Sur le RING

Conversation houellebecquienne

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Poucet - le 21/09/2010 - 6 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Il faut savoir terminer une révolution. Mais il est bon de la terminer en beauté. Nous avons beaucoup parlé de Houellebecq sur le Ring ces derniers temps, c'est vrai. Et beaucoup de choses ont été dites, certes. Mais qui a dit que l'auteur des Particules était en réalité un auteur romantique? J'ai bien cherché. Je n'ai trouvé qu'une personne. Aurélien Bellanger est celle-là. Il est semi-jeune, trente ans, et c'est son premier livre: Houellebecq écrivain romantique, aux éditions Léo Scheer.A première vue, il me semblait intéressant de comprendre ce qu'un « jeune » lecteur pouvait trouver chez Houellebecq. Un romantisme? Pourquoi pas. Il pouvait y avoir également une sorte de lecture générationnelle, enfin quelque chose comme ça. J'ai moi aussi trente ans, ça tombait bien. Et puis finalement nous nous sommes entretenus au-delà de cette question. Nous avons conversé. C'est donc la dernière fois avant un petit bout de temps que nous évoquerons celui que mon correcteur orthographique propose de remplacer par « homosexuelle », « houspilleuse », ou « écrouelles ». Il est temps de l'ajouter au dictionnaire.



Pierre Poucet : On n’aime pas sans raison. L'attachement que l'on ressent pour un écrivain s'ancre dans un contexte bien particulier. On n’adhère pas au style, au ton d’un auteur, sans une disposition psychologique bien précise, circonstanciée. Je me souviens avoir découvert Houellebecq totalement par hasard, et d'un hasard en fait totalement déterminé. Je réalisais un séjour linguistique en Belgique – question exotisme on repassera – à Louvain-la-Neuve, une création urbanistique atroce, genre ville nouvelle, qui se dépeuplait de tous ses étudiants perpétuellement défoncés à la bière en fin de semaine. Le week-end, on se retrouvait alors dans un décor abstrait, une sorte de station de ski sans neige, vide. Je restais seul pendant deux jours, saluant vaguement un être humain de temps en temps, perdu dans les rues grises, aux devantures de boutiques fermées. Dans une infrastructure qui fonctionnait au ralenti. J'étais loin, je ne comprenais pas, je n'avais aucune prise sur ce monde, je ne faisais que lire à longueur de journée, j'écrivais des poèmes nuls sur la nullité. J'ai ouvert Extension. Tout y était. Plus rien n'a été comme avant à dater de ce jour. Parce que quelqu'un parvenait à exprimer que je ressentais dans cette ville absconse, « l'expansion du vide intérieur ». Et parce que ce vide intérieur me semblait d'une beauté insoutenable, exprimé dans une langue dont je chérissais l'art. On ne choisit pas ses auteurs, ils s'imposent à nous. Comment Houellebecq s'est imposé à toi?

Aurélien Bellanger: Je suis tombé, par hasard, sur une lecture des poèmes de Houellebecq à la radio. Je ne lisais pas de poésie – et j’en n’en lis toujours pas, tout simplement parce que ça me demande trop d’effort. Mais là, j’ai accroché tout de suite. Ça avait une emprise immédiate sur mon cerveau, alors que jusque-là, enfant de la classe moyenne cultivée, j’avais un rapport de mauvaise foi à la littérature, comme devoir moral et élément de distinction social. C’était aussi une époque (la fin des années 90) où on attribuait à l’art des vertus citoyennes. Il fallait continuer la modernité, perpétuer l’avant-garde, ou bien on était un réactionnaire infâme. On avait honte d’aimer quelque chose au premier degré si cette chose ne contenait pas sa propre réfutation formaliste, sa dose minimum de soupçon. Le nouveau roman était encore une sorte de fierté nationale, l’équivalent littéraire du gaullisme, le dernier grand mouvement littéraire français. A côté de ça, les années 70 étaient encore vivaces, comme un âge d’or intellectuel . J’étais bon élève, j’essayais de lire Derrida, Deleuze, et les grands maîtres du passé, Artaud, Bataille, Sade, Heidegger. Il y avait une sorte de kitsch existentiel qui filtrait ma vision de la littérature, pour le jeune homme influençable que j’étais. Dans un camp comme dans l’autre, on héroïsait beaucoup l’écrivain, mais les écrivains se raréfiaient. Ça se voyait que tout le monde se forçait un peu. On faisait semblant de lire des livres chiants. J’ai découvert la littérature à son moment le plus snob.

Houellebecq ça marchait tout de suite. Le poème en prose que je cite au début de mon livre, je l’ai vraiment recopié en direct, à toute vitesse, tellement ça me paraissait vrai, sincère, authentique, crucial… C’était en dehors des catégories connues. Ce n’était pas une expérience culturelle. C’était un fait massif, incontestable. Une révélation. Et puis ça relégitimait le discours lyrique. On avait finit par croire que seul le cri inarticulé d’un fou au fond d’un asile était littérairement valide. Que le seul moyen d’écrire qu’on allait mal, c’était d’écrire mal. Avec Houellebecq, j’ai redécouvert les vertus du classicisme. On pouvait tout dire dans une langue claire. Il n’y avait pas de zone de non-droit stylistique.

Houellebecq réhabilitait quelque chose du monde moderne, ni en bien, ni en mal, juste en élargissant le champ de la littérature. L’un de mes premiers sentiments, en découvrant ses poèmes, c’était celui d’une actualisation, brutale et irréversible, de la littérature. Je voyais, de la fenêtre de ma chambre, des néons bleus au milieu des branchages, et j’entendais le bruit d’un périphérique. Je désespérais d’une forme littéraire capable de rendre compte d’un tel paysage, solennel et inquiétant, un paysage quasiment inhabitable mais où pourtant j’habitais, comme tout le monde : un monde humanisé à l’extrême. Houellebecq, le premier, décrivait l’état mental qui était corrélatif de ces paysages de la fin de l’histoire naturelle.

Il y a aussi une question de génération dans l’appréciation d’un auteur, et ce plus particulièrement avec la littérature contemporaine. On ne lit pas Houellebecq, et on n'en tire pas la même chose, selon qu'on a 25-30 ans ou 50 ans, et on n'adhère pas pour les mêmes raisons. Les lecteurs de notre génération me semblent davantage sensibles à son réalisme social, ou plutôt à l'absence de social qu'il décrit, mais bien plus encore à sa réhabilitation, j'ai envie de dire « classique », de la science-fiction. Plus généralement je crois qu'en posant dans la littérature la question du post-humain à une génération (censée être) en plein élan vital, social, Houellebecq nous a fait prendre conscience du seul problème qui mérite d'être pris au sérieux aujourd'hui, et dans l'art, et dans la vie.

Il y a dans l’œuvre de Houellebecq un élan très fort, de détestation du XXème siècle. Il a écrit un texte là dessus, Sortir du XXème siècle, où on trouve cette phrase : « Siècle nul, et non avenu, avec cela prétentieux à l’extrême. » Avoir 25, 30 ans, c’est avant tout être né à l’extrême fin du XXème siècle. Pas du tout trop tard, mais au bon moment. C’est fou le nombre de faux débats idéologiques auquel on a échappé, comme le marxisme, ou la psychanalyse. On a beaucoup de chance. Lire Houellebecq vieux, c’est se faire beaucoup de mal. Le lire jeune, c’est se faire beaucoup de bien.
Houellebecq n’est pas à proprement parler un « réaliste ». Mais il a recollé la littérature sur la réalité. On a pu, nous les « jeunes lecteurs », bénéficier d’une littérature française réparée.
Dans Sortir du XXème siècle, Houellebecq souligne que l’unique grande littérature du XXème, c’est la science-fiction. Est-ce que le réalisme de Houellebecq est une forme de science-fiction ? Soit l’hypothèse d’une atomisation totale des individus. Le romancier peut être dans la déploration, et cela donne des romans sociaux, à la Emmanuel Bove, par exemple. Mais il y a presque chez Houellebecq une excitation dans ce genre de constat, un appel à l’exploration des conditions de vie d’une nouvelle espèce vivante.

La place qu’occupe la science-fiction, dans la littérature, est importante : c’est une littérature populaire. J’ai vu, pendant que j’écrivais mon livre, une scène dans le métro qui m’a définitivement éclairée sur la percée houellebecquienne. Il y avait un chinois d’une quarantaine d’année qui lisait un petit livre ufologique dans la collection J’ai lu L’aventure secrète. C’était plutôt triste et douloureux. On se disait : le pauvre. Et en même temps il avait encore la force de croire à quelque chose. Je me suis dit que c’était ces gens là, qu’on croyait perdu à jamais pour la littérature, que Houellebecq était allé repêcher. Que ses livres leur étaient accessibles. Qu’ils ne les niaient pas. Qu’ils ne méprisaient pas leurs aspirations. Le chinois vieillissant lirait sans doute La possibilité d’une île un jour.
Plutôt qu’un écrivain de la post-humanité, c’est le positionnement de Houellebecq par rapport à la science et à la technique qui m’a impressionné. Il compose son œuvre avec. Pas contre. C’est pas si courant, quand on y pense. Houellebecq s’est aperçu que le monde humain était beaucoup moins humain qu’on croyait. Quelque chose avait commencé, mais peut-être dès le néolithique.

Houellebecq ne pense pas; il panse. C'est d'ailleurs la véritable distinction, à mon sens, entre la littérature et la philosophie. La première pose les questions; la seconde tente d'y répondre. C'est aussi pour cela que Houellebecq est si influencé par la philosophie, notamment celle de Schopenhauer. Il dit quelque part que si la philosophie, la pensée de notre époque, avaient été plus riches autour de lui, il aurait écrit de bien meilleurs romans. Bref, Houellebecq est définitivement du coté de la littérature. Trop lyrique pour être philosophe. Mais en même temps trop philosophe pour être simple écrivain... C'est en tout cas ta théorie: Houellebecq est un écrivain romantique. Je l'aime beaucoup cette théorie, parce que j’ai toujours pensé ça de Houellebecq. Mais je l'aime aussi beaucoup parce qu'elle s'inscrit à rebours des schémas explicatifs dominants – formule superbement post-marxiste, et nulle, typique de ma génération.


Je réduis en fait le romantisme à une idée (c’est pour m’épargner de lire Musset et Lamartine..) : le romantisme c’est la proclamation d’une littérature totale. Capable de tout englober. Les récits scientifiques comme les effusions lyriques. C’est la croyance en un livre absolu qui pourrait traiter de l’amour et de relativité restreinte, d’informatique et de sentiment pur.
Bon, l’idée de départ, c’était une basse provocation. J’étais agacé par l’application du qualificatif de « trash » à l’œuvre de Houellebecq. Houellebecq est parfois sordide, mais jamais cynique. Je voulais en faire un romantique par provocation.
Or il se trouve que, de l’usage de la science-fiction aux compositions savantes des Particules élémentaires, de l’usage fréquent des changements de registres au final poétique de La possibilité d’une île, Houellebecq est bien un romantique, au sens primitif, allemand, novalisien du terme.
Il y a aussi chez Houellebecq l’idée d’être toujours un minimum sérieux scientifiquement. Il est réductionniste. Il n’est jamais dans la proclamation gratuite, ni dans l’extase esthétique. Il vérifie toujours que ce qu’il dit tienne scientifiquement.
Il y a chez lui toute une réflexion sur le lyrisme et la physique quantique. Il est lyrique, souvent (dans la poésie, dans l’invocation à la lune dans les Particules et au ciel bleu irrémédiable dans Plateforme). Mais à côté de cela, il a écrit des textes théoriques sur le lyrisme, comme état antérieur au principe de contradiction, comme état d’illimitation. Il a trouvé chez le professeur de poétique Jean Cohen des intuitions compatibles avec celles de Niels Bohr.

Il y a aussi dans la façon d'être de Houellebecq une certaine disposition – ou d'indisposition justement – au monde, une façon d'être là sans être là. Une présence de surface, peut-être quelque chose comme de la frivolité, au sens où l'entendait Cioran, dans son Précis de décomposition : « La recherche du superficiel chez ceux qui, s’étant avisés de l’impossibilité de toute certitude, en ont encore conçu le dégoût : c’est la fuite loin des abîmes, qui étant naturellement sans fond, ne peuvent mener nulle part ». Enfin, une sorte de dandysme. Voilà, question : le houellebecquisme est-il un dandysme ?


Juste un fait : si on décidait de faire la liste des dix meilleurs acteurs télé des deux dernières décennies, Houellebecq y figurerait. Il a inventé un personnage médiatique hyper fort, fort au point qu’on peut le trouver fabriqué tout en continuant à le trouver sincère. Donc, oui, Houellebecq est un dandy. Souffrance d’être incluse.
Après, on peut se servir de Houellebecq pour proclamer sa propre singularité. Beaucoup de gens proclament ainsi que Extension du domaine de la lutte ou Rester vivant sont ses chefs d’œuvre. On met alors en avant le poète maudit, l’auteur rare. Quelques personnes soutiennent que Plateforme est son chef d’œuvre. C’est défendable. On peut soutenir aussi que Houellebecq est meilleur poète que romancier, ou meilleur réalisateur de cinéma qu’on ne l’a dit. Bref, on peut beaucoup s’amuser avec Houellebecq. Ce qui souligne bien la densité de son œuvre et la complexité du personnage. Objectivement, Houellebecq est devenu mainstream, et pourtant il y aura toujours assez d’underground dans son œuvre pour qu’elle reste défendable par les plus exigeants. Enfin, c’est important de le noter, l’adjectif « houellebecquien » restera, mais surtout pas pour caractériser son œuvre.
Le premier texte de Houellebecq, Rester vivant est un manifeste dandy par excellence. Un manuel de désespoir. J’ai écrit dans mon livre, pour exagérer un peu, que c’était entre le poème lyrique et le jeu vidéo. Il y a un côté parcours d’obstacle. Et il est complètement possible de lire Rester vivant, que Houellebecq a sous-titré « méthode », comme la véritable clé, le manuel ultime, le code source de toute l’œuvre qui a suivie. Même si Houellebecq se mettait à écrire des poèmes sur les fleurs et des romances amoureuses avec happy end, Rester vivant resterait programmatique. Toute l’œuvre est protégée, ou empoisonnée, par la proclamation d’un désespoir initial. Chez Houellebecq, comme chez Baudelaire, le bien n’est qu’une illustration d’un mal plus profond. C’est très rare, des écrivains qui ont aussi explicitement énoncés leur programme.

Il y a aussi un rire houellebecquien. Qui ne me semble pas réductible à de la simple ironie.

Le rire houellebecquien c’est une façade. Il y a, au fond, la détestation du rire, et celle de l’ironie. Pourtant, ses livres sont drôles et ironiques. En première lecture. Dès qu’on relit un roman, deux fois, trois fois, la cruauté l’emporte. Bruno, dans son camping naturiste, n’est vraiment drôle qu’une fois. Il fait, à la relecture, extrêmement pitié.
Donc c’est le rire lui–même qui est ironique, qui désigne son envers, qui sert précisément à véhiculer l’idée que non, ce n’est pas drôle. Le pire est mis en lumière, rendu grotesque, mais la comédie ne sert qu’à souligner l’horreur.
Quant à l’ironie, en littérature, c’est vraiment une question difficile. La position de narrateur, en elle-même, est ironique. L’usage d’une langue littéraire plutôt que parlé est ironique. Ça, ce serait la bonne ironie. La mauvaise, se serait de rendre Bruno ridicule. Or Houellebecq ne le fait pas.
Il faut noter que les plus pathétiques des personnages de Houellebecq, Daniel, exerce le métier de comique. Et que l’unique chose que Houellebecq rate, dans La possibilité d’une île, à se demander s’il ne l’a pas fait exprès, ce sont les sketchs de Daniel.
Ceci dit, Houellebecq est un très bon polémiste, un très bon satiriste. Il n’est pas anti-rire. Il est contre le rire comme fin en soi, comme vision suffisante du monde. Houellebecq, ce n’est pas « le dyonisiaque pour les nuls », c’est plus « l’appolinien facile ». Être drôle, ce doit être une façon de rendre son message plus audible.

Houellebecq, et c’est en cela qu’il est romantique dis-tu, opère une fusion entre l’artistique, le philosophique, le scientifique et le religieux, vers une « littérature totale ». Le romantisme est une synthèse de tout cela. Mais Houellebecq aborde toutes ces questions en tant que moraliste, et le positivisme qu’il adopte et qu’il défend semble apporter une réponse d’ordre essentiellement moral (cf. l’entretien que Marin et moi avons réalisé, la question sur l’euthanasie). Est-ce cela, fondamentalement, « l'originalité » de la réponse de Houellebecq aux problèmes qu’il pose : une réponse morale aux interrogations de notre temps. Une réponse où La Morale prend une majuscule et se mue en substance, j'ose dire, « sacrée »?


Il y a dans l’œuvre de Houellebecq une contradiction apparente, puisqu’il développe à la fois des considérations scientifiques et des considérations morales, jusqu’à les rabattre l’une sur l’autre. Le positivisme de Comte, que Houellebecq semble trouver globalement valide, est une première façon de résoudre cette contradiction. Pour faire simple, chez Comte, le développement humain et le progrès scientifique se renforcent mutuellement, et la façon dont ils se coordonnent constitue presque une religion suffisante.
Mais l’autre grand référent de Houellebecq, c’est Kant, et essentiellement celui de la Critique de la raison pratique, qui dégage les conditions d’une morale valable pour tout être rationnel. Avec une formulation pareille, aussi géniale, on peut presque affirmer que Kant a déjà un coup d’avance sur les théories post-humanistes. Il a déshumanisé la morale. Houellebecq, je pense, a toujours ça en tête.
Le rapport de Houellebecq à la Morale est un sujet difficile, mais a priori central. Parfois, à lire certains de ses textes, on se demande  s’il ne conçoit pas la morale sur le modèle du monde platonicien des idéalités mathématiques : un absolu, hors du monde.
A la beauté mystérieuse de la phrase de Kant, Houellebecq a par ailleurs ajouté, à la fin d’un texte sur Comte, une énigme nouvelle, quand il suppose que des êtres immortels devront posséder, eux aussi, une religion.

Une religion de l’amour, c'est le but. J'aurais tendance à y voir un syncrétisme christiano-bouddhique dans le roman...

« L’amour contient la loi, et la réalise. » C’est dans Les particules.
Un coup sur deux, avec une régularité de pendule, Houellebecq défend des idéaux chrétiens. Au livre suivant, il prêche moins l’amour que l’indifférence, de façon plutôt bouddhique.
Houellebecq le dit : l’amour joue dans son œuvre le rôle de Dieu, chez Dostoïevski. Parfois, il y  quand même identité, parfois moins. «  A quoi comparer dieu, sinon à la chatte des femmes », écrit-il dans Plateforme.
L’amour et Dieu, ça reste, encore aujourd’hui, des matériaux romanesques solides. Le génie du christianisme c’est d’avoir imaginé leur unification, proposant un matériel romanesque encore plus solide. Beaucoup de travail, à beaucoup d’écrivain, pour encore très longtemps.

Cette question morale, que j'évoquais, confère au romancier possède un rôle bien spécifique selon  moi. Même s’il semble au-delà des chapelles politiques, même si les débats qu’il propose ont des résonances transpolitiques, Houellebecq est l’écrivain français, avec Maurice Dantec par exemple, dont le questionnement moral possède des implications politiques (on a même vu en lui un prophète…). Tu dis quelque part que Houellebecq  n’est « ni un anti-moderne, ni un réactionnaire ». Certes. Mais sans vouloir faire du sartrisme de base, ne penses-tu pas que l’écrivain possède un rôle politique ?


Il y a une phrase de Remy de Gourmont qui me semble bien convenir à Houellebecq : « Un mystique peut consentir à tous les esclavages, mais non à celui d’être un citoyen. » Donc, il y a d’un côté cette tendance chez Houellebecq, quelque chose de profondément anti-politique, qui va bien plus loin et plus profondément que l’anarchisme, mais qu’il faut relier au mysticisme discret d’une partie de son œuvre. On est parfois bien au-delà des questions d’organisation politique, ou humaine.
D’un autre côté, jusque dans son dernier roman, La carte et le territoire,  où il place dans sa bibliothèque tous les écrits des grands réformateurs sociaux du XIX siècle, Houellebecq se passionne pour la question de l’organisation sociale. Mais peut-être le fait-il plus en éthologue qu’en sociologue.
Ces deux tendances combinées font, c’est amusant de le noter, de Houellebecq un opposant radical aux thèses de Muray dans Le XIXème siècle à travers les âges.
Donc Houellebecq se fout complètement de la politique d’un côté et de l’autre ne s’intéresse qu’à ça. C’est à la fois une position facile et difficile.
Mon hypothèse, et ce n’est qu’à la lecture de La carte et le territoire que je suis parvenu à me la formuler, c’est que Houellebecq est une sorte de « citoyen idéal de la fin du monde. » Il décrit, et parfois il va même jusqu’à incarner (on pense par exemple à son exil fiscal) une indifférence totale aux questions politiques. Or cette indifférence est éminemment politique. C’est l’aboutissement ultime de la logique égalisatrice de la démocratie : en postulant les hommes égaux, on a inventé, presque sans s’en rendre compte, une mélancolie nouvelle. Si tout le monde se ressemble, et que l’homme n’a de secret pour personne, le mythe de l’individualisation tombe. L’égalité apporte l’indifférence, le désengagement, l’ennui.
Finalement, le post-humain, ce n’est pas le clone, l’homme éternel ou l’homme modifié. Le post-humain c’est, beaucoup plus prosaïquement, une construction de la démocratie. C’est assez tocquevillien comme idée. A régime nouveau, homme nouveau. Or cet homme commence à apparaître seulement maintenant. Il est dépressif, ou ataraxique. Il est indifférent, ou sagement distancié. Il est célibataire. C’est un consommateur heureux. Il ne se prétend plus original….
Houellebecq exhibe dans ses livres des personnages tirés de De la démocratie en Amérique. Le livre de Tocqueville est fastidieux à lire, à moins de le prendre comme une somme à la Tolkien, visant à décrire un pays imaginaire. En faisant ça, tous les détails sonnent justes, et l’ensemble prend une tonalité inédite, devient comme un mythe fondateur. Quelque part on peut dire que Houellebecq, de son côté, a fait de son œuvre (c’est surtout valable pour son dernier livre) une relecture de De la démocratie en Amérique, considéré comme un livre de science-fiction.

A ce propos, je pense que tous les livres de Houellebecq démontrent l’échec, ou l’impossibilité pratique de la démocratie. Il représente les lois sociales, biologiques, le mouvement historique dans son ensemble, comme quelque chose qui échappe totalement à l’homme, à plus forte raison d’ailleurs pour l’homme qui croit à la démocratie, à ses mythes. Il n’y a pas de destin individuel en démocratie, contrairement à ce que l’on croit, ou à ce que l’on tend à nous faire accroire. Tout cela appartient d’ailleurs à la fiction – car la démocratie, tout comme le « contrat social » censé être à base de la légitimité de ce régime, est une pure fiction. Les lois sociales ne sont que la reproduction, le redoublement, des lois impitoyables de la physique. D’ailleurs, dans ces conditions, il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de héros. Car chez Houellebecq le héros est le produit de la raison historique, et l’Histoire est pure causalité. Le véritable héros et celui qui, à l’instar de Michel Djerzinski des Particules, détient « les clés de la certitude rationnelle ». Le héros, c’est, finalement, le logos. Le romantisme houellebecquien est un romantisme sans héros.
 
Pour Tocqueville, moins qu’un système politique, moins qu’une défense des droits humains, moins que la proclamation du libre arbitre, la démocratie est un fait historique inexorable, celui de l’égalisation des conditions. Cette égalisation est aussi impitoyable qu’une loi physique. Ce n’est qu’après coup, vers 1800, que les hommes commencent à théoriser un phénomène commencé sous Saint-Louis avec les premiers anoblissements de bourgeois.
Le développement de la physique est-il le seul contre-pouvoir à la démocratie, comme une maîtrise de l’intérieur des forces qui s’exercent sur le corps social? Le capitalisme est aussi un contre-pouvoir, dans la mesure où il empêche, de façon démoniaque, que l’égalisation soit jamais achevée. Je ne sais pas si on peut aimer la démocratie. C’est notre destin, point. Une passion inexorable, celle de l’égalité. Par contre, on peut contracter des passions concurrentes : l’avarice, comme chez Balzac, ou la connaissance, comme chez Balzac encore.
Le romantisme de Houellebecq est sans héros, dans la mesure où le héros c’est l’homme, moyen, médiocre, tout puissant tout le monde. Mais Houellebecq a aussi ses personnages balzaciens, possédé par autre chose que par le souci de l’égalité. Dans les Particules, Djerzinski, apparaît comme un mixte réussi de Chateaubriand et Niels Bohr. Vincent, dans La possibilité, passe d’artiste inspiré et maudit à gourou. J’ai une théorie balzacienne du héros houellebecquien. Si ça se passe si mal, dans les Illusions perdues, c’est parce que le héros romantique se dédouble, avec d’un côté Lucien, le poète, et de l’autre David, l’inventeur. Houellebecq imagine dans La carte et le territoire une dualité vaguement similaire entre le financier Gates et l’inventeur Jobs. Jed, de son côté, réussi financièrement et artistiquement, mais échoue sentimentalement. Le héros complet semble introuvable.
Que le héros ultime soit le logos, je suis entièrement d’accord. Houellebecq utilise très souvent le discours indirect libre : on passe sans cesse d’une tête à l’autre, sans ponctuation particulière. La stade ultime de l’égalité démocratique, c’est la télépathie, l’identité parfaite entre ce que je pense et ce que l’autre pense. Les barrières solipsistes de la conscience se sont abaissée. Voilà un phénomène inédit.
Au delà, d’autres logos, mécanisés et déshumanisés apparaissent : les appareils électroniques, chez Houellebecq, ont une fâcheuse tendance à prendre la parole. Le romancier n’est alors plus que l’exégète de leur notice.

Certains ont vu, dans ces personnages fatigués d’exister, fatigués de leur moi, le cri du dernier homme. Au contraire, il me semble que Houellebecq explore du côté du Surhomme. Dans la volonté d’établir « un contrôle technologique absolu de l'homme sur la nature » (la préface au SCUM Manifesto) on peut voir l'expression d'un fantasme de toute puissance. D’où question : Houellebecq, cri du dernier homme ou du surhomme?

Que pour une fois un écrivain développe une théorie de la technique qui ne soit pas crypto-heidegerienne, c’est bien. Ceci dit, dans le texte tu cites, Houellebecq ne fait pas de ce contrôle absolu une fin, mais juste un moyen, pour instaurer le règne définitif de la loi morale. Donc après Heidegger, on échappe aussi au relativisme nietzschéen, c’est encore mieux.
Après, et c’est un thème « cyberpunk » discrètement travaillé dans La possibilité d’une île, Houellebecq évoque un possible avènement des machines, corrélatif d’une réduction logicielle des humains.
Donc, c’est assez nuancé, voir discrètement craintif.
Quant au fantasme de toute puissance, ce que Houellebecq semble viser, c’est plutôt un état d’illimitation d’ordre poétique. Le mouvement des branches. La passivité et la réceptivité pure, loin du fantasme de la puissance.
Il y a, enfin, et je pense que c’est primordial, une réflexion sur les règnes. Parfois, Houellebecq imagine l’état qui succédera au règne animal, et qui serait un état spirituel. D’autres fois, comme dans son dernier livre, et semble jalouser un instant la douceur du règne végétal. L’ultime fantasme de puissance Houellebecq serait une sorte d’interpénétration des règnes : une métempsychose scientifiquement aidée ?

Tu l’approuverais, cette utopie ?

Ce que j’aime, c’est l’alternative à l’hypothèse Terminator-matrix, à notre absorption dans un super-calculateur.
Comment les plantes, si elles l’avaient pu, se seraient représentées le règne animal ? Elles n’auraient pas été capables d’imaginer le millième de sa complexité. Nous sommes dans la même situation, incapables d’imaginer des formes de vies nouvelles, alors que nous jugeons leur apparition inéluctable.
J’ai un peu du mal avec l’idée de redevenir poussière. S’il y avait un moyen d’être de la poussière pensante, ce serait bien…

Tu écris que « L’œuvre romanesque de Houellebecq est d’abord un dispositif technique de  révélation poétique ». En quoi est-il davantage poète que romancier par exemple ?

J’utilise une analogie assez grossière : le romancier est un ingénieur et le poète un chercheur. L’impulsion, l’intuition de départ est poétique. Sa mise en œuvre demande des compétence de romancier. La poésie didactique est un genre ennuyeux ; il faut trouver une autre manière de procéder, avec des personnages, des situations. Après, et c’est la grande force de Houellebecq, le texte n’est jamais écrasé par une symbolique extérieure à l’ordre des faits qu’il énonce. Houellebecq évite absolument cette chose horrible : les instants de grâce. C’est un prosateur régulier. Il ne tombe jamais, dans ses romans, dans la poésie en prose. Le récit ne s’encastre pas dans les préciosités du décors
Mais les romans de Houellebecq ont toujours un horizon poétique. C’est le regard des post-humains au début et à la fin de Particules. Ce sont les commentaires des clones de Daniel dans La possibilité. Ce sont des choses intégrées au récit, qui le complète, sans le menacer. La poésie reste le genre littéraire idéal, mais il a trop de défaut : on accroche moins, on se lasse plus vite…. Alors le roman tente de réparer notre rapport à la poésie.
Si les romantiques ont à ce point mis en avant et héroïsé la figure du poète, c’est parce que la poésie exprimait, à l’époque encore, une apothéose technique. C’était ce à quoi on pouvait de mieux, en tant qu’état mental, en tant paradis cognitif. Le poète est celui dont les « mods neuronaux » sont les plus perfectionnés. Celui dont le système perceptif a subit les améliorations les plus flagrante. A l’inverse, quand Dantec imagine des mercenaires cyberpunks, avec des caméras-œil, et saturés de drogue de synthèse, il invente là quelque chose d’assez proche du poète romantique.

Finissons-en, ami houellebecquien. Si tu devais garder qu’une phrase de lui, laquelle choisirais-tu, et pourquoi ? 

La première phrase de Rester vivant : « Le monde est une souffrance déployée. » Il y a là une énigme, plus qu’une licence poétique : pourquoi Houellebecq, alors qu’il n’est pas du tout panthéiste, choisit-il d’anthropomorphiser le monde ? Pourquoi quand lui le fait, ça à l’air sérieux, alors que c’est kitsch, partout ailleurs ? Je crois que c’est parce que Houellebecq est conséquent. Il y avait vraiment une réflexion théorique derrière, sur la possibilité d’inventer une science sentimentale, poétique ou romantique, qui serait capable de nous faire accéder à des vérités non prosaïque, et peut-être non rationnelle, sur le monde physique. Voire de le dépasser. Il y a aussi une nuance de défi. Si le monde est malade, nous pourrons le guérir. Mieux encore, nous pourrons l’abattre. « Vous ne pouvez aimer la vérité et le monde », ajoute Houellebecq un peu plus loin. Il n’est pas sur, au fond, que nous ayons besoin d’un monde. Les mathématiques se débrouillent déjà très bien sans lui.

Propos recueillis par Pierre Poucet

Aurélien Bellanger, Houellebecq, écrivain romantique, Léo Scheer, 299 p., 18 €



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1. 20/09/2010 12:33 - Lepol

LepolLe romantisme créatif ? parfait, rien à dire, le grand danger c'est l'état d'esprit romantique. Quand l'un interfère avec l'autre, quand le second en vient a se substituer au premier, et qu'il permet de laisser croire qu'il est applicable au réel, c'est le début des emmerdes...

2. 21/09/2010 13:46 - Valérie

ValérieJe me souviens de Houellebecq commentant lui-même cette première phrase de Rester vivant (dans une interview avec Sylvain Bourmeau pour Les Inrockuptibles). Il disait : "Ca commençait bien". Ce que vous dites sur l'humour de Houellebecq est très juste, c'est la fameuse "politesse du désespoir", sans aucune complaisance dans le cynisme ou l'ironie. Houellebecq est définitivement un romantique, en mal d'absolu, mais restant humble, lucide et pragmatique, ce qui le sauve partiellement. "Nayez pas peur du bonheur, il n'existe pas" (Rester vivant).

3. 23/09/2010 02:20 - nico

nicoQuand les machines s'éteindront
fatiguées de lisser la courbe de nos données vitales
nous entendront de nouveau
la pulsation critique de notre muscle cardiaque

4. 28/09/2010 09:07 - Nejma

Nejma« La religion la plus con, c'est quand même l'islam. Quand on lit le Coran, on est effondré... effondré. »Je découvre cet auteur grace à Ring et j'y apprends que l'on peut considérer qu'une religion est conne et dangereuse, mais que ses disciples ne sont ni cons, ni dangereux, cela va révolutionner mon existence. Mis à part cela "Toute vérité passe par trois stades : En premier lieu on la ridiculise; en deuxième lieu on s'y oppose violemment; enfin on l'accepte comme si elle allait de soi." Schopenhauer

5. 03/10/2010 10:32 - Gaspar

GasparBel entretien, ça cisaille haut ; et heureux de voir qu'il est désormais membre du Ring.

6. 06/11/2010 00:26 - lionel

lionelInteressant.
Par contre j'ai toujours du mal à saisir cette préoccupation concernant ce fameux Homme Post-Moderne dont Dantec parle aussi beaucoup ? D'abord si quelqu'un veut bien me l'expliquer ce serait chouette, j'en serais plus éclairé, parce que quand j'y pense, Delillo a pas mal donné dans cette mission et n'est pas loin du but dans son dernier roman, Point Omega. Ou alors j'ai rien compris, ce qui est très possible.
Merci.

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Le romantisme créatif ? parfait, rien à dire, le grand danger c'est l'état d'esprit romantique. Quand l'un interfère avec l'autre, quand le second en vient a se substituer au premier, et qu'il...

Lepol20/09/2010 12:33 Lepol
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