Sur le RING

David Hamilton à l'ombre des jeunes filles en fleur

SURLERING.COM - CULTURISME - par Judith Spinoza - le 22/07/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

« Collection privée ». Ainsi s'intitule l'exposition-vente dédiée à David Hamilton qui se tient jusqu'à fin août à la galerie Benchaieb. Ne vous y trompez pas, s'il s'agit de privé, se sont les charmes intimes qui se contemplent. Et un peu plus encore : un commentaire du photographe sur lui-même, une mise en perspective de sa démarche d'esthète et de son inspiration. Image-conversation entre nous et l'artiste, au-delà de l'apparence.

 



« Je salue la jeunesse de la lumière
Sur ce pays de grande chasteté
Parce que ces femmes sont fermées » [1]

Toutes les voluptés de la terre

Moi-énigme, moi-fleur, moi-jeunesse inspirée de triomphe. Chic et fraîche - l'érotisme, autorisé et lucide, circule, circule encore. Tremblements, des vertiges à l'identité femelle : les adolescentes. En courbes ou négligé de soi. Tendres, réservées. Vierges éclats - roses et luisantes à la fois - dans la photo enfermées.

Une centaine de cadres en suspension, au ruissellement juvénile, aux tons anthracites et vieux rose flottent avec rêverie. Sous l'apparence chaotique se cache cependant une histoire photographique, un explication de texte sur la nature des ½uvres de David Hamilton, qui emmena ses vingt ans en France, à Paris, avec le souhait initial de se destiner à une carrière de peintre, et qui travaillera notamment pour le magazine Elle.

Si l'on retient de lui ce qui a fait son succès dès les années 70, les albums photos au doux nom de « Rêves de jeunes filles », « L'Age de l'innocence », ainsi que ses continuelles photos à l'érotisme pudique, l'exposition de la galerie Benchaieb, organisée avec Hamilton, vous en dit un peu plus long sur la nature de l'½uvre.

Hamilton, c'est la juxtaposition de la sexualité et de la pureté. Hamilton-pudeur, parce que la pudeur est le jouet de la sensualité, son révélateur.

Très longues, cernées de leur regard vague, ternes de tant de jeunesse, filles lunaires, elles avancent vers vous. L'extase en deçà de la pâle nostalgie s'applique à caresser vos sens. En apparence, elle se prépare, mais déjà, elle est là.

Pour l'entendre comme à la première fois, pour l'agripper violemment, dans cette douce contrainte qu'offre le champ photographique et qui, déjà, échappe de vos mains fébriles.
La retenir.

Se passer des mots-images, avaler cahin-caha ces morceaux de « peinture » joués par David Hamilton. Des solos de chants argentiques. Un endroit à l'ombre des « jeunes filles en fleur », au plus près de la langueur rassurante et de la suggestion.

Premiers plaisirs [2]

Cour de jeu pour adultes, arts visuels de fraîche opération. Photo sonore. Entendre les fissures érotiques de la jeune chair. Le mouvement de la scène, l'ambiance éthérée, trop douce, trop feutrée de pureté. L'harmonie danse, gracile.

La jeune fille est nuit maintenant. Vague précoce, odeur et pernicieuse présence aux paupières aveugles d'espaces et de fantasmes. Nivelée de lumière, vertigineuse et insulaire.

A la tombée de la nuit, David Hamilton appréhende l'intimité sensuelle. Au petit matin et jusque tard dans l'après-midi, s'envolent les donzelles, humides encore de la bouche de l'appareil photographique.

Siestes à Ramatuelle « Repose » (1979), « Feining innocence » (1983), des dos d'odalisques au contours voluptueux faussement sages, mais si empreint d'étrange pureté qu'ils semblent figés dans l'intemporalité.
Au delà de l'exhibition, sans vice et pourtant sans retenue, les silhouettes fraîches « Profile I et II », inflexibles et souples à la fois, quasi-immatérielles, font de leurs traces et de leur souffle un espace auquel on croit.

Alanguissements, feintes et figures amoureuses, tentées par la jubilation et l'insensé : une peinture de fragments photographiques.
La construction d'une écriture, tout un aveu de prouesses, tout un infini, un commentaire noir et blanc - un rapport sans orgasme, entretenu. Une dépense amoureuse.

Le regard d'Hamilton

« My perception of painting  is neither that of a critic nor an historian. It is a personal view guided by what concerns me as a photograper » [3]

L'ancien, le nouveau, le jeune d'un genre ancien. La transposition : la glorification de la femme à travers l'histoire de la peinture. De Cranach à Balthus : Ingres, les préraphaélites, Alma-Tadema, Schiele, Degas, chassé croisé et référents multiples au service de la femme. Afin que ces transpositions et ces relectures irradient d'un peu plus près ses charmes et son innocence. Que la photo soit peinture à son tour, et, sous les tirages sépia, prolonge le songe de la féminité parfaite.

Le pictorialisme donc, qui souhaite dépasser la réalité : le langage est une peau, la photo-peinture son enveloppe. Frotter ses yeux contre elle, en guise de doigts. En frôlant je cultive un rapport, en caressant de l'oeil, j'entretiens mon commentaire à l'oeuvre.

Contemplation silencieuse

Guidé par l'harmonie et la douceur Hamilton ne doit rien à la mode du jour. Des tirages naturels, habités par le flou et la simplicité, qui s'ombragent cependant d'un ennui et d'ambiances parfois mièvres. Photographe extrêmement populaire dans les années 70-80, le voilà même quelque peu boudé aujourd'hui, après un succès commercial consommé.

Certes, savoir être créatif sans transgression, sans pulsations inutiles, sans faux inédits, sans colmater des champs déjà explorés relève d'un grand talent. L'éclectisme de David Hamilton, allant du nu aux photos de natures mortes et de bâtiments n'est ni moins critiquable.
Pourtant, seuls les clichés épurés, dont le goût doucereux et pâle ne gâche le sens de l'½il, dont l'infini s'allonge tout à côté de nous, dont la justesse de l'immobile captive par son minimalisme, seuls ces clichés sont une réponse et un rejet parfait des modes du temps.

"Poète-photographe"! affirme-t-on, en hommage aux songes et aux brumes préraphaélites qui hantent ses compositions. Lyrique, commentateur, transpositeur ; poète non.

Si la poésie made in Hamilton dépossède à ce point la Poésie, inique et ingalvaudable, de son (non-)sens et de sa présence, de sa matière, je crie.
Car :
"Le pur poète est mis dans le sang écumeux
[...]
Et des douleurs d'infini expansion
Quelques bulles crevant de chaleur désirante
Quelques larmes dans leurs creux ténébreux
Et lui le voyeur de chairs bouleversantes
". [4]

Exposition jusqu'à fin août à la galerie Benchaieb
64, rue Mazarine, Paris 6ème

Judith Spinoza

[1] Roger Munier in Commerce.
[2] Selon le titre du film avec Emmanuelle Béart, réalisé par Hamilton en 1983.
Hamilton a rééalisé en tout 5 films dans sa carrière, dont Bilitis.
[3] David Hamilton : "Ma perception de la peinture n'est ni celle d'une critique, ni celle d'un historien. C'est une vision personnelle guidée par ce qui me touche en tant que photographe".
[4] "L'aile du désespoir" Pierre Jean Jouve in Sueur de Sang, 1933.



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Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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