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Comment Apple a réinventé la musique

SURLERING.COM - SOUNDTRACKS - par Alain Jamot - le 07/09/2010 - 2 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Jeudi 2 septembre, Apple a lancé son propre réseau social musical, intitulé "Ping". C'est une étape de plus dans la stratégie de Steve Jobs pour que sa société soit le passage obligé de tout amateur de musique sur Internet. Pour l'instant, cela semble très basique: on s'inscrit pour suivre, à la manière de Twitter, des artistes ou des fans, et former ainsi une communauté, en échangeant des recommandations, et en affichant ses propres goûts. Ce réseau s'étendra-t-il, remplacera-t-il à terme Myspace, la référence en matière de réseau social musical ? Nul ne le sait. Mais cela témoigne de l'importance de la musique dans nos vies numériques, et des enjeux économiques qui en découlent.



Ping n'est accessible qu'à partir d'iTunes, le logiciel multimédia d'Apple, et esquive donc le passage obligé par le web. Stratégie risquée, mais la firme à la pomme adore les solutions propriétaires.

 iTunes, lancé en 2001, a connu un succès immédiat, malgré les éternelles récriminations de certains, lui reprochant son modèle fermé, ses DRM (Digital Rights Management, quasiment abandonnés depuis), ces verrous numériques empêchant d'écouter les morceaux sur d'autres lecteurs MP3 que l'iPod. Car iTunes sert essentiellement à cela: asseoir la suprématie de l'iPod, numéro mondial des ventes de baladeurs numériques. Et ça marche ! Pour la première fois, le grand public peut très facilement, sans abonnement, télécharger de la musique encodée proprement. Les artistes indépendants y trouvent  leur compte aussi, puisqu'ils peuvent accéder à ce supermarché en ligne sans passer par un label. Exit les intermédiaires ! Et ils récupèrent jusqu'à 60 % du prix de vente, ce qu'aucune maison de disques au monde n'a jamais proposé. Et c'est là probablement le coup de génie marketing de Jobs et de ses équipes: mettre sur un même pied d'égalité major companies et bricolos dans leurs garages, superstars et groupes éphémères de lycéens. Music for all ! Et pour l'auditeur final, aucune différence dans la présentation des artistes. Voilà du collectivisme artistique ! Pour se retrouver sur iTunes, il suffit de passer par un agrégateur type iodalliance.com ou Tunecore, la seule sélection étant sur la qualité de l'enregistrement. Une vraie révolution, dont peu de gens ont perçu la dimension fondamentalement novatrice, fondée sur une économie de l'abondance plutôt que sur celle (traditionnelle) du capitalisme: la rareté.

Consumérisme et mythe du musicien

On a beaucoup reproché à iTunes et ses concurrents de casser le mythe du musicien, de la star inaccessible, de rendre la musique trop accessible, de la désacraliser, comme l'on fait depuis vingt ans les agences de communication, qui n'hésitent pas à racheter les droits de tubes mythiques pour les peinturlurer à leur sauce vulgaire de créatifs vieillissants. On se souvient avec horreur du massacre de "We will rock you" par une marque d'eau minérale, dans un arrangement grotesque de voix d'enfants.

Il s'agit pourtant de tout autre chose: Frank Zappa, dans l'ouvrage "The real Frank Zappa book" (1989), avait déjà imaginé un tel service. Partant du principe que le public achetait de la musique, et non un bout de plastique avec du carton bariolé autour, que l'aspect matériel du disque n'était qu'une contrainte et non une condition indispensable à sa diffusion, il proposait de rendre accessible instantanément, et dans le monde entier, les enregistrements peu exploités ou épuisés par les labels. C'est donc ce qu'à fait Apple une décennie plus tard, après avoir constaté l'engouement dont bénéficiaient les mp3 pirates qui se commençaient à pulluler sur l'Internet.

Ce rêve devenu réalité, d'une immense discothèque virtuelle accessible en permanence, change radicalement notre rapport à la musique. Si l'on peut regretter la faible part des musiques savantes dans son catalogue, on y trouve tout de même l'essentiel de la musique classique, du jazz, du rock, de l'electro, les derniers tubes, les groupes à la mode... Et avec la possibilité d'acheter chaque morceau individuellement:, terminé les albums dont on n'écoute que deux ou trois titres. A vingt euros le cd, on comprend vite où se trouve son avantage. Chacun peut ainsi parfaire sa culture, prendre des risques, suivre l'actualité discographique sans se ruiner. Et puis, qui ne s'est pas réveillé avec une vieille rengaine dans la tête, un vieux tube ringard, un bout de solo de batterie interminable et inavouable devant ses potes ? Un passage sur iTunes, et hop, en deux minutes on peut se racheter cette mélodie dont on a un peu honte, mais qui fait remonter tant de souvenirs.

Il n'y a pas tout cependant, mais on peut facilement contourner ce problème, et gratuitement, en allant sur Youtube. Là encore, l'intelligence collective a détourné le site de vidéo pour en faire aussi une discothèque bourrée d'inédits, de versions rares, des milliers et des milliers de titres introuvables, numérisés à la maison et balancés bruts sur le réseau, sans trop se soucier du copyright. J'ai ainsi pu enfin écouter des titres rarissimes de Lejaren Hiller, le premier à avoir composé avec ordinateur, quelques années seulement avant Pierre Barbaud, ou Iannis Xenakis. Economie de l’abondance...

On le voit, notre rapport à la musique s'est modifié en profondeur. Il est devenu plus intime, plus simple, plus immédiat, il s'est dépouillé à la fois de l'approche professorale qui a tant fait pour dégoûter les gens de la musique, et du snobisme moutonnier qui fit les beaux jours des magazines spécialisés type NME ou Melody Maker. Il vérifie enfin les prédictions de Chris Anderson, le rédac-chef de Wired: à mesure que l'usage s'en répand, l'auditeur/consommateur d'iTunes devient plus exigeant, s'intéresse à d'autres groupes, d'autres artistes, moins médiatisés mais non moins talentueux., et découvre et explore des niches musicales, des raretés, des bizarreries, rencontre des compositeurs, des personnalités marginales et soigneusement maintenues dans l'ombre par les médias populaires.

La musique a repris sa liberté, loin des majors et des financiers, et nous réserve sans doute encore bien des surprises, et des métamorphoses. Nous ne pouvons plus vivre sans, et Apple devrait bien s'en souvenir, car son triomphe actuel (plusieurs milliards de morceaux vendus) ne serait pas éternel si la firme californienne oubliait les désirs de ses utilisateurs, et se décidait à vouloir les enfermer dans son petit monde, comme Ping pourrait le laisser deviner.. Et la tentation est si forte, parfois...

Alain Jamot



Toutes les réactions (2)

1. 08/09/2010 11:42 - P. Schneider

P. SchneiderIl y a mieux dans cette dématérialisation de la musique, c'est que, couplée à un Internet sans fil omniprésent (réseaux 3G) et aux lecteurs portables, elle permet à l'homo iPodus de se déplacer littéralement dans un "champ" de musique, comme on dirait un champ electrique ou magnétique, où, en tout point, on peut (1) écouter, (2) se déplacer avec, (3) acquérir, (4) découvrir de la musique. La radio permettait le (1) depuis longtemps, l'iPod ajoute le (2), la 3G le (3) et Ping est une tentative encore rudimentaier pour aller vers (4). Dans une économie de l'abondance, il faut des éclaireurs.

2. 09/09/2010 22:52 - Dr.Rock

Dr.RockLa possibilité d'acheter les titres individuellement, c'est aussi un tremplin vers la "tube-ification" des morceaux et de la musique. Adieu la compréhension du message de l'artiste qui passe parfois à travers tout un album, adieu la culture musicale complète, qui repose bien souvent sur des morceaux méconnus, planqués au fin fond d'un album, ceux auxquels on ne fait vraiment attention qu'à la trois ou quatrième écoute, mais qui ont une particularité qui leur donne une âme, qui sont capables parfois de décrire un instant de vie, un sentiment.
J'ajouterai que "l'ipodisation" de la majorité des possesseurs de MP3 tend malheureusement à renforcer la situation de monopole d'Apple, nocive donc pour la concurrence... Cette dernière est d'autant plus importante lorsque l'on voit (ou plutôt entend) les qualités audio assez moyennes des appareils Ipod. C'est bien le design mais bon... ça a ses limites.

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P. Schneider08/09/2010 11:42 P. Schneider
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