Confettis d’empire : terres australes et antarctiques françaisesSURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Pierre Schneider - le 21/03/2011 - 3 réactions -
Les superbes dessins du «Voyage aux Iles de la Désolation» ont rempli leur mission : faire connaître et voir les Terres Australes et Antarctiques Françaises, l’espace d’un clignement de paupières. Tout le reste est littérature.Les aventuriers oubliés du territoire inconnu C’est un des derniers secrets de l’empire, connu seulement des philatélistes et des rédacteurs du journal officiel : la France a des terres dans l’Océan Indien, dans le grand sud des quarantième rugissants et des cinquantièmes hurlants. Non pas la Terre Adélie, bien sûr, non pas la Réunion, même pas des arpents de neige mais quelques beaux rochers, français depuis les derniers jours de Louis XV - ou du moins découverts et possédés symboliquement à cette époque.Il n’y a guère d’occasion de s’y intéresser, à ces îles Crozet, Kerguelen, St Paul ou Amsterdam. Pas de population indigène, pas de guerre coloniale, pas de téléphone avant 2007 et un éloignement tel que la tournée de ravitaillement du navire affecté y prend un mois. Quelques dizaines d’hommes «hivernent» chaque année sur trois bases au rythme d’engagements annuels parfois renouvelés. Scientifiques, militaires et volontaires de l’aide technique. Chaque base est dirigée par un administrateur, à la fois directeur, maire (c’est lui qui vous marie), préfet... confesseur, peut-être... Les missions scientifiques? astronomie, ornithologie, étude des écosystèmes, de la biodiversité : l’éloignement des îles en fait des sujets d’étude irremplaçables, voire de dilemmes, voire de politique. Le rat s’introduisit à la faveur d’un naufrage. On apporta alors des chats pour l’éliminer. Les chats préférèrent chasser l’oiseau. Que faire? Sur Amsterdam, les essais de développement d’un cheptel bovin se révélèrent peu concluants ; les dernières vaches ont été abattues il y a quelques mois. La crainte des pucerons a, elle, fait bannir les serres, et donc les légumes frais, de Crozet, non sans impact sur le moral des habitants. Mais les Terres Australes et Antarctiques Françaises, les TAAF comme tout le monde les appelle, recèlent plus d’histoires que les aventures personnelles des générations d’estivants et d’hivernants qui se sont succédés depuis le début des années 50. On pourrait citer l’histoire du chevalier de Kerguelen, parti à la recherche du continent antarctique deviné par les géographes de l’époque. Il découvrit l’île qui allait porter son nom, ne posa pas le pied dessus et repartit sans le reste de sa flotte avant de «bidonner» un compte rendu qui faisait de ses lieux arides, dépourvus d’arbres et parcourus par des vents de plus de cent kilomètres par heure, un paradis verdoyant. Kerguelen eu droit pour sa part au conseil de guerre et à quelques années de prison. La grande loose des frères Bossière On pourrait citer la geste démesurée des deux frères Bossière qui firent souffler le vent de l’aventure sur une entreprise commerciale. Armateurs havrais, ils obtiennent dans les années 1890 une concession sur les îles Kerguelen où ils souhaitent, à l’image de ce qui est réalisé dans les îles Malouines, créer un élevage de moutons. Mais les frères Bossière furent poursuivis par une malchance qui finit par les ruiner à la veille de la seconde guerre mondiale. Au départ, cela respire l’amateurisme et rien ne se passe pendant les quinze premières années. Puis les frères font construire et exploiter, par des norvégiens, une usine baleinière et phoquière dans ce qui fut l’une des premières bases en dur des Kerguelen: Port Jeanne d’Arc. On leur reproche alors d’installer des étrangers sur le sol national, à eux concédé. L’inventaire complet des aléas ayant frappé les Bossière à un moment ou un autre serait fastidieux. Disons seulement que tout échoua, que le massacre des mammifères marins fut graduellement de moins en moins accepté par l’opinion occidentale, que plusieurs hommes trouvèrent la mort et que les îles se retrouvèrent rattachées au Gouvernement Général de Madagascar dès les années 20. Port Jeanne d’Arc est aujourd’hui un site archéologique où trois sinistres chaudières rouillées se dressent encore. Plus personne n’y vit : le lieu est désormais l’apanage des archéologues. Le nouveau Kerguelen, avec la base de Port-aux-Français construite dans les années 50, est à un autre endroit. On pourrait citer enfin l’histoire de ces désormais fameux «oubliés de Tromelin», une cargaison d’esclaves abandonnés à eux mêmes durant une quinzaine d’années sur ce plateau corallien au large de Madagascar. L’équipage du vaisseau échoué avait construit une embarcation de fortune, avait promis de revenir, n’était jamais reparu. Quinze ans plus tard, le chevalier de Tromelin découvrit une poignée de femmes, les seules survivantes. Le Mexique avait connu dans les années 1910 une histoire similaire sur l’atoll de Clipperton. Le triste scénario semble en être toujours le même : la société des naufragés s’organise, on construit ce qu’on peut, quelques hommes meurent en mer en essayant de s’échapper, les autres s’entretuent. Le vainqueur prend toutes les femmes pour lui, jusqu’à ce qu’elles le tuent à leur tour. Il ne reste plus aux dernières qu’à dépérir lentement en attendant le navire providentiel qui les secourra. Plusieurs missions du GRAN (Groupement de Recherches et d’Archéologie Navale) ont mis à jour ces dernières années de nombreux et fascinants vestiges de quinze ans de vie «oubliée». Emmanuel Lepage sur le Mar’Duf A l’époque où nous n’avons plus, comme dans les années soixante, le Far West des colonies africaines pour rêver ou alimenter l’imaginaire, la fascination des Terres Australes sur ceux qui les apprécient ne connaît pas d’intermittence. Histoires dures, ou cruelles, ou fascinantes ; histoires aussi des hommes qui ne peuvent plus compter que sur eux-même. Les aventures des TAAF sont un pas vers cet hypothétique homme à l’état de nature, livré à soi sur des îles inhospitalières, sans route, sans carte, sans électricité ni eau courante, toutefois au début. Mais encore aujourd’hui, la plupart des sites de Kerguelen se gagnent à pied, parfois en plus d’une journée. Observer les oiseaux, cela se mérite! Les hivernants sont à la merci d’une urgence médicale, d’une simple rage de dents. Si le navire ravitailleur, le Marion-Dufresne, n’est pas à proximité, malheur à eux! Les nombreux blogs d’hivernants qui fleurissent sont également le témoignage de l’importance d’un personnage que nos estomacs nourris sans peine pourraient sous estimer, celui du cuisinier. Le moral d’une base entière est à ce prix. C’est cette même fascination, cette recherche du dénuement pour quelques jours qui conduit plusieurs touristes à embarquer sur le «Mar’Duf» à chaque rotation. Huit mille euros vous y procurent une cabine individuelle et une prise en charge durant les trente jours de la rotation. Le dessinateur Emmanuel Lepage, élève entre autres de Pierre Joubert comme l’est le Patrice Pellerin de «l’épervier», y a embarqué l’an dernier. Le carnet de route illustré, «Voyage aux Iles de la Désolation», vient de paraître chez Futuropolis. En cent trente pages souvent superbes, Lepage redécouvre candidement les trente jours de sa rotation. Il y est question des hommes, des territoires et de l’histoire. Les initiés découvriront quelques clins d’oeil filiaux : ainsi cet amusant anachronisme volontaire qui fait de l’ouvrage «Marine» de Pierre Joubert (deux tomes en 99 et 2005) l’un de ceux qui l’inspirèrent quand il était enfant, ainsi également cette remarque que les officiers du «Mar’Duf» «ressemblent parfois à des personnages de Pierre Joubert», illustration à l’appui. Lepage est à mon sens un dessinateur hors pair, un des grands de demain comme l’était le Juillard potentiel des années 80. Certains galeristes le savent aussi et le monnayent déjà. Rien que pour cela, les 24 euros de l’album Futuropolis seront bien employés. L’illustration de l’usine baleinière de Port Jeanne d’Arc en activité, le retour de Tromelin à la Réunion avec la vue de Mafate de nuit, l’arche des Kerguelen avant son effondrement, autant de tableaux qui réjouiront l’oeil à juste titre. Les TAAF sont peu connues : Lepage a eu le soin d’être exhaustif. Même le philatéliste le plus chevronné, celui qui sait ce qu’est Port-Couvreux, découvrira ici ou là des aspects de la vie aux TAAF qu’il ignore ou qu’il ne devinait que jusqu’alors. La fragilité logistique des rotations, sans cesse menacées par le mauvais temps. Le bannissement des serres par peur du déséquilibre écologique du aux pucerons. Le sénateur Christian Gaudin, qui est devenu depuis le préfet des TAAF en remplacement de Rollon Mouchel-Blaisot. Les séances de tamponnage du courrier. Lepage évite charitablement de dire, comme on me l’a rapporté, qu’elles n’enthousiasment pas tout le monde au même degré! Mais les rentrées philatéliques sont cruciales pour le territoire, puisque 90% du courrier posté dans les bases est fabriqué par et pour les collectionneurs. Cent cinquante pages seulement On ne peut hélas pas tout dire en cent cinquante pages et, si je devais faire un reproche, ce serait d’être trop vite passé sur certains épisodes historiques (le nom des Bossière n’est écrit que deux fois) pour s'appesantir, dans le style désormais bien consacré du journal dessiné, sur les situations et les personnes. Ce style de journal dessiné a été canonisé par une oeuvre aussi excellente que «le photographe» de Guibert, Lefevre et Lemercier. L’enjeu (un convoi humanitaire clandestin dans l’Afghanistan des années 80) le justifiait amplement. Johan Sfar, dans un autre genre, arrive à l’adapter à son style. Mais j’ai l’impression, dans le cas qui nous occupe, que cette forme est subie plus que choisie. Lepage sait voir, sait dessiner admirablement. Il sait reconnaître aussi que parfois, il ne voit rien, ou qu’il n’a pas vu. Il lui arrive aussi, parfois, de voir des choses peu intéressantes et l’attention portée à certains passagers du Marion-Dufresne n’est pas au même niveau que la géographie ou l’histoire dans lesquelles se meut le livre. La culture de l’attaché parlementaire du sénateur Gaudin, ou telle citation prise sur le vif, méritaient-t-elles tant d’attention? N’auraient-elles pas eu leur place, plutôt, dans un supplément hebdomadaire du Monde? Dans l’Afghanistan occupé par les soviétiques, tout devient historique, légendaire. Mais sur le navire ravitailleur, ou dans les bases des TAAF? Cette réserve mise à part, je ne doute pas que les amateurs toujours plus nombreux d’Emmanuel Lepage se presseront pour ajouter à leur bibliothèque un superbe livre dont on regrette qu’il finisse trop vite. Après les célèbres voyageurs du siècle dernier, Claude Lévi-Strauss au premier chef, Lepage est venu, a vu, est parfois passé à travers et est revenu avec un soudain gout de mort dans la tête - voyez les dernières pages, toutes en noir et blanc. Mais il est revenu avec des dessins. Alors laissons le social à Davodeau, le reportage sur le vif à Guibert - ce sont leurs domaines, ils y excellent. Celui de Lepage, ce sont les dessins, les histoires - je n’ose pas dire «à l’ancienne» et pourtant... - et cette ambition prétendument dépassée d’instruire en divertissant. Des oeuvres admirables comme «Muchacho» témoignaient déjà de son talent en ce domaine. Il ne reste plus, donc, qu’à ouvrir ses yeux et son émerveillement sur «Voyage aux Iles de la Désolation». Pierre Schneider
Tout ce qui se rapporte aux TAAF est tellement passionnant que, comme on l’a compris, le livre d’Emmanuel Lepage ne peut être qu’un début. On pourra notamment fréquenter les publications suivantes - http://www.francoislepage.com/2010/11/24/reporter-photographe/voyage-aux-iles-de-la-desolation-kerguelen/, le reportage photo du frère d’Emmanuel Lepage - www.taaf.fr, le site officiel - les différents blogs d’hivernants (Google est votre ami) - http://www.archeonavale.org/Tromelin/, tout sur les oubliés de Tromelin par les archéologues qui firent les fouilles - http://www.jeuxdepiste.com/interview/entretienaucoinelepage.html, un entretien avec Emmanuel Lepage, a l’époque de «Muchacho» - «les naufragés de l’île Tromelin» d’Irène Frain - «l’arche des Kerguelen» de Jean-Paul Kauffman - www.philateliedestaaf.fr pour ceux à qui les timbres donnent des dents. - Le territoire émet des «notices philatéliques», véritables puits de science signés par des auteurs réputés et compétents, qui éclairent annuellement tel ou tel fragment de l’histoire et du patrimoine du territoire mis en valeur par les timbres de l’année. Bon courage pour les trouver, par contre! - les livres de Pierre Couesnon, historien des TAAF. Un ouvrage passionnant notamment sur l’industrie baleinière et phoquière et sur ce qu’il faut bien appeler l’hécatombe de ces espèces. En vente chez l’auteur, dont les coordonnées doivent se trouver sur le net. - «les manchots de la république», le blog du «disker» Yann Libessart, le chef de la base de Port-aux-Français il y a quelques années. Transposé en livre en 2009. kerguelen.blogs.liberation.fr/libessart - http://transpolair.free.fr/explorateurs/bossiere/article.htm, un article des frères Bossière dans «l’illustration» avec une photo de Port Jeanne d’Arc, «capitale de la petite colonie franco-norvégienne des Kerguelen». On n’oubliera pas non plus que la Désolation d’Hervé Bazin, celle des «Bienheureux de la Désolation» est l’île Tristan da Cunha, dans l’Atlantique sud. Toutes les réactions (3)1. 21/03/2011 11:26 - alciator
2. 21/03/2011 12:08 - antihistaminique
3. 28/03/2011 22:56 - Bak
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Dernière réaction
Il y a les naufragés de Tromelin. Il y a peut-être pire: les oubliés de Saint-Paul. Pêcheurs bretons, oubliés sur ce volcan émergé au sud d'Amsterdam. Daniel Floch en a écrit la tragédie.... ![]() Articles les plus lus
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