Crowley : que la bête meure !SURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Mathieu Bollon - le 07/08/2008 - 3 réactions -
Par sa bisexualité, sa consommation régulière de drogues, son immense culture spirituelle et son destin tragique, Aleister Crowley est l'un des personnages les plus fascinants de notre temps. Connu avant tout en tant que mage, Crowley fut aussi alpiniste, joueur d'échecs, écrivain, peintre et poète... Mathieu Bollon dresse pour RING le portrait de ce personnage central de l'ésotérisme moderne, précurseur de la révolution sexuelle des années 1970.
Aleister Crowley. Ce nom à la consonance celtique retentit aujourd'hui comme une incantation maléfique, tant cette créature a marqué notre époque de sa réputation de gourou pervers et dangereux. « The wickedest man in the world » (l'homme le plus démoniaque au monde), l'avait surnommé la presse à l'époque. Il faut dire qu'Aleister Crowley est réputé pour avoir été un mage noir et sataniste, ce qui n'est qu'à moitié exact. En effet, s'il aimait à se faire appeler « The Beast 666 » en référence à la bête de l'Apocalypse de Jean dans la Sainte Bible, sa pratique de la sorcellerie se rapprochait plus de la magie sexuelle que de rites sataniques à proprement parler. De même, si Aleister Crowley fut assez proche idéologiquement parlant d'un certain monarchisme réactionnaire, il ne fut jamais ni fasciste ni nazi, comme ont pu le dire certains écrivains peu soucieux en matière d'objectivité. Autrement dit, Crowley est certainement l'une des figures de l'ésotérisme contemporain les plus mal comprises et sur laquelle courent les plus fausses rumeurs. Ce qui rend le personnage d'autant plus complexe et intéressant. Moderne et tout à la fois aux antipodes de notre époque si bassement matérialiste, Aleister Crowley fut une sorte de saint décadent et immoral, tellement détaché des contingences matérielles qu'il finit sa vie dans la pauvreté et la solitude les plus absolues. Accouchement de la bête Il est minuit dans la petite cité thermale du Warwickshire, Leamington Spa, lorsque naît le 12 octobre 1875, sous le nom d'Alexander Crowley, celui que l'on surnommera plus tard « La Bête 666 ». Un être hors du commun, né sous le signe du mal. Son père Edward, brasseur tôt retraité, et sa mère Emily, appartiennent à une secte protestante fondamentaliste, les Darbystes ou Frères de Plymouth, qui prônent la plus grande austérité des moeurs. A l'âge de cinq ans, le 29 février 1880, lui naît une soeur, Grace Mary Elizabeth. Elle meurt cinq heures après sa naissance. Cet événement n'affectera pas Crowley outre mesure, comme il le dit dans ses propres « Mémoires ». En effet, celui qui deviendra le « maître Therion » était déjà un individualiste, se plaçant donc lui-même au centre du monde. A 12 ans, le jeune Alexander perd son père, atteint d'un cancer de la langue. C'est ce fait-là qui va marquer un tournant dans son rapport à la religion. Il se retrouve alors seul en compagnie de sa mère : femme acariâtre obsédée par la religion et l'idée de pureté, celle-ci lui interdit toute lecture en dehors de la Bible. Il se détourne alors tout naturellement de la foi chrétienne, esprit de contradiction oblige, et développe un intérêt croissant pour l'occultisme, la magie et l'alchimie. La légende veut que sa mère l'ait surnommé « La Bête », en référence à l'Apocalypse de Saint Jean, après l'avoir surpris en train de se masturber, et qu'il aurait conservé ce surnom par la suite. La nuit, la grande bête de l'Apocalypse à six têtes et dix cornes hante ses rêves. Très jeune, Crowley est attiré par la poésie et s'attèle à l'écriture de poèmes hermétiques décadents, que l'on pourrait qualifier de symbolistes. A 16 ans, il est retiré du collège et confié à un précepteur, Archibald Douglas, ancien missionnaire en Perse. Ce dernier, qui se présente comme un protestant rigoriste, a perdu la foi pour se faire hédoniste et cynique. C'est lui qui va initier Crowley, à l'insu de sa famille, au tabac, à l'alcool, aux jeux... et aux femmes. A l'occasion de plusieurs voyages dans les Alpes, Crowley se passionne pour l'alpinisme. Ce sport l'attire et correspond tout à fait à sa personnalité par de nombreux aspects : ivresse de l'altitude, goût de la performance, recherche du surpassement personnel... The Laird of Boleskine En 1895, il intègre le célèbre Trinity College de Cambridge où il étudie la littérature anglaise. Crowley est déjà un individu brillant et cultivé. Fréquentant peu les cours, il obtient néanmoins de bons résultats. Il mène une vie dissolue, sans se soucier du lendemain, fréquentant notamment des prostituées. Le jeune Crowley connaît alors ses premiers émois sexuels, couchant avec hommes et femmes sans distinction. Il s'initie aux plaisirs contre-nature, tels que la sodomie. A partir de ce moment-là, Crowley pratique la magie sexuelle, un ensemble de rites qui élèvent l'acte sexuel vers une dimension mystique. L'un d'eux consiste à faire l'amour en se retenant de jouir le plus longtemps possible afin d'atteindre une sorte de nirvana. Entre 1895 et 1899 se forge la personnalité du futur mage noir. C'est à cette époque qu'il change son nom en « Aleister », en raison de sa consonance celtique, fréquente les cercles catholiques du « stuartisme », doctrine des partisans de la dynastie des Stuarts qui gouvernèrent l'Ecosse puis la Grande Bretagne et furent renversés à la fin du XVIIème siècle. C'est à cette même période qu'il noue ses premiers contacts avec les sociétés secrètes, dont la Golden Dawn, dirigée par le grand maître S.L. Mathers, et dont fait notamment partie l'écrivain Bram Stoker, auteur de Dracula. Crowley en gravit rapidement les échelons avant d'en être écarté par le temple londonien de l'ordre, du fait des rumeurs sur sa bisexualité. En 1898, ayant hérité de la fortune de son père, il achète le manoir de Boleskine, en Ecosse, sur la rive sud du Loch Ness où il s'installe avec quelques domestiques, ce qui lui permettra de prendre le titre de « Laird of Boleskine ». C'est en ce lieu qu'il décide de mettre en oeuvre les indications consignées dans Le Livre d'Abramelin, un des livres de magie fondamentaux pour les membres de la Golden Dawn. A l'issue de ce rituel, l'officiant est sensé mourir symboliquement avant de devenir officiellement mage. Est-il parvenu au terme de ce rituel ? Nul ne le sait. Le Mage aux semelles de vent Définitivement banni de la Golden Dawn, le « Laird of Boleskine » décide de quitter l'Europe pour le Mexique, où il s'adonne à l'escalade en compagnie de son ami alpiniste Oscar Eckenstein, puis fréquente les sociétés occultistes locales et découvre les joies du peyotl, cette plante hallucinogène qu'il passe pour avoir fait connaître plus tard à l'écrivain britannique Aldous Huxley. Du Mexique, il décide de se rendre à Ceylan afin de revoir un membre de la Golden Dawn qui s'y était installé après une conversion au bouddhisme. Pour ce faire, il traverse les Etats-Unis puis se rend à Hawaii, au Japon, à HongKong, à Singapour, avant d'enfin atteindre Colombo. A Ceylan, Crowley étudie le yoga et affirme avoir accédé, le 2 octobre 1901, à l'un des états d'éveil les plus élevés, celui de dhyana. Jusqu'en octobre 1902, il parcourt le sous-continent indien tout en poursuivant ses recherches spirituelles, et entreprend même l'ascension du deuxième plus haut sommet de l'Himalaya, le Chogo Ri ou K2, qui culmine à 8611 m. De retour en Europe, à Paris, durant l'hiver 1902, il fréquente les milieux artistiques parisiens, notamment le sculpteur Auguste Rodin. Il revoit le grand maître de la Golden Dawn avec qui il ne s'entend plus guère. Le 12 août 1903, il épouse Rose Kelly, avec laquelle il entame un voyage de noces qui durera sept mois et mènera le couple à Paris, Naples, Ceylan puis au Caire. Rose devient sa première « femme écarlate », comme il se plait à l'appeler. Il s'agit d'une référence à l'Apocalypse où la « femme écarlate » chevauche la bête à laquelle il s'identifiait. Au Caire, Rose développe des talents de médium : elle entend la voix d'une entité assyrienne appelée Aïfass, qui dicte à Crowley un livre, le Liber Legis (Livre de la loi), annonçant l'avènement d'un nouvel éon. Après 1904, Crowley retourne en Inde pour une nouvelle expédition himalayenne, de là entreprend un voyage en compagnie de sa femme Rose et de leur fille Lilith en Birmanie, puis dans le sud de la Chine jusqu'au Vietnam. A l'issue de ce voyage, Crowley se replonge dans la magie et en sort régénéré tandis que Rose, sombrant dans l'alcoolisme, va de plus en plus mal. Comme si, tel un vampire, Crowley se nourrissait de la force vitale de sa femme pour se galvaniser. En 1909, Rose et Aleister divorcent. Ce dernier décide alors de poursuivre seul ses voyages. Naissance d'un mage noir En 1907, Crowley fonde son propre ordre, l'Astrum Argentinum, inscrit dans la continuité de la Golden Dawn. L'ordre se rend célèbre en donnant des représentations publiques d'un rite crowleyien, « Les rites d'Eleusis », au Caxton Hall à Londres. Dès lors, la presse à scandale va s'intéresser aux activités de Crowley. En 1912, il est admis au sein de l'Ordo Templi Orientis (O.T.O.), ordre néo-templier dirigé par Theodor Reuss, dont il grimpe successivement les différents niveaux et au sein duquel il introduit des rites de magie sexuelle. Quand éclate la Première Guerre Mondiale, Crowley émigre vers les Etats-Unis. Il y développe des liens avec les milieux indépendantistes irlandais et collabore même à un journal proche du Sinn Fein. Au cours de son exil américain, Crowley découvre la peinture et fait la rencontre, au printemps 1918, de Leah Hirsig qui devient sa deuxième « femme écarlate ». Il s'installe avec elle à Fontainebleau, début 1920. Parallèlement, la dame de compagnie engagée par celle-ci, Ninette Fraux, devient sa maîtresse. Le ménage à trois quitte alors la France pour s'installer en Sicile, où Crowley fonde l'Abbaye de Thélème , à la villa Caldarazzo, près de Cefalu. L'objectif de Crowley est de fonder là-bas une communauté de disciples autour des trois membres d'origine de l'Abbaye que sont Leah Hirsig, Ninette Fraux, et lui-même. En 1921, âgé de 46 ans, Crowley affirme avoir atteint le grade de Ipsissimus, degré maximum d'évolution spirituelle, selon la Golden Dawn. Mais, dans le même temps, Aleister Crowley est tout à la fois devenu héroïnomane et cocaïnomane, et ne parvient pas, malgré des cures successives, à se désintoxiquer. Par ailleurs, il a épuisé la totalité de sa fortune et ne vit que d'expédients. La publication en 1922 d'un livre, The Diary of a drug fiend, dans lequel il conte son rapport à la drogue, le livre à la merci de la presse à scandale, laquelle se déchaîne sur lui, colportant nombre de rumeurs. Enfin, c'est le décès accidentel, le 16 février 1923, de l'un de ses disciples qui aurait été empoisonné en buvant du sang de chat, qui porte un dernier coup, fatal, à l'Abbaye de Thélème. Chute et fin d'un sorcier Soupçonné de sympathie avec le communisme par les fascistes - par ailleurs hostiles à la franc-maçonnerie -, Aleister Crowley reçoit le 23 avril 1923 un avis d'expulsion du territoire italien. L'Abbaye de Thélème est contrainte de fermer ses portes. C'est alors le début d'une lente descente aux enfers pour celui qui se fait appeler le « maître Therion », toujours en référence à l'Apocalypse. Après sa rupture avec Leah Hirsig en septembre 1925, il va errer de femme en femme et de pays en pays. Il est expulsé de France par décret ministériel le 5 février 1929. En Allemagne, il se fait passer à tabac par un commando nazi. C'est pendant ces années-là qu'il publiera, via la maison d'édition Mandrake Press, certains de ses livres les plus connus : Magick in theory and practice, The Confessions, Moonchild, The Stratagem ... En 1930, il organise une exposition fort réussie de 73 de ses peintures et dessins à la galerie Porza, à Berlin. D'autre part, il se lie avec le poète portugais Fernando Pessoa et le chef communiste Thaelmann qu'il tente de convertir à la loi de Thélème. L'année de ses 60 ans, Aleister Crowley est déclaré en banqueroute personnelle. Au même moment, sa maîtresse, Patricia Deirdre Mac Alpine, lui donne un fils, Aleister Ataturk, qui décèdera en 1978. Alors que les loges de ses adeptes sont démantelées en Allemagne par la Gestapo, il compte de nombreux disciples en Angleterre et en Californie. C'est grâce à leur soutien que Crowley peut continuer à vivre et publier quelques livres. Il lui faut attendre la fin de sa vie pour devenir un gourou respecté et vénéré. La guerre venue, il contribue à la résistance britannique contre le nazisme en publiant divers poèmes patriotiques et antinazis. Il prétend même avoir été le premier à suggérer au Foreign Office, soit le ministère des affaires étrangères britannique, l'utilisation du signe V. En 1945, très affaibli, Crowley s'installe dans une pension de famille à Hastings et, le 1er décembre 1947, y décède d'une faiblesse cardiaque. Le 5 décembre, son corps est brûlé dans le crématorium de Brighton. Ce jour-là disparaît dans les flammes la dépouille d'un des personnages les plus maléfiques mais aussi les plus énigmatiques du XXème siècle, considéré par certains comme un vulgaire gourou annonçant l'ascension de sectes à l'image de l'Eglise de Scientologie, mais par d'autres comme une figure centrale de l'ésotérisme occidental, un poète et un écrivain de haut niveau. Ce qui est certain, c'est qu'Aleister Crowley, de par sa sexualité débridée, son goût immodéré pour les drogues, sa passion du voyage ou encore son passage par le bouddhisme, est en quelque sorte le premier beatnik et le premier hippie de l'histoire, et prophétise la révolution sexuelle. Faut-il en effet rappeler que Timothy Leary, le chercheur de l'université de Harvard qui contribua à populariser l'usage du LSD et, de ce fait, grande figure de la culture underground des années 1970, revendiquait publiquement sa filiation thélémite ? De manière plus anecdotique, on peut aussi souligner que les Beatles avaient décidé de faire apparaître le visage de Crowley sur la pochette de leur disque Sgt. Pepper's lonely heart's club band en 1967, ou encore que le manoir de Boleskine fut racheté et restauré dans les 70's par le chanteur de Led Zeppelin, Jimmy Page, qui ne cachait pas sa fascination pour le « maître Therion ». Sur le plan idéologique, alors que certains n'hésitent pas à situer sa pensée à l'extrême droite, il semble au contraire plus juste de soutenir qu'Aleister Crowley fut un libéral, au sens premier du terme, que l'on pourrait rattacher à l'école dite des « libertariens » ce dont témoigne la maxime qui devint son credo et qu'il s'efforça de s'appliquer durant toute sa vie : « Do what thou wilt shall be the whole of the law » (1). Se situant à mi-chemin entre tradition et modernité, Aleister Crowley fut décidément un homme de son temps, préfigurant ce XXIème siècle qui, si l'on en croit Malraux, « sera spirituel ou ne sera pas ». Mathieu Bollon (1) « Fais ce que tu veux sera la seule loi ». Toutes les réactions (3)1. 01/06/2010 21:28 - rising
2. 27/03/2011 00:45 - zao
3. 18/08/2011 03:30 - Vlad
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Bio trés complete, chapeau!! Aleister apparaît également dans le film Lucifer Rising de Kenneth Anger figure du cinéma underground. ![]() Articles les plus lus
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