Comment raconter sa vie n’importe comment ?
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 31/01/2011 - 3 réactions -
Jean Rouaud a eu pour son premier roman le prix Goncourt. On aura beau dire ce que l’on veut, et ruminer les déchets de cette institution, elle représente une certaine promesse de qualité : la critique dominante, autrement dit, bourgeoise, adoube un écrivain. C’est ainsi que Les champs d’honneur, au titre plutôt alléchant, avait été frappé en 1990 de cette estampille. D’autres titres suivirent, colorés d’un même ravissement baroque, voire kitch : Des hommes illustres, Le monde à peu près, Pour vos cadeaux. Se cachaient derrière ces devantures des textes éminemment autobiographiques, ce qui nous pousserait a priori à ne pas passer la porte du magasin. La parution d’un nouvel ouvrage devait bouleverser cette continuité, et faire envoler nos hésitations. Un livre qui s’intitule Comment gagner sa vie honnêtement pose effectivement une excellente question, ouverte à tous. Le monde de l’argent contemporain ne nous portant pas à croire en la possibilité d’un emploi épanouissant, allant jusqu’à nous promettre à l’abrutissement et au suicide dans les cas les plus extrêmes, la question du gagne-pain honnête se fait primordiale : elle oppose la vertu à l’horreur d’un sentiment de prostitution, aux insomnies provoquées par le remord et les cas de conscience. Mais Jean Rouaud ne s’est pas vraiment préoccupé de nos cas de conscience, enfin, de ceux que nous vivons, aujourd’hui.

Histoire d’un copain de Danny le rougeComment gagner sa vie honnêtement se révèle être finalement une autobiographie de plus. Il s’agit d’un témoignage sur la jeunesse soixante-huitarde, celle de la pétaudière idéologique qui allait des maoïstes austères aux hippies rêvant de tarpés et de sexe. Rouaud était de ces jeunes gens qui voyageaient en auto-stop de par la France, causaient de révolution toute la journée, et arboraient une longue chevelure en signe de protestation. Le chômage était un phénomène sans réelle importance ; ils pouvaient enchainer les petits boulots, regarder d’un œil distrait les études, et finir, malgré la paresse et les années d’éclate, sur un lendemain meilleur : celui de l’établissement, en bon père de famille. Ou, c’est selon, foutre en l’air leur avenir. On connait parfaitement comment a fini cette génération : les plus malins d’entre eux ont fini dans des agences de pub ; les plus intellectuels, à l’instar d’un Alain Finkielkraut ou d’un Stéphane Courtois, ont fini par remettre en cause ce passé révolutionnaire, eux qui avaient cautionné la mort et le goulag. Certains ont même fini à Droite. C’est le cas de Jean Rouaud, homme affable, s’il en est. Il oppose à l’effervescence, à l’hystérie de ces années, un certain conservatisme, voire un antimodernisme, celui de la maturité et de son catholicisme. Il avoue même qu’il ne comprenait pas vraiment tout ce qui se passait, à ce qu’il faisait, aux idées qui circulaient, y compris quand il voyait ces étudiants partis de la faculté à l’usine en qualité d’ouvrier, sur les traces de Simone Weil. L’auteur n’hésite pas à violenter ce passé, se moquant des proudhoniens qui ne connaissaient de Proudhon que la fameuse phrase « la propriété c’est le vol », ou maudissant après coup les meurtriers comme le Che, encore aujourd’hui adulés. Ce qui ne signifie pas non plus qu’il désavoue totalement cette époque. Et d’ailleurs, il a probablement raison : d’abord, on ne peut pas revenir sur l’histoire ; ensuite, il est indéniable que le mai 68 de la révolution sexuelle – le seul qui soit vraiment resté – a apporté un certain apaisement, celui qu’un Freud attendait dans Malaise dans la civilisation, par exemple. On nous dira que c’est justement ces mêmes soixante-huitards qui nous ont donné une société du tout sexuel, et paradoxalement, de la misère sexuelle et de la disparition de l’amour, en détournant notamment ledit Freud. Et ce sera vrai. Mais comme le confie Rouaud : « J’ai trainé longtemps cette infirmité de mon enfance où le corps était nié et la chair dénoncée comme la source de tous les péchés. Nous avions bien appris qu’au commencement le Verbe s’était fait chair, mais uniquement semblait-il pour vivre l’apothéose du martyre, pour que les bourreaux aient de quoi démembrer, dépecer, éventrer, écarteler, et les lions de quoi manger. » Une écriture de soi bordéliqueSi le fil d’Ariane est sans nul doute le problème du travail pour la jeunesse de 68 dans ce livre, il arrive fréquemment que l’on en perde la trace. L’auteur divague, les digressions s’amoncèlent, se chevauchent. Tantôt on nous parle de la deuxième guerre mondiale, puis, de la mort d’un père on passe à des considérations sur Rimbaud, ou le cinéma, ensuite, on médite sur la foi chrétienne et la mort de Dieu, après un couplet sur le retour à la vie rurale, dans le sillage de Thoreau. Cette sensation de zigzag a un mérite : elle permet parfois de faire surgir quelques excellentes réflexions : « Une des propriétés de l’écriture, c’est qu’il suffit de se saisir d’un fil, de tirer et c’est tout un écheveau qui vient. » Mais elle a aussi des inconvénients : l’impression d’être dans un dédale dont on ne sortira jamais, ou encore, la répétition des mêmes choses. Par exemple, Rouaud nous dit deux fois sans rien apporter de nouveau que les féministes, seules à accompagner les révolutionnaires, étaient laides, parce qu’elles ne soignaient pas leur apparence, par militantisme. De même, il réitère fréquemment l’analyse de l’idéal révolutionnaire comme espérance d’un retour aux origines mythiques, reprenant par là certaines des analyses d’un Mircea Eliade. Bref, on en perd son latin. Et la trame narrative. Au couple des radotages et des sorties de texte vient se surajouter de nombreuses références aux livres précédemment écrits par l’auteur, aux histoires qu’il a déjà raconté – il les a sans doute déjà toutes racontées d’ailleurs, et même en long en large, de travers et en diagonale, puisque son œuvre n’est qu’autobiographie. Ceci fait de Comment gagner sa vie honnêtement un livre profondément égotiste, à la différence de ce que pouvait nous laisser présager son titre. L’égotisme n’est pas forcément un défaut : en écrivant des choses que l’on est un peu seul à comprendre et à aimer, on peut donner une impression supérieure de vérité, et dire l’incommunicable. Mais quand l’égotisme se fait obscurité, perte du lecteur, alors il est non seulement nuisible au sujet, mais ennuyant, voire agaçant. D’autant que la vie de Rouaud n’a pas grand-chose de marquant. Il le reconnait lui-même, en parlant de ses camarades : « Ils auraient eu bien plus de choses à raconter que moi, qui au final, en mettant bout à bout les séjours que je passai avec eux, n’aurai partagé leur quotidien que quelques semaines, quand ils expérimentaient à l’année un autre genre de vie, où nombre se sont perdus. » Une ambition littéraire à la conLe plus fatiguant, dans le très mal intitulé Comment gagner sa vie honnêtement, c’est la conception littéraire qui fonde l’édifice : faire de la vie d’un écrivain de la poésie, confondre l’écriture de lui-même avec lui-même, quitte à ce qu’il ne puisse plus retrouver sa réalité que dans la lecture de lui même. Nous sommes en effet devant le premier tome d’un cycle romanesque qui s’intitulera La vie poétique. Cette ambition s’explique par cette phrase, plusieurs fois reprise, mais selon divers assemblages : « L’écriture a ce pouvoir de recouvrement, et il n’est pas si facile de retrouver la vérité qui mijote en dessous comme un lac volcanique sous une surface pétrifiée. » Que cette théorie littéraire tourne sur elle-même un peu à la manière de la bêtise, et qu’elle soit profondément égoïste, puisque l’auteur ne fait que se parler tout seul, n’échappera à personne. Même si la fin du livre tend à rattraper cette situation de fermeture au lecteur. Finalement, Rouaud atteint un niveau rarement envisagé en matière d’autofiction auto-satisfaite, sur le plan théorique. Nous ne le reprochons pas à l’homme, mais à ce qu’il écrit, parce que nous savons, et voulons toujours pouvoir différencier l’écrivain de son œuvre. Même au temps où l’homme s’artifie et où le livre se fait viande. Nous pourrions également toucher deux mots sur un style qui se permet une phrase de 4 pages et demie et qui reprend parfaitement le rythme d’un Chateaubriand, et tous ses tics de langage… Voilà, c’est ça : Jean Rouaud veut faire du Chateaubriand. Alors évidemment, il n’y arrive pas. Frédéric Gajaray Jean Rouaud, Comment gagner sa vie honnêtement, 340 p., 19,50€
Toutes les réactions (3)
1. 31/01/2011 22:00 - Poucet
!! Superbe. Alors jme tais.
2. 03/02/2011 17:39 - Oliverstan
Je n'ai pas lu ce livre mais je reste étonné par l'acidité de la critique car Rouaud apparaît comme un écrivain subtil et précautionneux dans ses oeuvres précédentes et non comme un radoteur égotiste (pour ce que ce mot signifie ) et confus comme le suggère aimablement l'article ...Quand à la charge sur les gauchistes de l'époque à Rouaud elle en dit trop ou pas assez ..et surtout pas assez ...
3. 11/05/2011 14:57 - albert
Quant à vous, vous voulez faire du San Antonio et vous n'y parvenez pas!Oubliez votre hargne et relisez ce très beau livre....
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Dernière réaction !! Superbe. Alors jme tais.  31/01/2011 22:00 Poucet
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