Vingt ans. Déjà deux décennies que l’actrice la plus irrésistiblement féminine du cinéma français nous a quittés. Une once de grâce et d’élégance perdue dans la pesanteur ambiante. Exprimant les paradoxes de l’art, il lui arrivait d’interpréter une épouse dévouée à la scène avant d’aller manifester avec le MLF à la ville.
Delphine Seyrig sur le féminisme :
Celle qui formait un couple mythique avec Michael Lonsdale, chez Truffaut ou sur les planches, mérite décidément mieux qu’un hommage post mortem à la Jean-Claude Brialy.
Instinctivement, au son de sa voix de violoncelle, nous revient le lyrisme de la phrase de Duras exaltant la muse Seyrig : On dirait qu’elle vient de finir un fruit, que sa bouche en est encore tout humectée et que c’est dans cette fraîcheur, douce, aigre, verte, estivale, que les mots se forment, et les phrases, et les discours, et qu’ils nous arrivent dans un rajeunissement unique.
C’est cela, le charme Seyrig. Un pouvoir de séduction inégalé qui survit par-delà les années – s’accentuant à mesure qu’il devient suranné.
Combien de jeunes hommes se sont reconnus dans l’amour éperdu que lui voue l’Antoine Doinel de Baisers Volés. Quiconque connaît un tant soit peu la nature masculine, pour ne pas dire le romantisme niais des garçons bien élevés, imagine sans peine comment l’on tombe amoureux d’une telle apparition. Ecoutez l’onctuosité de cette voix suave, tout en déroulés alternant hautes et basses comme un joueur de trombone épuisant son instrument. Splendeur de la diction seyrigienne, accent bâlois revu et corrigé, fait de montées successives jusqu’à la chute finale.
Il y a cette scène mythique dans le film de Truffaut tourné en plein mai 68 : l’amour par courrier pneumatique qui vous surprend au coin du lit. L’irruption improbable d’une apparition, femme-mère, amante fantasmée mariée à un bourgeois bourru, brise la glace de l’idéalisation. De la maman à la putain, il n’y a parfois qu’un pas. Que Seyrig-Tabard ne franchit pas : les ellipses de la mise en scène truffaldienne préservent le spectateur des images lascives. Le véritable érotisme se niche dans les yeux maquillés et les gestes nonchalants, presque dégingandés, de ce chaste objet de désir. Truffaut avait raison. Montrer Antoine Doinel faire l’amour à Fabienne Tabard aurait été aussi inconvenant que de figurer Jesus aimant Marie-Madeleine.
Fabienne Tabard, une apparition :
Dans un beau documentaire, Jean-Claude Carrière évoque l’impression olfactive qu’était son amie Delphine. Comme si sa sensualité à fleur de peau avait toujours fui le statut de femme fatale qu’on lui accolait. Une partie de sa filmographie y a aidé, laissant penser que l’actrice Seyrig se complaisait dans les rôles de beautés fulgurantes, femmes pures mythifiées par des jeunes hommes en fleur. Ainsi de Peau d’Âne, où elle apporte respiration et fantaisie à un conte musical trop convenu.
Peau d’âne :
Dans Le lys de la vallée, qui nous rappelle le temps béni où les directeurs éditoriaux ne faisaient pas la pluie et le beau temps à la télévision, Seyrig incarne une Madame de Mortsauf on ne peut plus vraie. L’héroïne de Balzac s’est transmuée en beauté diaphane éperdument éprise d’un Félix de Vandenesse aux faux airs de Doinel. Il y a quelque ironie à voir la féministe américaine qu’était Seyrig- ainsi que la définit William Klein- jouer à l’écran toutes les figures de l’amour galant, ce stéréotype des siècles passés. Lorsque la distinction entre les sexes était de rigueur, subsistait encore une place pour la galanterie, avant que l’indifférentisme moderne ne la relègue dans les poubelles de l’histoire… Delphine Seyrig en Madame de Mortsauf :
La nostalgie n’est définitivement plus ce qu’elle était. Au cinéphile noyant ses regrets dans une frénésie de pellicule revient l’image en noir et blanc du spectre de L’Année dernière à Marienbad . Par éclairs, surgit l’image érotisante de l’égérie d’India Song. Corps et voix s’y amalgamant dans une mélopée sublime…
Il y eut aussi Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, ce petit chef d’œuvre quasi-muet où Chantal Akerman ne craint pas d’écorner la magnificence seyrigienne. Loin de tuer le mythe, ce personnage de mère de mère de famille célibataire qui se prostitue à domicile sublime son interprète. Dans ses gestes quotidiens les plus anodins, que la caméra suit au plus près, s’exprime la morne langueur d’une femme littéralement désespérée. Comprendre : non pas malheureuse mais sans espoir. Jusque dans sa baignoire, transpire l’ineptie d’une vie dénuée de sens, si ce n’est celui de retrouver son fils unique de retour de pension. En somme, tout ce qu’abhorrait la féministe Seyrig.
Jeanne Dielman épluche des pommes de terre :
Hantant l’inconscient collectif du public français, Delphine Seyrig plane toujours au-dessus de nos têtes. Odeur, apparition, songe : elle était tout cela à la fois, et peut-être bien plus encore. Son souvenir ne se laisse pourtant pas résumer à de fugaces apparitions, lorsqu’une image de femme nous évoque telle ou telle scène de film.
La nostalgie qu’elle inspire ne se cantonne pas au petit cercle des réactionnaires que nous sommes, et il n’est pas jusqu’aux lecteurs de Libé qui, plongés dans le sirop progressiste, n’en conservent un souvenir plaisant.
Libre à chacun de retrouver la Delphine Seyrig qui lui plait, l’essentiel est ailleurs. Pour ne pas désespérer de la vie, il faut d’urgence se (re)plonger dans la filmographie seyrigienne.
En espérant que dans un avenir proche ou lointain, le cinéma français nous refasse pareil cadeau.
Delphine Seyrig racontée par ses proches :
Daoud Boughezala
Toutes les réactions (1)
1. 29/03/2011 14:43 - Robespierre junior
Brillant. J'en suis jaloux.
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
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