Sur le RING

Kerviel et les Bleus, faut les excuser, ils ont eu une enfance difficile

SURLERING.COM - FRANCE - par Pierre Schneider - le 06/07/2010 - 2 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

On a trouvé des excuses à Kerviel. On en a trouvé aux Bleus en grève de l'entraînement. La faute à qui? Au contexte. Faut les excuser, votre honneur, ils ont eu une enfance difficile. Dernier billet de Pierre Schneider avant la trêve estivale du Ring. Reprise le 23 août.



Kerviel : Sorel ou Bovary?

Jérôme Kerviel, la trentaine, le genre à savoir nouer une cravate tout seul, une de celles dont les journalistes ont copieusement rendu compte durant le récent procès. A priori, donc, majeur et vacciné et responsable, à la mesure des sommes qu'on lui confiait. Le procès a fait la lumière sur tout, sauf le plus intéressant. En premier lieu, comment se fait-il que la SG l'ait ignoré? Et ensuite, qu'est ce qui poussait le trader a faire cela, a prendre de tels risques?

Pour la SG, nous avons déjà une réponse, telle qu'elle a été apportée par la commission des sanctions de la Commission Bancaire : laisser-aller et jean-foutisme dans les contrôles internes, où l'on corrigeait les erreurs et levait les suspens avec un train de sénateur et la négligence d'un service commercial de câblo-opérateur. Quatre millions d'euros d'amende à l'époque, parce qu'on ne pouvait pas mettre plus, compte tenu du contexte.

Bien sûr qu'il y avait une mentalité SG : non pas celle de la World Company ou de la "finance devenue folle" (ce qui ne veut rien dire) mais un primat donné à ce qui rapportait quelque chose. Le contrôle interne, l'audit, la sécurité, cela coûte cher et ne rapporte pas grand chose, du moins pas directement. Mais dans une banque, c'est obligatoire, réglementairement parlant. Ceci dit, la première chose que nous nous étions dit entre collègues, en janvier 2008 (je travaillais dans une firme d'audit), c'est que même avec un contrôle interne négligent, des appels de marge aussi énormes que ceux générés par Kerviel, on ne peut pas les manquer. C'est un troupeau d'éléphants roses dans un couloir de la centrale de Clairvaux : ça se voit. En bref, tous les contrôles internes sont inefficaces, mais il y en a qui exagèrent.

Ajoutons dans la soupe un X-ENSAE, supérieur de JK, qui ne sait rien du trading et dont l'objectif quotidien semble de ne pas qu'on s'en rende compte, un incompétent selon ses propres déclarations, donc, licencié avec plusieurs centaines de milliers d'euros d'indemnités. Heureusement pour lui qu'il n'était pas bon. Ajoutons quelques fonctions support proches du tourisme ou qui n'ont rien vu, rien entendu, rien pris. Ajoutons enfin quelques universitaires qui n'ont rien de précis à dire mais qui le disent quand même...ça laisse rêveur. Les médias ont pas assez souligné la dimension burlesque de ces audiences.

Dans notre article précèdent, nous supposions un peu vite que JK était comme le Freddy du premier Koh-Lanta. C'était oublier qu'un Freddy peut évoluer ; et que l'on peut jouer un rôle, non l'incarner. A la lecture des comptes rendus étoffés dans La Tribune, je ne crois plus à cette hypothèse. Kerviel savait les risques qu'il prenait. L'ultime mystère du procès est bien dans la motivation du trader. Je penchais pour le sentiment d'infériorité. Dans le monde de l'entreprise, ce type psychologique est commun : on compense, on se fait remarquer, on monte vite et on heurte son plafond de Peter avec une grande énergie et une grande bosse.

L'avocat général, à la fin, a résumé la dernière zone d'ombre d'une seule question : "qui êtes vous, Monsieur Kerviel?" oui, êtes vous Julien Sorel comme je le suggérais dansa mon article précédent , ou êtes vous Emma Bovary? Nous n'avons pas eu la réponse.

L'excuse qui explique tout


La nature ayant horreur de vide, un journal s'est essayé à l'analyse psychologique et a expliqué que non, on ne pouvait pas tant lui en vouloir, parce qu'il était passé directement de la fac à des responsabilités trop grandes, qu'il était dans sa bulle d'où il ne pouvait pas voir le monde tel qu'il était, que la formation des traders et des banquiers de financement et d'investissement n'était pas faite, pas adaptée pour cela. Bref, la faute à la société, au contexte, au père alcoolique, à l'enfance malheureuse, au cliché socio-empathisant qui n'a, au demeurant, jamais affligé JK. La bulle, vous dis-je!

Et quelle chanson entendons-nous de nouveau après la ridicule pantalonnade dont l'équipe de France de football nous a gratifiés, plusieurs jours durant, pour masquer la nullité de son jeu? Je vous le donne en mille : "les pauvres petits, on les prend a douze ans, on les sépare de leur famille, on les met dans un centre de formation, ensuite ils sont propulsés dans des stades avec les millions qui coulent a flot, pas possible d'avoir les pieds sur terre dans des conditions pareilles." La faute à la bulle, cette fichue bulle mentale dont on ne peut sortir et qui exonère bien commodément des responsabilités personnelles.

Par un curieux coup du sort, on n'invoque jamais la bulle mentale dans des affaires plus graves. On a des substituts. Des excuses. Des tombes profanées? La faute au heavy métal. Un prêtre pédophile? La faute au célibat ecclésiastique. Six millions de morts? La faute aux tranchées et au rejet de sa peinture. Un Roumain casse une vitrine pour faucher la caisse a cinq heures du matin? La faute à Ceausescu et à son régime qui a instauré le système D et la relativité morale. (authentique, entendu en compa immédiate à Paris il y a deux ans) Donc voilà, les prévenus sont des pauvres victimes du système. La responsabilité personnelle n'existerait plus si on laissait faire certaines journalistes.

Quand la télé réalité redonne sa noblesse au sport...

Et dans le même temps, il faut bien voir à la télé de temps en temps des sportifs qui sont diplômés d'autre chose que de Xbox. Prenons Koh-Lanta, justement. Le principe, ce printemps, était de faire s'affronter une équipe d'anciens et une équipe de sportifs de haut niveau. L'émission est souvent dotée de bons a rien qui compensent en coups tordus et en embrouilles leur manque manifeste de qualités et leur absence de morale. On élimine les gens brillants pour se retrouver à la fin avec les médiocres et gagner sans peine.

L'ajout de quelques sportifs a tout changé. Même si chacun avait son petit caractère, il a soudain été question de loyauté et de conserver pour la fin, non pas les plus faibles qu'on pourrait écraser mais les plus forts, pour que le spectacle en vaille la peine. Organisation, réflexion préalable, esprit d'équipe, mise de côté des humeurs et des bisbilles. Et parfois un petit sentiment de supériorité. La "stratégie" des anciens a pourtant suivi son cours mais les valeurs sont restées après le départ du dernier sportif. Les derniers instants étaient nourris de goût de l'effort, de persévérance, de camaraderie, de fair-play. Un trophée qualifiant est offert par un concurrent à autre, qui finit par le rendre et trouver le sien. Une gagnante se prive de sa côte de boeuf pour le reste du groupe. Les deux derniers concurrents s'accordent sur une manière de terminer l'épreuve finale a laquelle ils ne résistent que trop.

C'est donc Grégoire, le jardinier aux allures de Peter Pan (regardez sa démarche quand il se jette de son poteau) et Freddy, l'informaticien qui a appris à corriger ses défauts sans faire la pute, qui sont finalistes. On est loin du choix de l'édition précédente, bien moins agréable.

La grève de l'entrainement, les comportements d'intimidation, les déclarations syndicales lues par un sélectionneur astrologue, le linge sale jamais déballé, est-ce cela, les "valeurs du sport" que l'on nomme d'autant plus qu'on les voit moins? Ou est-ce ce que l'on a pu voir dans Koh-Lanta? Pour une fois, au moment où le football de millionnaires se transformait en télé réalité, c'est une émission de télé réalité qui a porté, un peu discrètement, la bannière de la morale et de la responsabilité personnelle.

Pierre Schneider
36 000 pieds au dessus de Mindelo
4 juillet 2010


Toutes les réactions (2)

1. 06/07/2010 13:31 - Greg môk

Greg môk"les pauvres petits, on les prend a douze ans, on les sépare de leur famille, on les met dans un centre de formation, ensuite ils sont propulsés dans des stades avec les millions qui coulent a flot, pas possible d'avoir les pieds sur terre dans des conditions pareilles." La faute à la bulle, cette fichue bulle mentale dont on ne peut sortir et qui exonère bien commodément des responsabilités personnelles.

Je crois qu'il n'y a qu'en France où ces "raisonnements" (?) existent.

Pour autant que je sache, suite à la réussite de l'équipe de France de football en 1998, l'Allemagne, face à son échec, décida de s'inspirer de la formation à la française pour d'obtenir des résultats conséquents dans le futur.
Vraiment comique.

2. 07/07/2010 18:13 - Orchid

OrchidEn meme temps la bulle c'est pas si mal, Diam's en est a peine sorti qu'elle s'est convertie et preche la bonne parole...

Ring 2012
Pierre Schneider par Pierre Schneider

Chroniqueur, éditorialiste Ring.

Dernière réaction

"les pauvres petits, on les prend a douze ans, on les sépare de leur famille, on les met dans un centre de formation, ensuite ils sont propulsés dans des stades avec les millions qui coulent a...

Greg môk06/07/2010 13:31 Greg môk
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