Dans l’enfer des familles prolos
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Alain Jamot - le 11/04/2010 - 9 réactions -
Tout le monde a envie d’écrire un livre. En tout cas, si l’on en croit les quotidiens français, environ dix millions de Français. Ça fait du monde. Mais de quoi parler ? Quel sujet traiter, qui ne l’ait pas déjà été ? Il y a l’autofiction/autobiographie, sur laquelle tout le monde crache aujourd’hui, mais qui possède tout de même ses chefs-d’œuvre (Mémoire d’outre-tombe), ses stars (Jünger), ses petits maîtres (Matzneff) et ses tâcherons (Angot). Il y a la littérature de genre, le polar, la s-f, l’invention flamboyante mais parfois un peu chiante, tant elle semble loin de nos vies et préoccupations, avec ses grandes envolées sur un monde forcément noir, un avenir forcément décadent ou eschatologique, avec les quatre cavaliers de l’Apocalypse reconvertis en vrp du terrorisme et de l’aliénation religieuse. Un déclinisme littéraire qui surprend et séduit, voire fascine, puis lasse, très vite. Toujours les mêmes histoires, les mêmes archétypes qui reviennent, avec Monsieur grosse-bite sauvant la planète et Madame grosse-poitrine qui se pâme dans son soutif trop étroit, des méchants aliens ou des méchants Russes, ou Arabes, ou Martiens qui se bastonnent à ne plus finir. Ça déclenche parfois une molle érection chez le lecteur, mais guère plus. Et puis il y a le réel. Beaucoup d’écrivains tentent de nous parler du réel, et généralement ça donne des bouquins minces et atones, des trucs de chez POL ou Minuit, des récits de profs de lettres jamais sortis de chez eux qui veulent nous décrire un monde atroce au travers de fabliaux et vignettes convenus, des litanies de quotidiens onanistes, du prêchi-prêcha parisien filandreux, blanchâtre… du style emmerdant, des nanas qui se regardent écrire, de la chair à bibliothèque vétuste et poudreuse… Des gens chez qui Zarathoustra a oublié de s’arrêter pour leur dire que, comment, vous n’êtes pas au courant, mais le Nouveau Roman (et Dieu aussi), est mort… Et ça fait un sacré bout de temps, car le cadavre renifle sévère ! Et puis il y a des bonnes surprises, et Gueule d’ange en est une. L’auteur, journaliste, décide de prendre comme trame un fait divers monstrueux : un adolescent de quatorze ans qui tue sa mère, son père, son petit frère et blesse sa sœur, comme ça, entre deux jeux sur sa console. Au départ, le style très neutre, avec des tendances provinciales, déçoit. On a un peu envie d’appeler au secours. Et pourtant le charme s’installe. Le récit démarre, on s’intéresse, on suit le truc. L’auteur ne peut pas s’empêcher de psychologiser, de nous parler des premières pollutions nocturnes au détour d’une page, mais le tout tient la route. Comment on en arrive là, l’enfer de la famille, l’enfer des familles prolos, sans culture, soumises, exploitées, gavées de consommation dérisoire, de pavillon de banlieue ou de province, d’échecs. On pense à Vipère au poing, en plus soft. Ou à Truman Capote, sans la documentation et le lyrisme glacial de In cold blood. Un petit bouquin, une « fiction non-fiction », un long reportage littéraire. La mise en page est parfois un peu aléatoire (champion du monde de mauvaises pages pour les débuts de chapitre, une impression roumaine sur un papier pas terrible un peu rébarbative, une illustration de couverture hideuse, aux couleurs dégueulasses) mais il y a un truc. Un ton. A mood. Minimaliste. Du Simenon soft pour les ambiances pluvieuses, les dimanches matin traumatisant de bêtise satisfaite. Malchance de naître pauvre, tragédie de le rester. Misère. On dévore cet opuscule en deux heures. D’abord dubitatif, puis intrigué. Puis curieux, puis enfin séduit. Une partie de l’avenir de la fiction française gigote peut-être un peu dans ce mini-bouquin, ni chiant ni grandiloquent. Certes, des bouts de bien-pensance flottent à la surface du potage (la réinsertion, les études en prison, le gentil avocat bouleversé, les gros beaufs chasseurs) qui se démoderont aussi vite que du Marie Cardinal ou du Nourrissier d’autrefois, mais à l’arrivée, on ne s’ennuie pas, ce qui, osons le dire, devient rarissime à la lecture d’un roman français contemporain. Dont acte, Messieurs. Alain JamotJean Marc Pitte, Gueule d’ange, La tengo éditions, 2010.
Toutes les réactions (9)
1. 12/04/2010 14:08 - daisy
Je ne suis pas d accord, je connais des familles d ouvriers qui sont intelligents, ouverts, dont les enfants sont etudiants; ce sont, c est vrai des gens de 40 ,50,ou 60 ans qui n ont pas pu faire d études,non par manque d intelligence, mais à l époque en raison de la pauvreté de leur famille : il
fallait qu ils travaillent à 14 15 ou 16 ans. Ce raccourci : "prolo= abruti" est honteux
2. 12/04/2010 14:19 - Cookerer
Tu le vois ou le raccourci Daisy ?
3. 12/04/2010 14:40 - daisy
le raccouci le voilà : je cite:familles prolos sans culture soumises, gavees de consommation etc"
n en jetez plus, que de clichés honteux, je connais , je le redis à nouveau des familles ouvrières au sens large, qui ne sont pas du tout soumises et ne sont pas dutout des consommateurs compulsifs,
qui ont des livres à la maison( ce sont surtout les femmes qui lisent) qui analysent très bien la situation, sont plutot heureux dans leur pavillon de province, certains dans de belles maisons restaurees à la campagne(heritages ou achat), ils aiment la nature , le jardin, les hommes restaurent eux memes se baladent, ne sont accros ni à la tèlè, ni au dernier portable à la mode
dont ils ne dotent leurs enfants que lorsqu ils sont scolarises au loin
4. 12/04/2010 14:58 - Alain Jamot
J'aime bien votre expression "clichés honteux" chère Daisy, mais cet article n'est pas une déclaration de guerre au prolétariat embourgeoisé, non, il s'agit de la recension d'un roman qui explique le passage à l'acte d'un assassin de quatorze ans par la nullité de son entourage familial ! Nuance !
Mais en tant qu'ancien habitant de cités hlm puis pavillons de banlieue prolétaires/tout petits bourgeois pendant des décennies, je peux vous l'assurer: la proportion d'abrutis est aussi élevée chez les pauvres que chez les bourgeois, une vraie distribution de Pareto: 80/20 ! (vous devriez cessez de lire le Fig-Mag, ça commence à se voir ! :-) Et merci de réagir à mon article.
5. 12/04/2010 20:46 - daisy
merci mr Jamotpour votre réponse
je ne critiquais pas le livre que je n ai pas lu,mais votre article: déjà le titre "dans l enfer des familles prolos"! votre réponse nuance vos propos et nous allons nous quitter bons amis. Autre chose, je ne lis ni le figaro ni le fig mag, je suis moi meme d origine modeste et restee fidèle à ces origines,petite provinciale du peuple nostalgique de la France d autrefois tendance Zemmour
6. 12/04/2010 23:02 - Floria Tosca
Entre Vipère au poing et In cold blood. Et bien rien que ça! Vous n'y allez pas avec le dos de la cuillère, mais j'avoue que votre article me donne sérieusement envie de lire ce livre, cette gueule d'ange égaré dans l'enfer des familles prolos ! Je vais voir comment l'auteur a traité ce fait divers ahurissant.
7. 13/04/2010 11:12 - Alain Jamot
Ah chère Floria, je m'étonnais et m'inquiétais de votre silence ! Vos louanges et votre envie de découvrir le livre me vont droit au coeur, car le but initial d'une "critique" littéraire, c'est de donner envie de lire, de partager une histoire, une ambiance... et non pas de casser, même si c'est parfois inévitable.
8. 15/04/2010 10:53 - Athénaïs
Bonjour, je n'ai pas lu ce livre car ma culture littéraire s'arrête en 1950, dans ces eaux-là...La honte, quoi, rien que des vieux bouquins de vieux écrivains (Drieu, Céline, Montherlant...). Mais rarement j'ai envie de prose moderne alors là, c'est le cas! Et puis votre aimable passe d'armes sur le prolétariat...intéressant...mais quoi!...le schéma presqu'idéal de Daisy, s'il a jamais existé, est bel et bien en voie de disparition! Trop d'optimisme tue le réalisme...il n'y a plus rien pour tirer nos ploucs nationaux vers le haut et leurs seuls modèles, que les médias et la culture de masse déversent, sont ceux de l'abrutissement le plus complet! Plus d'école, plus de familles, plus de savoirs-faire...rien que des séries TV, le métissage obligatoire, l'à quoi bonisme moderne...la liste est démesurée...il suffit de les regarder vivre...même vieux... ils sont restés bêtes! Vos exceptions ne sont que des exceptions, Daisy!
9. 15/04/2010 13:41 - athénaïs
Tiré de l'excellent site cultural gang bang, une réaction d'Amiral Potiron qui exprime beaucoup mieux que moi ce que l'on trouve chez les classes ouvrières et chez les autres.
Je cite:
"Je viens de feuilleter un livre de l'ébouriffant Jean-Claude Passeron où il nous est "démontré" qu'après tout, André Rieu vaut bien Yehudi Menuhin.
Je viens, en outre, de me souvenir de Michéa expliquant à qui voulait l'entendre qu'il était un spectateur assidu des séries américaines qui nous sont imposées depuis quelques années.
Verdict : vouloir faire "popu" reste depuis Sartre la manie la plus grotesque des intellectuels. Car il y a tout de même une contradiction immense dans le fait d'agonir le système à main gauche et de se faire à main droite le plus zélé défenseur des horreurs qu'il produit.
Avoir les yeux en face des trous permettrait à certains, avant de trop précipiter leurs éloges, de constater bel et bien ce que sont les classes populaires et ce que sont leurs goûts.
En quelques mots : Josephine Ange Gardien, Mac Donald, Sarkozy, La ferme célébrités.
Il est temps, alors, de comprendre une bonne fois que les dites classes, parce que moins protégées par l'école, sont les premières victimes de l'avilissement culturel ambiant. Qu'elles sont tenues par l'oligarchie pour de la chair à pixels. Et qu'en cela leurs goûts et couleurs correspondent à la lettre à ce que le marketing en fait.
Bien idiot, pourtant, qui ce constat dressé irait chercher refuge dans la bourgeoisie. La bourgeoisie est identique, sinon pire, elle est cette classe qui, pour quelques deniers, a jeté par les fenêtres tout ou partie des trésors qu'elle avait.
En somme, rien de plus abominable que celui qui se complaît dans ses habitus de classe ou, pis, qui singe les habitus des autres pour se donner du corps.
Il convient à l'honnête homme d'exécrer tout bourgeoisisme et tout ouvrièrisme, il lui incombe de se déclasser".
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Dernière réaction Je ne suis pas d accord, je connais des familles d ouvriers qui sont intelligents, ouverts, dont les enfants sont etudiants; ce sont, c est vrai des gens de 40 ,50,ou 60 ans qui n ont pas pu faire d...  12/04/2010 14:08 daisy
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