Comme le fantôme d´un jazzman dans la station Mir en dérouteSURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Aurélien Lemant - le 31/03/2009 - 0 réactions -
« Ce qui est seulement possible manque singulièrement d'intérêt. »Il fallait bien Aurélien Lemant, rédacteur en chef de Ring, pour vous dire l'essentiel du dernier bijou Polar/Science-Fi signé Dantec, actuellement en librairie.
Voilà que la presse écrite encense, pour ne pas dire cajole, Dantec. Comme pour lui signifier, continuez à produire de bons romans qui ne dérangent pas tout à fait, qui ne disent pas vraiment de mal, qui ne mettent pas le lecteur en position de se faire de nouveaux ennemis. Dans ce Jazzman, en effet, pas de réquisitoire contre la gauche, pas de pamphlet contre l'Islam, le Christianisme n'est présent que dans sa latence, cryptique. Certes l'Europe y est rétrécie à ce ballonnet bureaucrate et policier qu'elle est déjà, mais personne aujourd'hui ne peut plus prétendre le contraire sans passer pour un imbécile en société. Certains pourront regretter la température des derniers romans ou journaux de l'écrivain. Reste un polar expérimental qui, sans réellement s'écarter des routines du genre, les tord dans des directions très personnelles pour condenser les interrogations de l'auteur. En une sélection (une « synthèse disjonctive » ?) opérée comme par un thérémine entre les mains d'un jazz-rocker. L'Oeil qui écoute « Le jeu singulier d'Ayler tient son utilisation systématique d'instruments aux anches très dures. Musique céleste et spirituelle en même temps que vaudoue, vulcanienne, luciférienne, elle porte toute l'époque que nous vivons et celle de nos parents, quand il y en avait encore, avant les usines à clonage. Ayler sait combiner un usage dadaïste d'influences allant bien au-delà du jazz, jusqu'à ses racines, mais aussi ailleurs, partout, partout où un son prend le pouvoir de la Parole. Mélopée aux accents rhapsodiques soudain interrompues par un marchin' band de La Nouvelle-Orléans, ou un riff de country hillbilly trempé dans le bourbon sudiste du Delta Blues, gospels nocturnes s'enroulant autour de séquences dodécaphoniques, avant d'être catapultés dans une stratosphère liturgique où bat en contrepoint la pulsation du R'N'B, chorales vaudoues, rythmes nègres, bruitisme des mégapoles, cool-jazz déviant, hard-bop néoclassique, tout passe dans la machine ultra-jazz, tout passe dans le saxophone de feu, tout est mis au service du Grand Son Terminateur, by all means necessary, Ayler fut l'artiste maudit entre tous les jazzmen, (...). Il n'y a pas à dire, il était bien l'homme de la situation. » On voit ici à l'œuvre la puissance totalitaire de la musique. L'écrivain absolument possédé par les visions d'un Autre, selon la métempsycose ordonnée en toute authentique œuvre d'art. Comment ne pas penser au Suicidé de la société d'Antonin Artaud ? « Cardés par le clou de Van Gogh, les paysages nocturnes montrent leur chair hostile, la hargne de leurs replis éventrés, que l'on ne sait quelle force étrange est, d'autre part, en train de métamorphoser. (...) Van Gogh a tiré ces espèces de chants d'orgue, ces feux d'artifice, ces épiphanies atmosphériques, ce « Grand œuvre » enfin d'une sempiternelle et intempestive transmutation. (...) Je vois, à l'heure où j'écris ces lignes, le visage rouge sanglant du peintre venir à moi, dans une muraille de tournesols éventrés, dans un formidable embrasement d'escarbilles d'hyacinthe opaque et d'herbages de lapis-lazuli. Tout cela, au beau milieu d'un bombardement comme météorique d'atomes qui se feraient voir grain à grain, preuve que Van Gogh a pensé ses toiles comme un peintre, certes, et uniquement comme un peintre, mais qui serait, par le fait même, un formidable musicien. » (1) Comme Artaud cherche le suicideur de Van Gogh, et le découvre en la personne du Docteur Gachet improvisé psychiatre, Dantec enquête sur la mort douteuse du saxophoniste Ayler, possiblement assassiné par des dealers - les écrivains ayant pour métier de retrouver des coupables. Ainsi les protagonistes du Jazzman reconstituent-ils les derniers moments de la vie de l'artiste, afin de le venger. La Voix qui tue Tout part d'un puissant psychogène augmentateur des perceptions. Maurice Dantec, à l'instar, par exemple, d'un Philip K. Dick, se pose la question de l'utilité de toute maladie ; le sens qu'elle revêt pour le patient. Le but qui lui est assigné au sein de l'organisme qu'elle contamine. Et si la pathologie pouvait être utilisée comme une arme ou un outil, un logiciel, une interface avec des altérations cognitives, voire d'autres réalités? Le ménage composé de la fiévreuse Karen et du narrateur du roman, infectés par un neurovirus, ouvre le récit, d'un mémorable hold-up à la cinématographie évidente. Lequel hold-up contraint le duo à une fuite millimétrée, avant de le voir s'embarquer pour une Afrique hostile et corrompue. Là-bas commencent les vrais ennuis quand Karen, au lieu de se faire la plus discrète du monde, expérimente sans crier gare des états modifiés de sa conscience. Liées au virus, ces transes, qui la connectent au fantôme d'Albert Ayler, confèrent à la jeune femme le pouvoir de tuer à distance. D'un seul mot. Les appareils électroménagers émettent des messages qu'elle est seule à interpréter, la musique d'Ayler diffusée par son walkman lui livre ses instructions : pour sauver leur peau, il leur faudra sauver l'âme du musicien. Ce qui aurait pu n'être qu'un braquage de banque bien orchestré se transforme en odyssée, en retour aux sources du jazz, une cavalcade à l'inverse de l'exil des africains vers l'Europe. Ayler attendait Karen, le hold-up implémentait l'usage du neurovirus et, subséquemment, la quête de vérité des deux fugitifs. Ce périple se joue simultanément en plusieurs espaces-temps, trinôme relié par la conscience de Karen et relaté par son compagnon : à bord d'une station orbitale au seuil de la dépressurisation, sur les quais du port d'Abidjan dans un futur indéfini, et sur les berges de l'Hudson river en novembre 1970. Où/Quand Ayler a rencontré sa mort. Comme toujours chez Dantec, l'au-delà est à une molécule de distance, virus ou psychotrope. L'Homme qui sait Ecartelé entre deux périodes de rédaction auxquelles il emprunte ses styles disparates - à cheval sur la douzaine d'années où il fut abandonné dans un disque dur pour les raisons que l'on sait -,Comme le fantôme d'un jazzman dans la station Mir en déroute, fable hallucinogène et objet pop surréaliste, peut se lire tel un polar classique saupoudré de technologie, façon Sirène rouge, une anticipation épique à la Babylon Babies, mâtinée de conscience cosmique et trinitaire à la Cosmos Incorporated (2) et Grande Jonction (3). Plus fusion que strictement jazzy, mix mosaïste de scènes de sexe, de séquences combat (4), de traque policière et poursuites internationales, à l'image de sa couverture à James Bond Girl psychédélique, technorganique, le Jazzman est un livre en forme de Soft Machine. A lire dans une succession d'états seconds. « On ne va pas mourir, sweet love, nous sommes déjà morts. »
Aurélien LEMANT
Comme le fantôme d'un jazzman dans la station Mir en déroute, Albin Michel, 211 pages, 16 euros. (1) Van Gogh le suicidé de la société, Antonin Artaud, Editions K, 1947. (2) Albert Ayler (pré)figure d'ailleurs un guide peu éloigné, dans sa fonction d'ange gardien, d'El Señor Metatron. (3) L'exorcisme par le son est l'une des composantes les plus essentielles de Grande Jonction, la guitare électrique de Link de Nova y remplaçant le saxophone, le rock'n'roll s'y substituant au jazz. (4) Une étonnante scène de street-fighting s'étend sur 8 pages d'action non-stop. Savoureux. Soyez le premier à réagirréagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring |
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