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De la question sécuritaire en Grande-Bretagne

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Jérôme Di Costanzo - le 07/09/2009 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

 

La question sécuritaire au Royaume-Uni est une hydre, une créature juridique, policière, et technologique. C'est durant la première partie des années 90 que cette question, cette machine infernale, commença à s'emballer, pour atteindre des sommets de réglementation sous le gouvernement Blair. A titre indicatif, seront rédigées plus de lois en dix ans qu'on ne l'avait fait depuis Henri VIII. Une véritable révolution mon Seigneur, dans un pays où il n'y avait, jusqu'à présent, pas de droit écrit, et pas même de distinction entre « crime » et « délit » !

C'est une révolution sécuritaire qui a noyé la police britannique dans un Maelström de procédures, de technologies et de politiquement correct. Que reste-t-il de la mission première de la police, préserver l'ordre et combattre le crime dans la cité ? Comment, durant ces vingt dernières années, la police britannique a-t-elle perdu sa vertu ?

C'est ainsi que l'on créa une sous-catégorie, « les comportements anti-sociaux » ou ASB (Anti-Social Behaviour). Elle regroupe des comportements nuisibles mettant à mal la qualité de vie, c'est-à-dire : les nuisances de voisinage, les intimidations de groupes dans l'espace public, le vandalisme, les graffitis, le trafic et l'achat de drogue dans la rue, les abandons de déchets ou de carcasses de voitures sur la voie publique, les voies de fait dues à l'alcoolisme, la pyromanie, etc.

Les comportements antisociaux (ASB en anglais, donc) ont connu une augmentation de 39% depuis 1995. Aujourd'hui, on avoisine les 66 000 ASB par jour (1).

Cependant Le « Home office » (2) constate certains progrès. Le nombre de personnes estimant que les ASB sont un problème important est tombé de 20,7 % en 2002/03 à 16,7% à la fin 2004 selon le British Crime Survey (3), tout en admettant que le problème n'est pas encore résolu. Il faut relativiser ce chiffre encourageant, puisque ce phénomène a pu prendre une place secondaire dans les préoccupations des sondés, à la suite de l'accroissement des menaces terroristes en Grande-Bretagne.

Tous ces petits délits dégradant la qualité de la vie, entretenant la situation précaire de certaines zones désavantagées, facilitent l'évolution de comportements, délictueux à l'origine, vers le crime. La lutte contre les ASB est résumée par le plan d'action Respect. Une politique de proximité, se basant sur la « communauté » au sens large du terme. La stratégie contre les ASB, mise en ½uvre dans le cadre du Respect, s'appuie sur la responsabilité citoyenne des différents acteurs : les habitants, les municipalités, la police, les associations et animateurs sociaux et, en dernier lieu pour les cas graves, la justice. C'est une politique de Tolérance Zéro pour empêcher qu'un délit ne dégénère en crime. C'est la gestion de ce qu'on nomme les mains courantes par le transfert d'une partie du pouvoir juridique au niveau des « communautés ». La lutte contre les ASB cadre avec la tradition britannique de partage et de distribution des pouvoirs ; dans ce cas précis, entre la mairie, la police et les quartiers. C'est, vous l'aurez remarqué, une forêt de procédure et une démultiplication des cours de justice adaptées à ladite communauté. Mais c'est aussi un bon moyen pour réduire artificiellement les statistiques criminelles. C'est ici un exemple flagrant  du processus de « décriminalisation » propagandiste propre aux sociétés modernes.

Autre outil de la lutte contre la criminalité : les caméras de surveillance, les « CCTV » (Close Circuit Television), 500.000 à Londres et 4 millions en Angleterre. Si à l'origine ces caméras étaient un outil de prévention et de dissuasion, aujourd'hui elles font l'objet de beaucoup de critiques sur le plan de leur réelle efficacité. Outre le fait que lesdites caméras pourraient être, en cas de dérive totalitaire, employées comme un moyen de contrôle de l'individu - problématique soulevée par le conservateur David Davis -, elles sont jugées obsolètes par un bon nombre d'experts : le chef de la police britannique a admis en 2008 que ce réseau tentaculaire n'avait permis de résoudre que 3% des crimes. Des gangs se battent au couteau sur Bond Street, en plein c½ur de Londres, sous les yeux de caméras impuissantes, qui ne préviennent plus rien et ne dissuadent de pas grand-chose. Le fait de se savoir filmés pourrait être chez ces jeunes criminels un élément incitateur - braver la police pour affirmer sa force.

À la suite des attentats de juillet 2006, et la triste affaire Jean-Charles de Menesez - ce jeune brésilien pris pour un terroriste et abattu par la police dans le métro -, les images des caméras ont été utilisées par la justice comme pièces à conviction et preuves à charge contre la police. Très bien, mais nous ne sommes plus là dans de la prévention !

Même constat, avec le décès, durant les manifestations anti-G20, d'Ian Tomlinson : les vidéos démontrèrent que ce dernier avait été molesté par la police peu avant son arrêt cardiaque fatal. Bref, on en viendrait à conclure que ces caméras ont pour but d'identifier les bavures policières, mais pas de combattre le crime !

C'est ici que nous frôlons l'absurde. Mais aussi le ridicule ! Le 8 avril dernier, la police effectua un magistral coup de filet anti-terroriste dans le Nord-ouest du pays : l'opération, qui devait se poursuivre sur quelques semaines, se conclut précipitamment quand Bob Quick, assistant commissionner (4) de la police, arriva au 10 Downing Street avec le rapport de l'opération sous le bras et ce, sous le feu des photographes. Dossier top secret et noms des suspects en première page du Times, notre commissionner dut démissionner et l'on se contenta de 12 interpellations. « The cherry on the cake » !

On pourrait parler aussi de la politique multi-ethnic de la police, qui se retourne contre elle-même. En Janvier 2009, un rapport de l'Equality and Human Rights Commission (5) faisait état d'un racisme persistant au sein de la police, et ce malgré la politique multiethnique débutée il y a 10 ans. Certains policiers issus des minorités se plaignent de n'avoir pas eu d'avancement en raison de leurs origines. Si, en 1999, la proportion des officiers de police issus de minorités ethniques était de 2%, elle est passée en avril 2007 à 3,9%, soit 5511 officiers. Le Home office voudrait faire passer ce chiffre à 7%, soit près du double, fin 2009.

Une amélioration que ne verra pas la Home Secretary (6) Jacqui Smith, qui fut emportée dans le scandale des dépenses. Il y avait des soupçons sur une affaire de crédit, dont elle fut blanchie par la suite, mais la presse fit des gorges chaudes avec une histoire de DVD et de « Pay per views adult » achetés sur Internet, par son mari, avec l'argent du contribuable. Elle démissionnera le 5 juin. Celle qui avait déclaré indésirable Geert Wilder sur le sol britannique se trouve auréolée, pour la presse trash d'Albion, d'une image de Milf (7).

Plus sombre, le 10 juin, six officiers de police ont été suspendus à la suite d'allégations de torture à l'encontre de suspects. Nous sommes là, bien loin d'une image politically correct de la police. Dirty Bobbies?

La presse britannique est friande de ce genre de faits-divers. Car nous ne sommes plus ici dans le domaine de l'information mais bien dans celui du Spectacle. Celui qui doit bien vendre la réalité en faisant correspondre cette dernière à un inconscient collectif. Comme si l'on voulait coller au Bobby d'aujourd'hui l'image de ces policiers névrosés, alcooliques, violents et corrompus de la série Sweeney, qui remporta un franc succès dans les années 70. Première série réaliste de la BBC, elle rompait avec l'image du policier bon enfant, rondouillard, un brin paternel. Et curieusement le style en a été ressuscité dernièrement avec la série Life on Mars, ou l'on retrouve nos flics 70's, toujours à la limite de la loi, mais sur une bande originale composée des hits de l'époque, dont la compilation a connu un grand succès. La nostalgie, c'est vendeur.

On peut voir dans cette volonté de paradigme une forme de nostalgie. Personnellement, je n'y vois que la tendance de notre société à s'attacher à ces légendes, et à ces contes, quitte à renier toute réalités présentes.  Imaginons un monde abstrait où :

- un criminel deviendrait une star grâce à CCTV (cela serait soit tragique, soit comique, en tous les cas dramatique) ;

- le crime n'existerait plus, comme par magie, grâce aux tribunaux citoyens et bon enfant ;

- les statistiques baisseraient faute de savoir aligner des chiffres ;

- un ministre deviendrait un fantasme virtuel pour ado...

Le monde serait officiellement sans torture, sans racisme, pour plus de progrès !

C'est élémentaire mon cher Huxley, c'est bien le meilleur des mondes !

 

Jérôme di COSTANZO

 

(1) Source : One day count of anti-social behaviour, 10 septembre 2003.

(2) Equivalent de notre Ministère de l'Intérieur.

(3) Le British Crime Survey, ou BCS, est une enquête de victimation qui cherche à mesurer depuis 1981, en Angleterre et au Pays de Galles, les tendances de la délinquance,et à expliquer tant la direction de ces tendances, que les facteurs en rendant compte. Cette enquête, qui dépend du Home Office, est menée auprès d'environ 50 000 personnes âgées de 16 ans et plus, vivant en habitation privée, concernant les crimes dont elles ont été les victimes ou témoins durant l'année écoulée.

(4) Assistant Commissioner of Police of the Metropolis, le troisième plus haut rang dans la hiérarchie policière londonienne. Bob Quick est, au moment des faits, l'un des plus hauts officiers anti-terroristes du pays.

(5) EHRC, agence britannique indépendante pour la promotion de l'égalité des droits.

(6) Ministre de l'Intérieur britannique.

(7) Mother I'd Like to Fuck, archétype pornographique de la femme mûre.



Toutes les réactions (1)

1. 24/04/2010 20:21 - Chris

ChrisDire qu'en France, les caméras de surveillance se multiplient en meme temps que les effectifs policiers diminuent... Pourtant le discours politique ambiant nous affirme que cela fera diminuer la criminalité... Cette dernière s'adaptera ou ,comme vous le souligner, sera une sorte de challenge et de provocation pour les délinquants.
Je pense qu'il serait utile de coupler tout notre système de caméras à une sorte d'intelligence artificielle qui saurait remarquer des comportements suspects et ainsi alerter et qui analyserait les visages des gens avec les fichiers policiers des individus recherchés.

Ring 2012
Jérôme Di Costanzo par Jérôme Di Costanzo

Chroniqueur Outremonde. Correspondant à Londres.

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Dire qu'en France, les caméras de surveillance se multiplient en meme temps que les effectifs policiers diminuent... Pourtant le discours politique ambiant nous affirme que cela fera diminuer la...

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