Sur le RING

Delphine Seyrig : le temps d’un retour

SURLERING.COM - CULTURISME - par Daoud Boughezala - le 28/03/2011 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Vingt ans. Déjà deux décennies que l’actrice la plus irrésistiblement féminine du cinéma français nous a quittés. Une once de grâce et d’élégance perdue dans la pesanteur ambiante. Exprimant les paradoxes de l’art, il lui arrivait d’interpréter une épouse dévouée à la scène avant d’aller manifester avec le MLF à la ville.



Delphine Seyrig sur le féminisme :



Celle qui formait un couple mythique avec Michael Lonsdale, chez Truffaut ou sur les planches, mérite décidément mieux qu’un hommage post mortem à la Jean-Claude Brialy.

Instinctivement, au son de sa voix de violoncelle, nous revient le lyrisme de la phrase de Duras exaltant la muse Seyrig : On dirait qu’elle vient de finir un fruit, que sa bouche en est encore tout humectée et que c’est dans cette fraîcheur, douce, aigre, verte, estivale, que les mots se  forment, et les phrases, et les discours, et qu’ils nous arrivent dans un rajeunissement unique.

C’est cela, le charme Seyrig. Un pouvoir de séduction inégalé qui survit par-delà les années – s’accentuant à mesure qu’il devient suranné.

Combien de jeunes hommes se sont reconnus dans l’amour éperdu que lui voue l’Antoine Doinel de Baisers Volés. Quiconque connaît un tant soit peu la nature masculine, pour ne pas dire le romantisme niais des garçons bien élevés,  imagine sans peine comment l’on tombe amoureux d’une telle apparition.  Ecoutez l’onctuosité de cette voix suave, tout en déroulés alternant hautes et basses comme un joueur de trombone épuisant son instrument. Splendeur de la diction seyrigienne, accent bâlois revu et corrigé, fait de montées successives jusqu’à la chute finale.

Il y a cette scène mythique dans le film de Truffaut tourné en plein mai 68 : l’amour par courrier pneumatique qui vous surprend au coin du lit. L’irruption improbable d’une apparition, femme-mère, amante fantasmée mariée à un bourgeois bourru, brise la glace de l’idéalisation. De la maman à la putain, il n’y a parfois qu’un pas. Que Seyrig-Tabard ne franchit pas : les ellipses de la mise en scène truffaldienne préservent le spectateur des images lascives. Le véritable érotisme se niche dans les yeux maquillés et les gestes nonchalants, presque dégingandés, de ce chaste objet de désir. Truffaut avait raison. Montrer Antoine Doinel faire l’amour à Fabienne Tabard aurait été aussi inconvenant que de figurer Jesus aimant Marie-Madeleine.   

Fabienne Tabard, une apparition :



Dans un beau documentaire, Jean-Claude Carrière évoque l’impression olfactive qu’était son amie Delphine. Comme si sa sensualité à fleur de peau avait toujours fui le statut de femme fatale qu’on lui accolait. Une partie de sa filmographie y a aidé, laissant penser que l’actrice Seyrig se complaisait dans les rôles de beautés fulgurantes, femmes pures mythifiées par des jeunes hommes en fleur. Ainsi de Peau d’Âne, où elle apporte respiration et fantaisie à un conte musical trop convenu.

Peau d’âne :



Dans Le lys de la vallée, qui nous rappelle le temps béni où les directeurs éditoriaux ne faisaient pas la pluie et le beau temps à la télévision, Seyrig incarne une Madame de Mortsauf  on ne peut plus vraie. L’héroïne de Balzac s’est transmuée en beauté diaphane éperdument éprise d’un Félix de Vandenesse aux faux airs de Doinel. Il y a quelque ironie à voir la féministe américaine qu’était Seyrig- ainsi que la définit William Klein- jouer à l’écran toutes les figures de l’amour galant, ce stéréotype des siècles passés. Lorsque la distinction entre les sexes était de rigueur, subsistait encore une place pour la galanterie, avant que l’indifférentisme moderne ne la relègue dans les poubelles de l’histoire…

Delphine Seyrig en Madame de Mortsauf :



La nostalgie n’est définitivement plus ce qu’elle était. Au cinéphile noyant ses regrets dans une frénésie de pellicule revient l’image en noir et blanc du spectre de L’Année dernière à Marienbad . Par éclairs, surgit l’image érotisante de l’égérie d’India Song. Corps et voix s’y amalgamant dans une mélopée sublime…



Il y eut aussi Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, ce petit chef d’œuvre quasi-muet où Chantal Akerman ne craint pas d’écorner la magnificence seyrigienne.  Loin de tuer le mythe, ce personnage de mère de mère de famille célibataire qui se prostitue à domicile sublime son interprète. Dans ses gestes quotidiens les plus anodins, que la caméra suit au plus près, s’exprime la morne langueur d’une femme littéralement désespérée. Comprendre : non pas malheureuse mais sans espoir. Jusque dans sa baignoire, transpire l’ineptie d’une vie dénuée de sens, si ce n’est celui de retrouver son fils unique de retour de pension. En somme, tout ce qu’abhorrait la féministe Seyrig.

Jeanne Dielman épluche des pommes de terre :



Hantant l’inconscient collectif du public français, Delphine Seyrig plane toujours au-dessus de nos têtes. Odeur, apparition, songe : elle était tout cela à la fois, et peut-être bien plus encore. Son souvenir ne se laisse pourtant pas résumer à de fugaces apparitions, lorsqu’une image de femme nous évoque telle ou telle scène de film.

La nostalgie qu’elle inspire ne se cantonne pas au petit cercle des réactionnaires que nous sommes, et il n’est pas jusqu’aux lecteurs de Libé qui, plongés dans le sirop progressiste, n’en conservent un souvenir plaisant.

Libre à chacun de retrouver la Delphine Seyrig qui lui plait, l’essentiel est ailleurs. Pour ne pas désespérer de la vie, il faut d’urgence se (re)plonger dans la filmographie seyrigienne.

En espérant que dans un avenir proche ou lointain, le cinéma français nous refasse pareil cadeau.

Delphine Seyrig racontée par ses proches :

Daoud Boughezala



Toutes les réactions (1)

1. 29/03/2011 14:43 - Robespierre junior

Robespierre juniorBrillant. J'en suis jaloux.

réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring



Veuillez saisir le code Anti-Robot, ce code sert à vérifier que vous n'êtes pas un Robot.
Ring 2012
Daoud Boughezala par Daoud Boughezala

Chroniqueur Ring 2010-2011.

Dernière réaction

Brillant. J'en suis jaloux.

Robespierre junior29/03/2011 14:43 Robespierre junior
MgDantec
Articles les plus lus
  • Pour Sarkozy, avec ferveurPour Sarkozy, avec ferveur

    NB : Cette tribune libre n'engage pas l'ensemble des chroniqueurs de Surlering.com.Aux « déçus » du sarkozysme.En France, nous avons toujours eu la gauche la plus nulle et la plus fourbe du monde...

  • Satellite Sisters : suite de la sirène rouge, des racines du mal et de Babylon babiesSatellite Sisters : suite de la sirène rouge, des racines du mal et de Babylon babies

    Le manuscrit Satellite Sisters, suite de la Sirène rouge, des racines du mal et de Babylon Babies, est dans les airs entre Cape York et Paris, direction les éditions Ring. Le site officiel des...

  • Qu’est-ce que la Résurrection ?Qu’est-ce que la Résurrection ?

    « Mais si le Christ n’est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi. » (1 Co 15, 14)  Encore une fois, Benoît XVI a tout dit. Sans...

  • Richard Wagner, un antisémite maître spirituel de Hitler ?Richard Wagner, un antisémite maître spirituel de Hitler ?

    À propos du livre de Pierre-André TAGUIEFF, Wagner contre les Juifs (Berg International, 2012)Définir aussi précisément que possible l’antisémitisme de Wagner, sans tomber dans...

  • Réflexions sur la tuerie antijuive de ToulouseRéflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse

    (propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a...

  • "Finance pousse-au-crime" : la preuve, enfin"Finance pousse-au-crime" : la preuve, enfin

    Cela devait arriver. Car de longue date, toute loyauté raillée, toute fidélité abolie, les requins de Wall Street ne nagent plus que « dans les eaux glacées du calcul égoïste » (dixit Karl...

  • Qui ?Qui ?

     Assassinats. Militaires. Petits enfants. Montauban et Toulouse. Ecole juive. 11,43 et 9mm. Indignation, compassion, consensus. Campagne suspendue par le PS. Une minute de silence dans les écoles...

  • Carnets de campagneCarnets de campagne

    Les campagnes électorales sont des périodes d'extrême saturation des ondes et des conversations, un peu comme aux César ou aux Victoires de la musique, où les animateurs-fonctionnaires s'agitent...

  • A l’école de l’antimodernitéA l’école de l’antimodernité

    Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,...

  • Les étoiles 2011 de DantecLes étoiles 2011 de Dantec

    "Il vaut mieux attraper la peste que rencontrer certaines personnes ; à l'inverse, on ne pourrait vivre en passant à côté de certaines rencontres" ("Manuel de survie en territoire zéro").Maurice...

  • Le superbe top 50 des FrançaisLe superbe top 50 des Français

    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD, censé établir la liste...

  • Rachida Dati creuse son FillonRachida Dati creuse son Fillon

    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

  • Sécurité routière : l'arnaque extra-largeSécurité routière : l'arnaque extra-large

    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

  • Poudlard for everPoudlard for ever

     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

  • Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumainRokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain

    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

  • Les révoltes arabes, les intellectuels français et la pensée "complexe"Les révoltes arabes, les intellectuels français et la pensée "complexe"

    Voici deux mois, le jeune Mohamed El-Bouazizi décédait l’hôpital de Ben Arous, et la Tunisie s’embrasait, entraînant à sa suite nombre de pays arabes. Voilà un mois, un étrange débat...

  • Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFaces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rock

    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

  • Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristLe suaire de Manoppello révèle le visage du Christ

    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

  • Ainsi parlait ZaraDebbouztraAinsi parlait ZaraDebbouztra

    Presque par bonheur, on l'avait oublié. Le revoilà. Jamel Debbouze a choisi l'Express (c'est de circonstance, il y a vraiment quelque chose de ferroviaire dans cet entretien) pour exercer son...

  • Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?

    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

  • Céline rattrapé par la mémoireCéline rattrapé par la mémoire

    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

  • Broadcast : the dream is overBroadcast : the dream is over

    Chanteuse et icône du groupe, Trish Keenan n’est plus. La grande sœur idéale s’en est allée planer au dessus des nimbus qui plombent Birmingham. Avant que de sombrer dans l’oubli, laissons...

  • Benoît XVI - Un cœur intelligentBenoît XVI - Un cœur intelligent

    Lecture de Lumière du monde, un entretien de Benoît XVI avec Peter Seewald :  Lumière des siècles contre siècle des lumières.Les communistes avaient tenté de se débarrasser de Jean-Paul II...

  • Robert Brasillach : le procès expédiéRobert Brasillach : le procès expédié

    Il en va de certains écrivains comme des maladies vénériennes. Tout le monde les connaît mais personne n'en parle. Ainsi de Robert Brasillach dont il suffit de prononcer le nom au beau milieu...

  • Du bon et du mauvais usage de l’indignationDu bon et du mauvais usage de l’indignation

    Il est sympathique ce Stéphane Hessel avec sa gueule du vieux qui sait et son histoire héroïque de grand résistant,  grand bourgeois, grand lettré,  grand amoureux des femmes (il en a eu cinq...

  • Terreur et martyre : il était minuit à AlexandrieTerreur et martyre : il était minuit à Alexandrie

    Il était minuit à Alexandrie.« Le martyre est l’expression absolue de notre amour » Mgr Louis Sako, archevêque chaldéen de Kirkouk Alexandrie, Egypte. 2010 vit ses derniers instants, tels ces...

  • Assises islamisation : c'est la lutte prime-timeAssises islamisation : c'est la lutte prime-time

    La jurisprudence Marine Le Pen est passée par là : se demander si les musulmans peuvent être "trop", sous des latitudes où il faut bien reconnaitre qu'ils se sont séculairement contentés...

  • Chemins de traversChemins de travers

    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

  • PS : les intermittents de la réalité en tournéePS : les intermittents de la réalité en tournée

    Même si Benoît Hamon doit en être à sa quarantième boite de Valium, il faut reconnaitre qu'il n'y a que le PS pour égayer ainsi nos froides soirées d'hiver. Tout d'abord, l'ineffable...

  • "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe.""Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."

    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

  • Blondeincendiaire.com : the murder chat roomBlondeincendiaire.com : the murder chat room

    (reportage vidéo à ne pas louper en fin de chronique)Au moment où Wikileaks relance le débat sur la place de la transparence dans la vie démocratique avec ses soit-disantes « révélations »...

  • Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona : quand wall street veut casser la banque

    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

  • Quelques traces de rouge à lèvres…Quelques traces de rouge à lèvres…

    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

  • Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireTeresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent Gallaire

    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

  • Exil(s) ExpressExil(s) Express

    Géraldine Woessner a été reçue au domicile de Maurice G. Dantec à Montréal. Une conversation autour de l'exil, du Québec, de l'hexagone et ses écrivains, du roman qu'il prépare pour 2011 et...

  • Et si les chômeurs ne chômaient plus ?Et si les chômeurs ne chômaient plus ?

    Faire travailler les chômeurs, voilà "une joyeuse bonne idée", comme dirait Jolitorax, dans Astérix chez les Bretons. Bon, dans l'absolu, c'est n'est pas nouveau. Parait que François Mitterrand...

  • Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"

    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

Offrez-vous le dernier Taguieff