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Dans la peau d'un facho

SURLERING.COM - FICTIONS - par Mathieu Bollon - le 30/05/2010 - 3 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

La rubrique fictions du Ring publie vos nouvelles, vous pouvez adresser vos textes à david@surlering.com

C'était décidé. Ce serait ma première vraie mission d'infiltration. Et je la mènerai à bien cette mission. Il le fallait. D'ailleurs, cela faisait déjà quelques temps que je me l'étais juré : je deviendrai journaliste d'investigation... ou cosmonaute.

Après une jeunesse passée à lire Foucault et Derrida, voire Badiou à mes heures perdues tout en prenant des branlées en maths, j'avais décidé de gagner ma vie en écrivant pour la presse, de gauche cela va sans dire. Depuis quelques semaines, j'avais pris en charge, après quelques piges très remarquées, la rubrique politique d'un site d'information très prisé : « Boulevard de l'info ». En effet, tous mes amis me l'avaient dit lorsque je leur avais confié mon desir de me lancer dans le journalisme : « Tu sais, aujourd'hui, c'est sur le net que tout se passe. ». Mon diplôme du CELSA en poche, je n'avais pas été obligé de prospecter longtemps pour trouver cette place de « web reporter ». Les médias électroniques sont en pleine expansion, c'est bien connu. C'était inespéré, tous les matins, je me rendais en vélib à l'adresse de la rédaction, située au 85 rue Oberkampf dans le 11ème arrondissement de Paris. Au départ simple blog citoyen de vigilance contre l'extrême droite, nous étions devenus peu à peu LE site incontournable de la gauche radicale, profondément attachée aux valeurs républicaines et en lutte contre TOUS les extrémismes. En l'espace d'un mois, les connexions avaient explosé, faisant de nous de véritables acteurs de la blogosphère de gauche ainsi que de sérieux concurrents pour Rue89 et Mediapart. Nous avions choisi un créneau, une « niche » comme on dit dans le jargon des économistes, pour nous distinguer des autres.

Nous faisions dans le « journalisme-réalité ». En clair, cela veut dire : Aller sur le terrain pour recueillir des informations de première main. Cette méthode implique de véritables méthodes d'agent secret. En effet, nous étions parfois contraints à mentir sur nos véritables intentions et à nous inventer de fausses identités pour tromper ceux que nous avions choisi comme sujets d'observation. Cela nous permettait d'infiltrer les milieux sur lesquels nous avions décidé d'enquêter. Nous allions partout : salons, meetings politiques, conférences, séminaires d'entreprises, dédicaces d'écrivains, conférences de presse de personnalités du show biz...  En politique, on appelle cela de l'entrisme. En journalisme, on appelle cela de l'infiltration. Cette stratégie avait été gagnante : Les lecteurs de blogs sont lassés des médias traditionnels. Tout le monde le sait, vous le premier. Il faut leur servir de l'information saignante, du scoop croustillant, des révélations, de la vidéo qui buzz mais surtout pas de langue de bois. Désormais, « Boulevard de l'info » était devenu une arme de destruction massive. C'est ce que veut le citoyen branché sur la toile, mec ! De l'info qui atteint sa cible, quoi. La technique n'est pas forcément nouvelle mais elle nous avait garanti une petite notoriété au sein de la blogosphère et des sites d'informations qui fleurissaient un peu partout.

A l'occasion de ma nomination à la tête de la rubrique politique, je m'étais vu confier une mission de première importance. Ma première mission d'investigation ! J'en étais tout ému. Je devais infiltrer une soirée devant réunir des blogueurs d'un genre particulier. Y a pire comme bizutage, vous en conviendrez. A la différence près que cette soirée était censée ne réunir que des représentants de la « Réacosphère », la blogosphère d'extrême droite. J'en frémissais déjà. Je me voyais déjà frapper à la porte d'un obscur local d'association aux murs décrépis et tapissés d'affiches du Front National ou de portraits de Mussolini. Peut être serais-je obligé de convaincre un portier au crâne lustré et aux allures de hooligan de me laisser entrer ? Il me faudrait sans doute expliquer à une assemblée d'extrémistes en chemises noires être un lecteur assidu de blogs réacs ainsi qu'un fervent défenseur de la France aux français. Serais-je crédible ? Que se passerait-il si j'étais démasqué, ou ne serait-ce que soupçonné d'être un espion à la solde du système ? Malgré les risques, je décidais tout de même d'accepter cette mission.

C'était un véritable challenge pour moi, sans doute mon passeport d'entrée dans la carrière de journaliste d'investigation. J'avais toujours été farouchement hostile aux extrémistes de droite, de quelque courant qu'il soit, et très attaché au « vivre ensemble », à la diversité et la mixité sociale. Je me souvenais encore de la fin du mois d'avril 2002. Quel choc j'avais reçu  le soir des résultats du premier tour ! Étudiant à la fac de Nanterre, j'avais alors participé aux manifestations citoyennes contre le Front National. A cette époque, j'avais moi aussi voté contre l'innommable. Alarmé par le discours ambiant, j'étais convaincu qu'il fallait arrêter Le Pen à tout prix, quitte à donner sa voix à la droite classique. Le jour du second tour, j'avais glissé le bulletin dans l'urne, optant sans hésitation pour le moins pire des deux candidats. Quelques semaines après, un doute avait traversé mon esprit : Avais-je été manipulé ? Aurait-il été plus judicieux pour moi de m'abstenir de voter ? Incapable de trouver des réponses à ces questions, je m'étais résolu à penser que j'avais fait le bon choix : Le cadavre de la peste brune bougeait encore et il fallait crever l'abcès avant qu'il ne soit trop tard ! Je me sentais un peu résistant, à ma façon. Tel un Jean Moulin du 21ème siècle, j'allais effectuer une opération d'infiltration au sein des néo-pétainistes du Net. J'en étais tout émoustillé, même s'il fallait avouer que les risques n'étaient pas à la mesure de ceux que j'aurais encouru sous l'occupation. A plusieurs reprises, mes collègues de la rédaction m'avaient taquiné au sujet de cette histoire, comme pour tester ma motivation. L'un d'eux m'avait même lancé, ironique : « Alors, prêt à te faire tabasser par une bande de skinheads bodybuildés ? ».

Au lieu de me jeter sans précautions dans les bras de la bête immonde, il était nécessaire pour moi de bien m'informer sur ce qu'était la fameuse « Réacosphère » avant de me rendre à cette soirée. Un homme informé en vaut deux. « Know your enemy » comme dit le proverbe. Une recherche google s'imposait donc pour identifier les principaux blogs de la mouvance nationale. Récemment, un rapport du MRAP avait dressé une liste de sites non-conformes appartenant tous à la grande famille de la « Réacosphère ». J'avais un peu de mal à me retrouver parmi tous les courants auxquels appartenaient tous ces blogs : Néo-poujadistes, cathos hardcore, rouge-bruns, anars de droite, identitaires, néo-païens, ultra-laïcs obnubilés par la théorie du choc des civilisations, révisionnistes, néo-conservateurs, écolos proches de la Nouvelle Droite, nationalistes révolutionnaires, national bolchévistes... Je me rendis bien vite compte que la « Réacosphère » était une Babel idéologique, un foutoir politique, un gang bang doctrinal dans lequel il était bien difficile de se repérer. Ces sites et blogs étaient tantôt sérieux, tantôt empreints d'un humour décapant, voire bête et méchant. Certains s'appliquaient à couvrir l'actualité à chaud sous forme de dépêches tandis que d'autres proposaient des textes de réflexion plus élaborés. Cette première approche ne suffit pas à apaiser mes doutes : A qui aurai-je l'affaire une fois sur place ? Ma présence éveillerait-elle des soupçons ? Cette inflitration était-elle risquée ? Qu'à cela ne tienne ! Ce n'est pas les quelques boutades mal placées de mes collègues qui allaient me dissuader de faire mon travail ! J'accomplirai cette mission jusqu'au bout car c'était comme ça. La révolution n'est pas un dîner de gala, comme disait le grand timonier.

Un bref coup d'oeil au flyer de la soirée, largement diffusé sur les blogs de la « Réacosphère », me confirma que je n'avais pas affaire à un bal de jeunes centristes du Modem. Au dessus d'une effigie de Jeanne d'Arc, on pouvait lire le titre de la soirée : « 100 % Réac Pride ». En bas de l'image figurait l'invitation suivante : « Participez à un apéro militant avec les acteurs de la Réacosphère » ainsi que quelques indications sur le lieu et les invités de marque. La soirée semblait prometteuse. Je fus notamment heureux d'apprendre la présence d'éminentes personnalités comme Eric Letellier du site « SOS Souchiens.org », Cyprien de Herte du webzine islamophobe « Eurabia  News » ou Aristide Beaumont de Lisle du blog « Opus Christi ». Cette rencontre devait avoir lieu dans un local associatif du 16ème arrondissement qui faisait office de bar, « Le Cénacle ». Ce lieu avait été ouvert deux ans auparavant sous la houlette du Front National par un ancien skinhead et était devenu un carrefour incontournable des différents courants de la droite nationale. Dans ce local avait eu lieu de nombreuses conférences, données par divers représentants de la pensée nationaliste. J'étais à la fois impatient et inquiet alors que la date fatidique de cet « apéro militant » approchait. J'avais comme l'impression que j'allais ramener des pépites d'informations de cette soirée. Peut être serais-je remarqué par la redaction d'un grand quotidien après la publication de mon compte-rendu sur Internet ? Peut-être mon article me donnerait-il l'envie de creuser le sujet, voire même d'écrire un livre ? J'en voyais déjà le titre : « Dans la peau d'un facho. Enquête en immersion chez les SA du 21ème siècle ».

L'heure du rendez vous était fixée à 18 heures. A 17h59, je frappai à la porte du « Cénacle », situé dans petite impasse en cul de sac, qui passait pour être LE sanctuaire des néo-cagoulards de Paris. L'entrée de l'établissement était particulièrement discrète, à l'exception d'un autocollant avec un slogan rappelant les heures les plus sombres de l'histoire : « 100% Gaulois ». Lorsque la porte s'ouvrit, je fus parcouru d'un léger frisson, l'espace d'un instant. Je m'apprêtais à entrer dans la gueule de la bête immonde. Allait-elle m'engloutir complètement dans son ventre jusqu'à ce que mort s'ensuive ? C'est alors que je vis le maître des lieux, Marc A., un ancien skinhead reconverti, vétéran du KOP de Boulogne, à la porte me déclarant simplement, sans autre forme de procès : « Vous venez pour l'apéro ? Entrez donc ! Bienvenue au Cénacle ! ». L'individu, vêtu d'un tee shirt camouflage et d'un jean 501 ultra-serré, était imposant, de taille moyenne mais avec une carrure qui laissait deviner de longues heures d'entrainement passées en salle de musculation. Moi qui m'attendais à affronter des regards soupçonneux, voire de franches résistances, j'étais accueilli comme un ami ! La salle était de taille réduite. Au mur, une affiche du film « Orange mécanique » me rappella que la violence faisait partie intégrante de l'extrême droite. « Il n'y a presque personne pour le moment. J'attends du monde pour 18h30 » m'avertit Marc A., montrant la salle presque vide avant d'ajouter : « C'est une soirée saucisson-vin rouge ce soir. J'vous sers un ballon ? ». J'acquiesçai, jetant un oeil à la bibliothèque en attendant mon verre de rouge. Parmi les livres, il y avait essentiellement des ouvrages d'auteurs de droite ou d'extrême droite. Mais quelle ne fut pas ma surprise de remarquer, à côté des œuvres complètes de Julius Evola et René Guénon, un livre d'Aragon ainsi qu'un exemplaire de « La société du spectacle » de Guy Debord. Après tout, quoi d'étonnant à cela ? Quel honnête homme de gauche ne possède pas dans sa bibilothèque au moins quelques livres de Céline ou Drieu La Rochelle ?

Vers 18h15, un premier groupe d'hommes arriva. Mis à part quelques jeunes au crâne rasé, la plupart ressemblait à Monsieur tout le monde. Petit à petit, la salle se remplit. Jeunes ou vieux, chemises BCBG ou polos fred perry, cheveux mi-longs ou crânes dégarnis, tous ces gens n'avaient pour seul points communs d'être blancs et d'appartenir à la grande famille de la droite nationale. En musique de fond, je reconnus les mélodies langoureuses d'un album de Johnny Cash. Moi, qui m'attendais à entendre du Wagner ou des marches militaires prussiennes ! En passant devant un petit groupe, je surpris une conversation portant sur la polémique autour du film « Hors la loi » de Rachid Bouchareb. L'un d'eux, un barbu affublé d'une chemise bigarrée et de lunettes rondes, s'était lancé dans une diatribe enflammée contre ce qu'il estimait être un film « révisionniste ». Apparemment, son discours suscitait l'adhésion totale de ses interlocuteurs qui ne trouvaient rien à y redire. Les formules à l'emporte-pièce ne cessaient de voler, telles une nuée de balles sur la plage d'Omaha Beach le jour du débarquement : « Racisme anti-français », « Apologie de la racaille », « Film immigrationniste », « Eloge de la discrimination positive », « Chance pour la France », « Réécriture de l'histoire », « Ethno-masochisme », j'en passe et des meilleures. Me voyant circonspect, le barbu m'apostropha poliment : « Et toi, qu'est-ce que tu en penses ? ». A vrai dire, je n'avais pas vu le film. Je ne m'étais pas non plus spécialement documenté sur la guerre d'Algérie et le massacre de Sétif. Je ne savais donc pas trop quoi en penser et je me risquais donc à approuver ce qui venait d'être dit. « Euh, je suis d'accord. Tout à fait d'accord », dis-je timidement.

En passant devant une autre d'assemblée composée d'hommes à 95%, je m'immobilisai pour écouter la conversation, portant sur les médias traditionnels, accusés de manipuler l'opinion, à la différence des médias rebelles qui proposaient un point de vue original sur le Net. Là aussi, le discours était résolument anti-establishment. Les expressions étaient bien choisies pour toucher leur cible : « Novlangue », « Manipulation des masses », « Dictature médiatique », « Police de la pensée », « Idiots utiles du capitalisme », « 1984 », « Big Brother », « Totalitarisme démocratique », « Marchandisation du monde », etc. C'était étrange. J'avais l'impression d'entendre un échange entre étudiants en philosophie de la Sorbonne. Nulle trace d'antisémitisme, d'eugénisme, de misogynie, de racisme biologique ou d'antiparlementarisme dans ce discours. Pas même d'allusion au nez crochu des youpins ou à l'odeur des bamboulas, ni d'appel au meurtre contre les judéo-bolchéviques ! Je n'avais même pas eu le loisir d'entendre les délires habituels sur le complot judéo-maçonnique. Je me surpris même à entrer dans la conversation en pestant, moi aussi, contre les médias de masse et la pensée dominante. Moi, un militant anti-raciste, voilà que j'acquiesçai aux propos d'un conciliabule de blogueurs néo-fascistes, non mais incroyable ! Un peu plus loin, quatre hommes d'un certain âge dissertaient des vertus du cochon pour l'organisme. Mes recherches m'avaient appris que le porc était devenu dans ces milieux un symbole de la tradition française et de la résistance contre l'islamisation rampante. Tout cela était incroyable et pourtant bien réel. Mes certitudes commençaient à s'émousser au fur et à mesure que je me faufilai parmi les groupes, me contentant la plupart du temps à écouter les conversations sans pour autant évieller le moindre soupçon sur la vraie nature de ma visite. L'alcool aidant, je me sentais de mieux en mieux dans cette soirée, ne parvenant pas à haïr ces gens que j'étais pourtant censé détester depuis mon plus jeune âge.

Aux alentours de 23 heures, je me décidai à quitter les lieux, traversé par une amère déception. Qu'allais-je bien pouvoir raconter dans mon article ? Moi qui pensais être accueilli par des maîtres chiens en treillis et brassards ! J'avais été reçu les bras ouverts par des gens presque ordinaires. Je m'attendais à une cérémonie rappelant les heures les plus sombres de notre histoire et au lieu de ça, j'avais été témoin d'une diatribe somme toute assez banale sur la manipulation médiatique et d'une conversation pseudo-scientifique sur les bienfaits de la consommation de viande de porc. Où étaient passées les cérémonies aux flambeaux d'antan, où la bière coulait à flots ? Moi qui m'attendait à entendre ces gens entonner en chœur des chants guerriers ! La bête immonde du fascisme avait-elle laissé sa place à une tout petite souris déguisée en Hitler ? Qu'allais-je annoncer à mes collègues ? Je n'allais tout de même pas leur annoncer avoir côtoyé une horde de skinheads et de nostalgiques du IIIème Reich l'espace d'une soirée sans éveiller de soupçons. Ils me croiraient pas. Et en même temps, je n'allais tout de même pas leur avouer m'être senti à l'aise avec de tels monstres. C'était un coup à perdre tous mes amis d'un seul trait.  J'y verrai sûrement plus clair demain matin.
                        
Mathieu Bollon



Toutes les réactions (3)

1. 31/05/2010 15:05 - blue velvet

blue velvetC'est parfaitement juste!

2. 01/06/2010 01:45 - nico

nicoBon...le textounet est plutôt mignon...pas de quoi s'époumoner ni rallier la marche discrète des porteurs de cadavres (les écrivains...) pour autant.

Assumes ton monstre.
Deviens ce qui te retranche de ton "semblable".

Qui, puisant dans la fontaine sanguine de sa singularité, peut, sans s'étouffer du boniment prononcé, se déclarer representé?
Qui, sur le seuil de mon surgissement au monde, me "représente", si ce n'est moi, ce moi bouffon et orthodoxe, cette émergence caricaturale de ce que mon être peut laisser exister de ma présence?

3. 09/06/2010 16:11 - AG

AGAmateur de Palahniuk ?

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blue velvet31/05/2010 15:05 blue velvet
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