées gravitent autour de Duras, d’Hiroshima mon amour, du célèbre : « Tu me tues. Tu me fais du bien. ». Mais alors ? Cet auteur : serait-ce un galopin ?… Galopin ? Mince. Il a 97 ans. Né en 1913 ! Non, ce n’est pas un enfant : on ne dévale pas n’importe comment cette écriture. Elle réclame beaucoup d’attention. Elle impose sa cadence – comme toute pensée aboutie. En bref : nous ne sommes pas devant n’importe quel livre.


L’écrire comme l’aurait peint Cézanne.

On sait quel était le souci principal de ce grand peintre impressionniste aux tableaux si hauts en couleurs : trouver le ton précis dans chaque coup de pinceau, pour construire une totale harmonie. Une harmonie toute de nature où nul trait ne jurerait avec un autre. Et surtout, peindre lentement et soigneusement. Cette attitude, c’est celle de Bauchau dans Déluge. Il le sait. Il mentionne Cézanne. Son style, plein de remous, marque le mouvement. Vif. Écarlate. À chaque instant, une nouvelle tâche de couleur. Tout est image, image intense ; au lecteur d’apprécier un à un les moments de la narration à leur juste valeur, d’être saisi de tous ce qu’ils évoquent. Car si l’écriture se fait peinture impressionniste, alors l’intrigue se déroule au gré des couleurs ; le mot se fait pigment : « Il lui raconte la soirée de la veille, je ne reconnais presque rien, sauf les couleurs, toutes les couleurs qu’il a traversées : le bleu de la voiture, la grande avenue verte, un brun et un noir qui sont Inès et Margot, une sorte de pleine mer soleil couchant, c’est sans doute l’équipe des trois filles, puis des scintillement bigarrés des robes et des smoking, la danse qui est rouge comme un tapis et enfin l’île de Jerry. »

Une narration de tous les instants donc. Et ce, d’autant plus qu’elle n’a aucune linéarité. Ni temporelle, ni spatiale : « Il marche sur le sable, il ne se traîne plus, nous enlevons nos chaussures, nous marchons pieds nus dans la mer qui est encore trop froide pour se baigner ». Cela ne signifie pas que la forme de Déluge réponde fondamentalement du Nouveau Roman, ou d’une manière d’avant-garde conceptuelle con-con. Cela signifie que nous nous déplaçons au gré du revers de plume, du coup de pinceau. Nous parcourons les pages, dans une vision toute empreinte de Bergsonisme, au sens premier, au sens d’Essais sur les données immédiates de la conscience. Le temps, vécu dans chaque unité mémorielle de plus ou moins grande ampleur. Une vision faite de tâches à goûter en leur unicité, dans leur brutalité, dans leurs emboîtements, parfois dans leur oubli.

D’où la forte soumission au lent rythme de Bauchau. Sujétion qui nous fait épouser son paradigme. Raison pour laquelle on ne pourra lire qu’avec calme, atermoiement, ces 170 pages. Ce qui à première vue relèverait de l’énigme, puisque l’on ne peut accuser une trop importante graisse terminologique, définitivement absente. En d’autres termes, nous sommes en plein dans ce que Julien Gracq appelait la littérature du « Oui », lors de sa célèbre conférence Pourquoi la littérature respire mal. Déluge est fait de cette poésie qui affirme la vie, qui l’embrasse, et qui ne cache pas son sens dans ce qu’elle ne dit pas, dans le silence : dans la négativité pure – cette négativité dont la Nausée de Sartre était l’archétype.

Vassalité du lecteur au rythme de Bauchau, à ce qu’il veut bien nous offrir, au souverain dire. Ce qui explique peut-être avec le plus de justesse ce sentiment, c’est probablement cette écriture qui défie la logique, trompe l’horizontalité, s’impose comme discours au-delà de notre propre rationalité. Nous viole. L’auteur le fait par l’antithèse : « […] je ne me rendais pas compte qu’il était à la fois si vivant et si… on dirait usé », ou encore, par une spontanéité déconcertante dans l’usage du vocabulaire : « L’eau assombrie par des nappes d’essence est envahie, comme tout le bassin, par le tumulte des oiseaux de mer qui viennent là se nourrir des déchets qui tombent des camions ou des chalands » – et plus généralement, par la rupture de toute continuité. Échantillons : « Je pense une fois de plus : Qu’il est beau. Comme un poignard, comme un fusil. Pourquoi ? Je n’aime ni les poignards, ni les fusils et, pourtant, c’est sa beauté. » ; « Il a l’air vieux. Jerry pleure. Un grand désespoir d’enfant. Il tape des pieds, comme s’il voulait retourner, retourner où ? »

Par-delà les opposés : la Paix.

L’illogique, c’est quelque part le refus de la raison pure. C’est aussi épouser la vie, en ce que l’on refuse de se cantonner à une partie d’elle, d’émettre des distinctions : « Et maintenant, il faut faire d’abord et comprendre ensuite ». Association qu’incarne Florian, vieux peintre ayant sombré dans la folie, dont la pensée est si décousue, et qui pourtant parle la langue des anges, et frise la thaumaturgie. La déraison, la discontinuité du discours, c’est aussi se refuser à cette si trompeuse dialectique, elle qui nous empêche de garder les oppositions dans leur fraîcheur, leur vive sensibilité ; dans ce qu’elles ont de relevant de la tragédie, de Sublime.

Voilà sous quel angle Déluge aborde l’ensemble de ses thèmes. Si l’on peut désigner plusieurs centres de gravitation – l’Art, la Bible, le sens de la vie et la mort – il n’empêche que tous demeurent en perpétuel lien. Jamais ils ne se distinguent absolument. De leur présence s’imbibe le phrasé. De nombreuses portes s’ouvrent ; nulle ne se referme.

Pour se saisir de la chose, nous passerons par l’intersubjectivité. Cette intersubjectivité qui fond le Moi dans l’Autre, tout en conservant le concept d’identité – pur intervalle. Dans Déluge, l’intersubjectivité est invoquée par la récurrence très forte des pronoms personnels. Pronoms personnels qui peuvent relever de la tautologie, alourdir un style – on le sait. Mais pronoms personnels qui peuvent aussi, par leur fréquence, dégager une sensualité, dans la présence de l’autre. C’est d’ailleurs l’usage qu’à l’instar de Duras, Bauchau en fait. Seulement notre vieil homme y recourt bien au-delà. Dans l’altérité qu’ils provoquent, se trame le plus souvent la fusion. Fusion entre les personnages. « Il prend parfois ma main, il veut que je sois seule avec lui. Il s’assied en face des toiles, il me demande la permission de mettre sa main sur mon bras. Je sens que c’est avec sa main qu’il pense, très confusément, à un tableau. J’ai le sentiment d’y penser avec lui. La maladie m’a fait basculer dans des états incertains, terrifiés. Ces états passent de ma main au bras de Florian, de mon corps dans le sien. ». Mais aussi fusion dans l’art : « La peinture est là en lui. Entre nous. En nous. ».

Et il y a mieux. Qu’est-ce que c’est que cet étrange « Il » ? Ce « Elle » ? C’est l’incantation même de la mélopée homérique et de la chanson de geste. Du récit biblique. La Bible ? Rappelons que c’est du déluge dont il s’agit. Dieu est là, derrière. Partout. Les personnages sont, et représentent. Car qui est Florian – ce vieux peintre au talent nonpareil et complètement foldingue qui immole toutes ses œuvres – sinon Noé ? Et Simon et Florence, ces deux jeunes gens qui l’accompagnent dans la peinture du chef-d’œuvre de sa vie, ne sont-ils pas les enfants que Noé avait amenés dans l’Arche ? Et Jerry, ce petit garçon qui symbolise la pureté même, sur la tête duquel Florence voit en hallucination un oiseau au début du livre, n’est-il pas la colombe qui ramena le rameau d’olivier ; lui, l’enfant sur lequel le livre se clôt ? Quant à Hellé, cette doctoresse que l’on n’entend qu’au travers du téléphone, et qui indique tout ce que Florence doit faire pour servir au mieux le vieux peintre, n’est-elle pas Dieu ? Le fait est là : dans les mots, dans les noms, une variété de figures : « L’amour entre Simon et moi s’approfondit. Je serais toujours la plus intelligente, la plus servante, même la plus perspicace, – d’ailleurs, c’est Ève qui a fait croqué la Pomme à Adam, pense-t-on – mais lui est plus voyant plus habille de ses mains, son trésor caché est plus riche que le mien. Nous nous nourrissons l’un de l’autre et Florian nous éclaire et nous obscurcit ». Entrelacs de figurations qui se font et se défont, nous saisissent d’un frisson, mettant notre sensibilité à fleur de peau. Infinité de signification parce que, précisément, la raison n’impose pas d’en suivre une en particulier, et que de toute façon, elle n’y arriverait pas.

Dissolution, réunion, unification du Moi dans l’Altérité, dans le grand Autre. Et pourtant, maintien de la forme purement romanesque, de la cohérence du caractère des personnages, de la force de leur présence… « Quoi ? De quoi il nous parle Gajaray ? Il délire ! » Non :

« Qui verse le sang de l’homme,

Par l’homme aura son sang versé.

Car à l’image de Dieu

L’homme a été fait »
, Genèse 9, 6.

Tout est là. Les oppositions n’existent plus. Car depuis l’incarnation du Christ, tout homme est un frère pour l’homme. Celui qui tue est déicide. Forme absolue d’un antagonisme perpétuellement maintenue, problème même de la foi, symbole même de La Trinité. Perception qui ne parle pas la même langue que le rationnel, et que Bauchau a interrogé toute sa vie littéraire durant. Message que Dieu fait à Noé une fois qu’il sort de l’arche. Message qui, au-delà même du sentiment religieux, est celui de l’adhésion, de la réconciliation, de la vie. Message par lequel, enfin, le vieux peintre comprend, et ne brûle pas le tableau final, le succès de son existence, celles de Florence et Simon comprises. Il ne détruit plus. Il accepte. Il épouse. Et d’ailleurs, il est significatif de constater que le livre se clôt sur un style d’une grande transparence, d’un rythme plus régulier, alors que les images n’avaient fait que foisonner toujours plus au fil de la narration, jusqu’à l’éblouissement du lecteur dans leurs oppositions tragiques. C’était le déluge. Il est fini. Enfin la Paix.

Pour conclure, nous n’avons qu’une chose à dire. Qu’est-ce qu’un grand roman ? Il nous semble que c’est un ouvrage que l’on peut lire, relire, retourner dans tous les sens, et y trouver toujours quelque chose de nouveau, de bouleversant. Que c’est un texte pourvu de plusieurs degrés de signification, et sur lequel l’absolu monopole d’interprétation ne peut pas peser, et probablement pas celui du souscripteur de ces quelques lignes. C’est aussi bien évidemment une belle aventure, une grande intrigue. Et si nous avons négligé ici de traiter ce point, ce n’est pas parce qu’il dénote. Certainement pas. C’est parce qu’il y avait tant à dire sur Déluge… Alors : Oui. Il l’a fait. Il est âgé. Nous avons vécu ensemble son dernier livre. J’y ai trouvé un chef-d’œuvre.


Henry Bauchau, Déluge, Paris, Actes Sud, 2010, 169 p., 18€.

Frédéric Gajaray

PS : Mettons que vous ne soyez pas encore convaincu de la beauté de ce livre. Vous êtes dans une librairie. Vous repérez la couverture. Vous lisez – avec précision – la page 65. Paf. Il est dans votre sac. Vous n’avez rien vu. Une tâche de couleur dans la journée.



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