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Darfour - Chronique d´un crime annoncé

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Jérôme Di Costanzo - le 30/03/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

par Jérôme L.J di Costanzo, correspondant à Londres pour Ring



Titre déjà-vu, cliché banal, voire facile et scolaire comme le sont devenus depuis un siècle les crimes contre l'Humanité et les génocides. Nos philosophes des Lumières nous avaient annoncé des jours meilleurs pour l'Humanité grâce au progrès et à la raison, mais fort est de constater qu'il n'en a rien été pour les Arméniens, juifs, tziganes, Cambodgiens, Bosniaques, Rwandais, et aujourd'hui Soudanais. Comme si le mal continuait par son irrésistible expansion à augmenter sa fréquence, à multiplier ses ganglions de terreur sur toute la surface de la planète.


Ici, un peuple oublié dans les confins d'une désertique fournaise : viols, épurations, humiliations, tortures et bien d'autres sévices encore, victimes de la bête immonde trop humaine, sortie d'une masse anonyme se disant dominante. Toute cette souffrance venant résonner à nos oreilles comme une lamentation sourde et déchirante, des clichés sadiques, faisant partie intégrante de notre « meilleur des mondes ».


Cela continue, toujours pareil, sous des uniformes différents et des horizons plats comme la lame brûlante d'un couteau d'égorgeur. Tout n'est, hélas, que du déjà-vu, c'est devenu une récurrente et terrifiante réalité de notre quotidien cathodique. Un génocide est toujours effroyablement anodin et toujours émergeant d'une pathétique banalité, d'une normalité, pour rejoindre Hannah Arendt. Tout cela est du déjà-vu, pour le bien de l'équilibre international, pour garantir une illusoire volonté de paix. Mutisme de rigueur et aveuglement institutionnalisé.


Cela fait trois ans que le Darfour est victime des milices Janjawids et tout cela sous les regards impuissants d'une opinion internationale immobilisée par son propre organisme de contrôle : l'ONU. Le courageux rapport de la mission Williams vient de briser le silence de l'hypocrisie dialectique des experts en terminologie génocidaire.


Nous avons mis des mots sur le désastre, sur le crime que nous avions annoncé. Il a fallu trois ans pour le formuler. On peut donc prévoir une action pour le courant 2012, quand il n'y aura plus personne à protéger et il faudra nous repentir encore une fois de nos lâchetés passées.


Les conclusions de la Mission Williams


C'est le 12 mars dernier, lors de l'ouverture de la 4e session du Conseil des Droits de l'Homme (CDH) à Genève, que la mission d'évaluation, menée par le prix Nobel de la paix Jody Williams et composée d'experts, a rendu public un rapport accablant pour le Gouvernement soudanais en mettant en évidence les responsabilités de ce dernier.


Khartoum, selon le rapport, « a orchestré et participé » à des « crimes de guerre contre l'Humanité » en armant et véhiculant les milices Janjawids contre la population civile de l'Ouest du pays. En substance ce rapport confirme que des « tueries » de civils restent très répandues, y compris lors d'attaques à large échelle. Viols et violences sexuelles sont systématiques ainsi que la torture. Des femmes, des enfants et des hommes y seraient « tués indistinctement », des villages entiers seraient « rasés » et des « populations entières déplacées par la force ».


On reconnaît ici un mode opératoire propre au génocidaire criminel contre l'Humanité. Le massacre aveugle et systématique d'une population donnée. La mission met l'accent sur la situation des humanitaires qui seraient de plus en plus pris à partie par les milices. Les témoignages ont été recueillis principalement dans deux camps de réfugiés des Nations Unies, à Gaga et Breidjing, ouverts en mai 2005 par le HCR et abritant respectivement 13 000 et 29 000 réfugiés. La mission, étant dans l'impossibilité d'enquêter à l'intérieur du pays, confirme néanmoins que les violences se poursuivent toujours avec la même intensité et la même résolution de la part des agresseurs. La catastrophe, ayant fait déjà 200 000 morts et 2 000 000 de réfugiés, est loin d'être endiguée, nous ne sommes pas au « jour d'après », mais toujours « pendant ». Ce n'est pas fini et loin d'être fini.


Dans ses conclusions, cette même mission invite le gouvernement soudanais à « une pleine coopération pour le déploiement sans délai d'une force de paix et de protection conjointe de l'ONU et de l'Union Africaine ». Enfin le rapport exhorte le Conseil des Droits de l'Homme à entamer une « procédure spéciale ou un mécanisme de suivi sur la situation au Darfour ». Jody Williams et sa mission ont défini l'ampleur de la catastrophe. Cette enquête d'experts fait état, clairement et sans ambages, de « crimes de guerre contre l'Humanité » et non de génocide. Ce qui peut paraître surprenant compte tenu de l'évidence du constat et des procédés employés. Mais l'euphémisme, cette purulente plaie d'hémiplégique du verbe largement employée par le discours bureaucrate et diplomatique est le seul compréhensible par l'ONU : employer le terme « génocide » pourrait heurter la sensibilité de l'appareil auditif de cette machine à néant dynamique.


Réaction de Khartoum et Paralysie de l'ONU


Ce qui n'empêche pas Omar El-Bechir, le président soudanais, à l'énoncé des conclusions du rapport de camper sur ses positions. Il qualifie le rapport de « partial », «d'injuste », « manquant de légitimité » mais aussi peu fiable, vu l'impossibilité de la mission d'enquêter dans le pays, ce qui était du propre fait des autorités soudanaises.


Rien de surprenant quand on se rappelle ses déclarations à la suite des propos du Procureur à la Cour Pénale Internationale (CPI), Luis Moreno Campos. Ce dernier avait annoncé, le 27 février dernier, détenir des preuves qui impliquaient Ahmed Haroun, ancien secrétaire d'Etat à l'intérieur et le leader Janjawids Ali Koshied (alias Ali Mohamed Ali), à propos des crimes visant les populations civiles de l'Ouest du pays. Une cinquantaine de chef-d'accusations, allant du crime contre l'Humanité à l'état de guerre présumé, s'ajoutant à d'autres persécutions, telles que assassinats, tortures et viols, commis entre 2003 et 2004. Le Président soudanais avait déclaré solennellement et avec véhémence : « Je jure par trois fois au nom de Dieu le Grand que je ne livrerai jamais aucun Soudanais à une cour de justice étrangère ».


On pourrait ainsi penser, face aux pressions faites conjointement par le rapport Williams et la CPI, que Khartoum se trouve dès lors confondu face aux évidences criminelles et isolées en quelque sorte. Il n'en est rien. Le 16 mars, le débat a été ouvert auprès du Conseil des Droits de l'Homme où la situation est loin d'être évidente. L'Allemagne pour l'Union Européenne, le Canada, la Suisse, le Mexique et l'Argentine, ainsi que plusieurs pays africains ont demandé la validation du rapport et une action à la suite des crimes contre l'Humanité au Darfour.


À l'inverse, les « Ultras » du Conseil, l'Algérie au nom du groupe des pays arabes, le Pakistan au nom de l'Organisation de la conférence Islamique et le Sri Lanka pour le groupe asiatique ont soutenu le Soudan dans ses revendications et demandent au CDH de ne pas adopter le rapport. De leur côté, la Chine, Cuba et la Russie ont insisté sur le fait que la mission n'avait pas exécuté son mandat, compte tenu de son impossibilité de se rendre dans la zone de conflit et par conséquent n'a pas de statut juridique valide. Devant les défaillances de la mission d'experts, ils demandent que celle-ci soit remplacée par une mission regroupant des diplomates.


Ce 30 mars, le CDH annonce la création d'un groupe de travail regroupant les deux partis et devant mettre en route les résolutions onusiennes. De son côté, Khartoum s'engage à facilité l'aide humanitaire. Bienvenue au bal des cocus où l'experte en gestion génocidaire est l'ONU.


Adam Lebor dans son article du Times (1), cite le dernier sermon du prophète Mahomet : « Toute l'Humanité est issue d'Adam et Eve, un Arabe n'a pas de supériorité sur un non Arabe, autant qu'un non Arabe n'a de supériorité sur un Arabe, aussi qu'un blanc n'a pas de supériorité sur un noir, autant qu'un noir n'a de supériorité sur un blanc, excepté par la piété et la bonne action » (2). Et de conclure que les 57 membres des pays de la conférence Islamique penseraient ainsi autrement que le prophète. Un « arabe musulman » de Khartoum vaudrait plus qu'un « africain musulman » du Darfour ?


Les antécédents d'un crime annoncé.


Les autorités soudanaises sont coutumières du fait et savent comment se jouer des procédures onusiennes. Rappelons que dans un contexte identique de guerre civile, le 18 avril 2005, la Commission des Droits de l'Homme, sous la pression des mêmes membres que le 16 mars dernier, avait rejeté toute résolution condamnant Khartoum pour ses exactions vis-à-vis des Chrétiens du Sud Soudan, bilan brutal sinon plus encore pour ces derniers. De 1955 à 1973, 1,5 millions de Soudanais Chrétiens ont été éliminés. De 1983 au traité de paix signé entre le leader John Garang Chrétien et le gouvernement d'El-Bechir, 2 millions de morts.


Ces infidèles ont été victimes de meurtres de masse, soumis à l'esclavage au sens propre du terme, au viol systématique, à la persécution religieuse, à la famine planifiée, puis contraints de se réfugier en Ouganda, au nombre variant de 2 à 3 millions. Il y avait déjà un « Darfour » avant le Darfour, au Sud et Chrétien. Le traité de paix de janvier 2005 n'a rien arrangé à la situation dans le sud du pays. Les manifestations chrétiennes de Khartoum faisant suite à la mort accidentelle de John Garang ont été violemment réprimées. Les prêtres sont arrêtés, probablement soumis à une conversion en règle, il y a toujours autant de camps de réfugiés à la frontière Soudano-Ougandaise harcelés par les gens de Khartoum. Rien n'a changé, un traité de paix « lettre morte », un leader disparu, et des victimes oubliées.
Le Darfour est la reproduction exacte de la tragédie du Sud Soudan, massacre de population, mise en inertie des instances de contrôle internationales, et un Etat qui continue son uniformisation ethnique, ses crimes. Le Sud nous a annoncé sans demi-mesure humaine le drame de l'Ouest. Malgré les appels, le virus s'étend. Par son inaction structurelle, l'ONU cristallise le conflit au Sud, le laisse agrandir son théâtre d'opération. Le conflit devient alors iatrogène. Il se renforce et s'intensifie par son traitement onusien, non par les symptômes premiers.


Il faut enfin souligner la vraie nature du gouvernement d'Omar El-Bechir, que l'on qualifie d'islamiste sans plus amples détails. Car les transcendances présumées de ce dernier cachent en fait une entreprise d'uniformisation ethno-religieuse bien méthodique et impitoyable reposant sur un système politique issu de la conquête Arabo-Musulmane du pays au 14ème siècle. Une société, où l'on nomme encore certains hommes « abid », esclave en Arabe et les populations africaines « zurka », sale noir.


L'islamisme décrit ici n'est pas une spiritualité mais un modèle politique. Il ne s'agit ni d'une ethnie, ni d'une religion mais d'une systémique. Il y a ici, au Soudan, la survivance d'une société basée sur la discrimination. On constate la domination d'une élite déclarée issue de la « conquête » sur des minorités historiques se revendiquant « autochtones ». Nous avons clairement affaire à la résurgence d'un système esclavagiste et colonial. Back to the Future.


Hélas, nous sommes toujours bien loin de la reconnaissance juridique d'un génocide au Darfour et au Sud-Soudan. Encore une fois, l'ONU bug parce qu'elle ne remporte pas l'adhésion de tous ses membres. Il n'y aurait pas de communauté internationale solidaire ?


Si le terme de génocide n'est pas employé dans le rapport Williams nous pouvons en reconnaître par certains aspects le mode opératoire : massacres, viols, tortures, violences et déplacements de populations continuent et se poursuivent de jour en jour. La situation est loin d'être stabilisée.


Quitte à passer pour un thuriféraire de la cause du Darfour, un non partisan de l'apaisement ambiant et devant les mièvreries que l'on entend d'ici de là, visant à relativiser le drame, il faut bien mettre en évidence ce qui n'est qu'un constat : systématisation de la violence et de massacres ponctuels, à la manière d'un programme que l'ONU est infoutue de déchiffrer. Le désert croît sans cesse et se sent chez lui.


Nous sommes en présence de massacres et d'épurations méthodiques, disons d'ethnocides organisés, pratiqués durant le siècle dernier. Nous sommes ici en face d'une épistémologie de la Terreur perpétrée par des hordes de sous-hommes, silly, greedy, barbarous and cruel (3) selon les termes tout emprunt d'espoir à jamais envolé de T. E. Lawrence.


Rappel du score :
Sud-Soudan, 2 millions de morts.
Darfour, 300 000 morts.
Et le compteur tourne encore.


Jérôme L.J di Costanzo


Notes

(1) THE TIMES, Samedi 17 Mars 2007, « When Muslims ignore the Prophet » par Adam LeBor.
(2) Traduction de l'auteur "e; All mankind is from Adam and Eve, an Arab has no superiority over a non-Arab, nor a non-Arab over an Arab, also a white has no superiority over a black, nor a black over a white, except by piety and good action"e;.
(3) Idiot, avide, barbare et cruel.

 



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Jérôme Di Costanzo par Jérôme Di Costanzo

Chroniqueur Outremonde. Correspondant à Londres.

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