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Dans la peau de Bernard Kouchnerovich

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Stanislas Walaszek - le 23/05/2010 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

« J'ai saisi que l'aide humanitaire, j'en faisais d'abord pour moi-même… ».
Bernard Kouchner



Tout le monde sait
que Bernard Kouchner est un saint. Plus encore que BHL et Yann Moix réunis, il a défendu les Biafrais, soigné les Vietcongs, nourri les Somaliens, sauvé les Kosovars et même libéré Ingrid. Mais ce n’est pas tout : à côté de sa passion pour la gastro-entérologie, Bernard fait aussi de la politique puisqu’il a été ministre de presque tous les gouvernements depuis vingt ans. Conscients qu’ils ont affaire à un être d’exception, les Français adorent Bernard Kouchner comme ils ont adoré l’abbé Pierre : Bernard caracole constamment dans les sondages à 60 voire 65% d’opinions favorables à l’heure où Nicolas sort à peine de ses records d’impopularité.

Mais les choses ne sont plus comme avant. Depuis quelques mois, Bernard semble montrer des signes de fatigue de plus en plus prononcés. Inaudible dans les médias, harcelés par des journalistes franchement hérétiques, peu convainquant dans son nouveau costume de ministre des Affaires qui lui sont, on l'a vu, parfaitement étrangères, Bernard peine à nous faire à nouveau vibrer.

Il est inutile de faire l’hagiographie de Bernard. Le monde entier connaît sa vie, son œuvre, ses sacs de riz. Egérie de MSF, administrateur de l’ONU, médecin, ministre, sauveur international des miséreux, Bernard a tout fait, vu, entendu. Lorsqu’il passe sur les plateaux télé, il ne peut s’empêcher de souligner – et ce malgré une modestie sincère - combien il est à l’origine de tout, combien le monde ne peut fonctionner sans ses actions de grâce : « j’ai sauvé les mecs au Rwanda», « j’ai crée un service de la mondialisation au Quai d’Orsay », « j’ai prévenu les Américains d’un danger de guerre en Iran », « j’étais en Bosnie aux côtés des victimes », « j’ai sauvé les Boat People d’une mort certaine ». Bref, à se demander pourquoi les blagues sur la toute-puissance de Chuck Norris n’ont pas encore été remplacées par une féroce Bernarmania.

Cette faculté à sauver les autres, il la doit d'abord à son courage, bien sûr, mais surtout à sa haine de l’injustice. son refus de rester les bras croisés face aux évènements qui le rebutent. Petit déjà, il contestait l’iniquité des décisions de son papa qui lui reprochait de se faire virer de l’école et de rentrer trop tard le soir :



Alors si votre gamin conteste vos décisions iniques devant une caméra, ne le réprimandez pas. C’est juste qu’il va devenir un saint. Ou ministre. Car Kouchner est, ne l’oublions pas, un saint très engagé politiquement, ministre à quatre reprises depuis 1992, Roi du droit d’ingérence au sauvetage des affamés, du combat pour la tolérance à la défense des droits humains. Une telle conception implique naturellement un refus complet du sectarisme: peut importe d’être de droite ou de gauche, PS/UMP, ce qui compte, c’est servir.

Rusé comme un renard, Nicolas a vite compris le bénéfice qu’il tirerait à prendre Bernard dans sa firme. Connaissant la haine du saint pour les étiquettes politiques mais surtout son amour pour les ministères les plus prestigieux (au sens noble du terme, bien entendu), il savait qu’il trouverait une oreille attentive de ce côté du confessionnal politique : il lui offre donc le Quai, que le saint s’empresse d’accepter. Bernard se transforme alors  en nouvel avatar de la modernité politique, symbole de « l’ouverture », l’emblème d’un PS social-démocrate franchement décomplexé.

Que de chemin parcouru depuis l’Union des étudiants communistes ! Arbitre des élégances à la cour du Pharaon Mitterrand Ier, voici Bernard propulsé au rang de grand chambellan de la cour impériale de Nicolas. Face aux détracteurs qui lui reprochent une traîtrise, Bernard insiste bien sur le caractère patriotique du geste. Il publie d'ailleurs dans le Monde une lettre bouleversante (« Pourquoi j’ai accepté »), dans laquelle il souligne son envie de Nicolas tout en restant résolument de gauche. Contrairement à son ami Besson qui n’en finit pas de renier le PS, Bernard exige à la fois le chapeau de cardinal et la bonne sœur. Et c’est là tout son problème.

Le martyre de Saint Bernard


Sans en avoir conscience, Bernard a commis une faute. Courtiser à la fois Nicolas et la gauche, c’est faire un grand écart qui risque de tourner très vite au grand écartèlement. Alors que les débuts semblaient prometteurs pour lui - qui se permettait de menacer l’Iran d’une guerre et donnait moult leçons de sainteté aux journalistes américains - les déconvenues impériales ont rendu sa position absolument intenable. C’est que « l’ouverture » ne fonctionne plus très fort depuis le dernier double high-kick électoral des européennes et des régionales, Nicolas a compris qu’il était temps pour l’ouverture de la fermer un peu. Et comme l’ouverture, c’est surtout Bernard, l'éjection en douceur s'approche à grand pas.

On comprend qu’il est difficile d’exister face à un hyper-président très actif sur la scène internationale. Mais depuis quelques mois, Bernard est systématiquement doublé par des « envoyés » spéciaux du président, délégués à tous les endroits du monde pour parlementer à sa place : Jack Lang, parti en Corée pour rétablir des liens diplomatiques avec Pyongyang, Guaino envoyé au Liban, Guéant dépêché en Syrie, mais surtout l’omniprésent Monsieur Levitte, qui ne cesse de voler la vedette à Bernard durant tous les sommets internationaux. Bref, Bernard est désormais sans micro. Tentant de parader dans les médias comme il le faisait avant, Bernard ne parvient même plus à donner l’illusion de sa grandeur passée.

Une vidéo émouvante d’octobre 2009 :



Images édifiantes d’un saint médiatique souffrant le martyre de l’insignifiance. « Madame, voulez-vous dire que je ne sers à rien ? ». Plus qu’un cri. Un déchirement. Et le martyre ne faisait alors que commencer car, depuis l’échec aux régionales, Sarkozy torture Bernard avec encore plus de force:   les thèmes carrément droitiers qui ponctuent l’actualité depuis quelques semaines, de la burqa à l’identité nationale, des reconduites à la frontière à l’insécurité, sont un calvaire pour un saint qui n’a jamais renié ses sensibilités de gauche. Condamné à l’écartèlement éternel, Kouchner ne peut ni contester le Nicolas, ni lui donner raison. Apparaissent alors des formules alambiquées, des entre-deux intenables, des hybrides verbeux : « Nous avons peut-être besoin d'une loi [sur la burqa], j'ai compris que pour la dignité de la femme, il fallait le faire. Il ne s'agit pas d'une affaire religieuse, il s'agit d'une affaire de dignité, de solidarité, de compréhension de la marche du monde » explique Bernard il y a à peine quelques jours, alors qu’il s’était d’abord prononcé contre une interdiction du voile intégral. Sans oublier ses fameuses esquives : « L’identité nationale ? Honnêtement je ne sais pas, je ne vois pas tout ça de très près, je voyage beaucoup ».



Bernard est forcé à des pirouettes toujours plus dangereuses. Pire, ce citoyen du Monde, généralement si prompt à nous expliquer les relations internationales, commence même à en perdre son latin sous l’effet de la douleur. Lui qui saurait nommer la moindre ethnie birmane grâce à ses activités de consultant chez Total, lui qui connaît le Gabon comme sa poche, lui qui pourrait retrouver son chemin dans la jungle vietnamienne, n’est même plus capable de faire la différence entre les Ouigours et les Joghurts. Bien évidemment on pourrait lui trouver des circonstances atténuantes : après tout, les Joghurts sont également persécutés au pays du soja, Danone en sait quelque chose.



Mais l’estocade finale est sûrement la récente libération de Clotilde Reiss. Le Point a révélé le 16 mai dernier que le saint de la politique française n’avait joué aucun rôle dans le sauvetage de la jeune française, détenue depuis plusieurs mois en Iran. Ce sont les diplomates sénégalais, aidés par Robert Bourgi, le nouveau « Foccart » de Sarkozy, qui auraient obtenu de Téhéran le départ de Clotilde Reiss vers la France. Selon le journal, Bernard et ses services n’auraient même pas été prévenus des tractations, pilotées directement par Guéan et Karim Wade, le fils du président Wade. Ce n’est même plus de la haine, c’est de l’acharnement sanguinaire.

On peut parier que Bernard va assumer son rôle de martyr jusqu’à la fin. Une fois le Nicolas couronné pour la seconde fois - ou détrôné par une jacquerie - il pourra s’en aller sur la pointe des pieds, effacé, superflu, insignifiant. Le pauvre paye cher d’avoir oublié un principe fondamental pour un religieux de cette qualité : la gourmandise est un vilain péché. Mortel.

Stanislas Walaszek


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