Sur le RING

D'hier et d'aujourd'hui

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Thibaut Kaeser - le 16/08/2002 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B


magazine lidealiste

L
es étés se suivent et se ressemblent. Quoi de plus répétitif que la saison chaude (un été pourri...), ses deux mois de « grandes vacances » et la migration des peuples du Nord vers les plages du Sud ? A quoi ressemble le plus un camping varois peuplé de Hollandais avinés ? Peut-être à un camp où certains estivaliers y cherchent avidement des Suédoises - mais ceci est une question de goût, convenons-en.

La Méditerranée, lac nordique, anglo-saxon et même parisien, quelque part entre fin juin et début septembre : les années passent et rien ne change, les pieds dans l'eau, la tête dans les nuages, le temps semble même s'arrêter, le monde cesser de tourner pour, juste, seulement deux mois. Il y a dans ce constat quelque chose d'apaisant, de familier ; il ne va non plus pas sans une impression de déjà-vu, ce qui devient, ici, un peu moins rassurant. Hier, aujourd'hui. Hier et aujourd'hui ? Variations sur le mythe de l'éternel retour ? Un coup d'oeil aux informations. Le passé et le présent semblent se brouiller, sans se répéter mais en se ressemblant étrangement. Et se rappellent à nos mémoires, remuent nos souvenirs. C'est quelque peu piquant, voire amusant, puis, hélas, finalement lassant. Rien ne change donc vraiment. Tout stagne. Quelle tristesse.

Déjà vu

Dix ans suffisent. Douze étés exactement. L'Irak, déjà. Le grand dossier de l'immédiat après-guerre froide. Attention les appellations. D'origines incontrôlées. Imprévisibles. Toute cette agitation autour du dictateur de Bagdad n'a décidément rien de nouveau, elle sent même le réchauffé. On nous repasse les plats de la coalition internationale, terme fourre-tout qui a toujours eu le mérite de convaincre du bien-fondé du plus grand nombre. Le plus grand nombre, il faut dire que ça fait toujours impression auprès des faibles d'esprits, des casuistes, des démocrates falots et des politologues : ça en impose. La majorité ne peut pas se tromper, mais enfin, qu'allez vous imaginer ! Le peuple, lui, n'a qu'à suivre. En marche citoyens !

Ce mois d'août, pourtant, la concorde n'est plus au goût du jour chez les Alliés d'hier. A part Tony, oui, Tony, le plus fameux des toutous atlantistes, on cherche en vain des Européens convaincus du bien-fondé de « la guerre du Golfe », deuxième du nom (à moins qu'on ne l'appelle cette fois-ci « guerre d'Irak », ce serait quand même plus précis), qui s'annonce. Je soupçonne d'ailleurs Georges Michael d'en être un ferme opposant : voir son dernier clip, esprit B.D. et sonorité funky en diable ; j'ai oublié le titre mais pas le sujet - il y est question de sexe - dans lequel Tony mérite bel et bien le surnom dont on l'affuble outre-Channel : « le caniche de Bush ». Ce que ça serait triste de passer à la postérité sous ce sobriquet. Pensez à Cherie... Enfin. Nous verrons.

L'opposition irakienne, elle, comme hier, attend son jour. Plus ou moins à l'ombre de la bannière étoilée, au point qu'on en parle toujours aussi peu, sans connaître ses projets, les noms et les visages de ses leaders. La question kurde et l'équilibre régional agitent plus les chancelleries et les salles de rédaction, il est vrai. Redessiner les cartes de la région, changer des régimes ? Que des bouleversements en vue. Reste à savoir qui voudra endosser les très lourdes responsabilités qui vont de pair avec de tels changements. N'oublions pas ceux qui se défileront.

Elisée, Onésime Reclus, revenez !

Ce ne sera pas en tout cas à la Tchéquie d'endosser ce rôle ; elle a pour l'heure d'autres soucis en tête, touchée par de mortelles inondations (ainsi que l'Allemagne, l'Autriche, la Slovaquie, la Russie et la Roumanie). Ah, Prague la baroque, le mécénat de Rodolphe II et de Charles IV ; Kafka, Dvorak, Kupka ; leur révolte de 1968, leur « révolution de velours », et caetera ! Mais Prague sous les eaux, sinistrée, au moins sans le Rideau de fer. Vraiment ? A entendre le nombre affligeant de journalistes (et autres) qui parlent encore et toujours de l'ex-Tchécoslovaquie comme d'un pays de « l'Europe de l'Est » (sic), ce n'est pas si sûr. Situé à l'Est ? Mais de quoi ? 1989 n'est donc pas si loin. Une longue décennie pour rien, la Chute du Mur de Berlin n'ayant pas frappé les consciences dans les profondeurs. Les vieux réflexes, les langues qui fourchent... Pour remédier à ces maux, je propose de renvoyer les envoyés spéciaux sur les bancs d'école pour qu'ils apprennent - enfin - à distinguer l'Europe centrale de l'Ouest et de l'Est, et aussi des Balkans, car ils ont déjà oublié où se trouve Skopje. Histoire de mettre à jour les esprits, les connaissances géographiques, culturelles, économiques et historiques, toutes capitales. On pourrait d'ailleurs même faire une pétition, ça ne servirait à rien mais ça serait au moins rigolo.

Les autres peuvent aussi réviser leur copie en bûchant sur ce qui s'est passé à Belgrade le 15 juillet 2002, puisque c'est l'événement de l'été, cette fois bienfaisant, cela arrive aussi, bien que ce soit encore une histoire balkanique. L'année prochaine sur la côte dalmate ? Pas de Jérusalem en vue, non, ne confondons pas, on n'a d'ailleurs pas l'air d'espérer grand-chose, là-bas. Mais enfin la paix, avec les cauchemars de « Grande Serbie » et de « Grande Croatie », tous enterrés. Sur la côte Adriatique, c'est déjà ça.

Jean-Pierre et Jacques : une question de spécificités

Dans l'Hexagone, en revanche, pas grand-chose à signaler. La France politique en pause estivale : citoyens, barbotez gaiement, et n'oubliez pas de vous amuser ! Tu m'étonnes ! Mais savoir si les journalistes (encore eux) sont aussi en vacances, c'est une autre paire de manches. Peut-être ne font-ils que s'assoupir, à l'ombre d'un palmier ou d'un olivier, sirotant leur pastis ou leur diabolo grenadine. J'espère pour eux que c'est en écoutant « By the way », le dernier album des « Red Hot Chili Peppers » - qui est un chef d'œuvre - ou la reparution du « Live from New York City » de Simon & Garfunkel (1967, le Summer of Love, ciel !), tout en acoustique, à ne pas confondre avec le concert de Central Park ; reste une magnifique idée, et un très beau cadeau.

Jean-Pierre Raffarin a pourtant employé en Corse un terme que personne n'a remarqué. Tiens. La « spécificité » corse, il faut dire, nous propulse plus de quarante ans en arrière. C'est loin, difficile et pénible. La spécificité algérienne, pourtant ! Et oui. La paternité de cette terminologie revient à Jacques Soustelle (1912-1990), gaulliste de la première heure avant de devenir l'ex-gaulliste le plus mal-aimé pour cause de fidélité à « l'Algérie française », brillant ethnologue (américaniste) entré à l'Académie française, personnalité publique incomprise par presque tout le monde, surtout par ses anciens amis, dont la ronde silhouette passée n'est pas sans évoquer la bonhomie de l'actuel Premier ministre - et c'est tout.

La « spécificité algérienne » impliquait une large départementalisation des départements d'outre Méditerranée, assortie de ce qu'aujourd'hui on appelle un programme de développement durable et de lutte contre les inégalités (vous pensez un petit peu à la Corse mais on en est très loin). Un mélange de considérations ethnologiques, de bon sens et de patriotisme trempé de progressisme, en somme. La doctrine de « l'intégration », comme on disait, qui en séduisit plus d'un et en alarma d'autres. Le FLN, comprenant que cette spécificité reconnue à l'Algérie ne pouvait aller sans son ferme arrimage à la France, fit de Soustelle une de ces cibles ; il échappa à un attentat (dernier ministre en date à avoir été visé), avant de voir son rêve de grandeur, fraternel et multiculturel, discrédité, moqué, méprisé comme rarement on l'a vu au pays du lynchage médiatique. Peut-être le FLN, en manquant son assassinat, n'a-t-il fait que lui rendre un hommage indirect. Qu'importe, Soustelle s'exila sous la menace barbouzarde. Il faut ajouter qu'à l'époque, on n'avait guère le goût du débat et du dialogue. Aujourd'hui, je me demande d'ailleurs si les choses ont vraiment évolué. En tout cas, la Corse n'est pas l'Algérie, et cela nous rappelle bien des déclarations.


La Corse, demain ?

On sait en effet ce qu'il advint par la suite, vous savez, la suite de l'histoire, la fin de la tragédie : la scène du balcon, les incompréhensions, la colère, le sang et les larmes. Une défaite maquillée en victoire politique. C'est déjà assez insoutenable comme cela. Alors quelles conclusions ou parallèles en tirer, puisque le destin de « Gros Matou » est fort éloigné de celui de « Raffi » ? Aucune, si ce n'est l'espérance que d'une nouvelle terminologie, riche de vastes et intelligentes perspectives, puisse enfin naître à l'adresse de l'île de Beauté une politique claire, enfin, menant vers une paix réelle, et qui éviterait par là-même les malentendus supplémentaires que l'on peut aussi craindre à l'énoncé de cette « spécificité ». Car justement, les malentendus finissent souvent mal. Et la départementalisation est censée avoir ses limites. Affaire à suivre donc. Si la Corse n'a jamais fait gagner d'élections, elle peut parfois en faire perdre. Et si elle ne renverse pas une République, elle a déjà traumatisé suffisamment d'hommes et de femmes, de veuves et d'orphelins.


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Le King est mort, Vive le King !

Les journalistes en prennent trop pour leur grade ? Mais non, mais non. Et puis ce ne sont que des observations. Souvenez-vous des nécrologies d'Alain Peyrefitte. J'y ai cherché en vain la moindre mention du premier ouvrage qui rendit célèbre ce gaulliste, en fait gaullien et très libéral dans l'âme : « Faut-il partager l'Algérie ? » (voir la série d'articles dans « Le Monde » et « L'Echo d'Alger », notamment, durant l'été 1961) : un talentueux opus imaginant plusieurs formules destinées à éviter le pire - qui hélas advint, pour ceux qui n'ont toujours rien compris. A son décès, nulle mention, y compris sous la plume d'hommes prétendument avertis. Question d'inconvenance, de ligne, de quoi encore, et puis vous n'allez pas nous emmerder avec tout ça - je les imagine aisément. On le sait bien, l'empirisme du général a tout enterré, tout et son contraire. Reste la légende. Le mythe. Ce qu'il convient de dire et de taire, ou de masquer, cela revient au même.

Question de politique, à laquelle personne n'a mêlé Elvis, heureusement, peut-être parce qu'il n'était pas Français. L'imaginer assailli de questions sur la déstalinisation de Nikita Khrouchtchev par la presse hexagonale me paraît aussi insupportable que de penser à la chute de Sly and the Family Stone. Consolons-nous comme on peut. Demain, vendredi 16 août, c'est le vingt-cinquième anniversaire de la mort de Elvis Presley. Un seul cri, un seul ralliement : Vive le King ! Et en route pour Graceland !

Thibaut Kaeser



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Ring 2012
Thibaut Kaeser par Thibaut Kaeser

Editorialiste, écrivain

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