Cloverfield - Hollywood à l'heure de youtube
SURLERING.COM - CULTURISME - par Rodolphe Bacquet - le 24/01/2008 - 0 réactions -
Le film « Cloverfield », actuellement en tête du box-office américain sera sur les écrans hexagonaux le 6 février. Le film suit un groupe de jeunes gens qui tentent de fuir un monstre ravageant New-York. L'esthétique du film, tourné « caméra à l'épaule », a même créé la polémique dans la presse d'outre-atlantique : le film donnerait la nausée. Selon le Times, les cinémas « AMC » ont installé des mises en garde à l'entrée des salles de projection pour informer les spectateurs des effets secondaires du film… Disséquons le buzz...
Par l'effet de ce qu'il est désormais convenu d'appeler un buzz sur le net, ce film improbable qu'est Cloverfield s'est transformé en juteuse machine à dollars, malgré un principe moitié idiot, moitié roublard (et qui de ce fait avait de fortes chances de marcher) : un film de monstre tourné comme un film de potes. Ma vraie vie à Rouen de Ducastel et Martineau, accouplé au Godzilla version Emmerich. Le rejeton est un vrai bâtard, assez malin, mais malgré tout fort convenu. Un succès cependant déjà confirmé aux Etats-Unis où il casse la baraque, et probablement ensuite en France, où le truc sort le 6 février.
Inutile de se leurrer : tout le mérite du succès de ce film revient à son producteur, JJ Abrams, inventeur rusé de formes télévisuelles ayant le chic pour s'attirer la fidélité en forme de culte inconditionnel à des séries comme Alias ou Lost, qu'il a créées, et dont il a exploité les formules jusqu'à la lie. Abrams sait donner une forme accrocheuse et tendue à un contenu conventionnel à souhait : réalisateur pour le grand écran de Mission :Impossible 3 et d'une nouvelle version de Star Trek, il a prouvé qu'il savait user des vases communicants entre téloche et cinoche et d'un vrai don du jeu avec les codes, de manière à rendre évènementiel une franchise empoussiérée. Sur Cloverfield, Abrams n'est que producteur, mais son intuition de communiquant génial (la bonne idée au bon moment, tout simplement) est sans aucun doute le paramètre qui a fait la différence : balancer, au milieu du fourmillement de vidéos home made youtubiennes et dailymotionnesques, quelques images de même facture, mais à l'issue inattendue. Une fête banale de potes banals à grands renforts de jolies dindes et de bières réglementaires, filmée en DV comme un pied, et qui se solde par une détonation rappelant les plus belles heures du 11 septembre, avant que la caméra ne sorte sur la terrasse et ne montre, effectivement, un truculent feu d'artifices en plein New York - et, surtout, un bruit sourd, indéterminé, qui intrigue le chaland. Mais que peut-ce être ?
L'hameçon a rameuté quantités de poissons qui se sont empressés de créer des blogs relatifs à cette mystérieuse vidéo, symptômes d'une fascination totale de la part du youtube-spectateur. Jusqu'ici, sans aucun doute la promotion la moins coûteuse et la plus efficace de l'histoire du cinéma : Abrams a exploité à bon escient, de façon inattendue et originale, le média privilégié du public auquel précisément il s'adressait. Partant, il a distillé, en as du teasing, informations et images, alimentant le côté mystérieux de l'affaire pour des internautes qui se pissaient dessus d'excitation.
Un petit chef d'½uvre promotionnel mais pour, on s'en doute, son négatif artistique. Le film est signé Matt Reeves, scénariste de Piège à grande vitesse ou de la série télé Felicity. Un habitué du rase-mottes cinématographique, et qui ici ne faillit pas à sa réputation. Tout l'intérêt du film réside, on s'en doute, dans sa forme, ce qui en ferait presque un film conceptuel, n'eût été cette obstination à faire du pathos. Le spectateur assiste donc, sans coupure (arf), à exactement une heure et demie de bande vidéo (la durée maximale d'une cassette DV) retrouvée sur les lieux de l'événement dit « cloverfield », archivée par le ministère de la défense américain, et censée témoigner de la catastrophe. A partir de là, le film est une application systématique, fatigante d'avance, des possibilités du procédé d'une part, et des tartes à la crème du film de monstre de l'autre. Il y a, là-dedans, une histoire d'amour, que des flashes-back ménagés par la justification de l'ancienneté de la bande, viennent illustrer ; des personnages infiniment fades, interprétés par des acteurs sans charisme, et qu'enfoncent par-dessus le marché des dialogues qui feraient rougir de honte Ed Wood. On passera sur le ridicule absolu du monstre lui-même, l'artificialité à couper le souffle des scènes censément tragiques et la prévisibilité totale du scénario. On pourra, en revanche, s'amuser à relever toutes les ½uvres plagiées, de La Guerre des Mondes à Starship Troopers en passant par Alien et Blair With Project. Pourtant, il eût suffi d'un élément, un seul, pour sauver le tout : le second degré. Alors, le film aurait pu avoir quelque chose de jouissif, et non pas de désolant et ennuyeux. Le pire défaut de ce film est de se prendre autant au sérieux (malgré un bon mot final, mais facile) et d'entendre faire s'attacher le spectateur à Ken et Barbie, les héros du film. Cloverfield est un film de série B dont la forme, singulière, cache à peine l'avalanche de clichés qu'il vomit en un temps record. On y préfèrera, sans nul doute, le film du Coréen Bong Joon-ho The Host, qui avait su jongler entre un respect et un détournement des codes du genre, et l'ambition d'un spectacle total et débridé.
Cloverfield est pourtant un film-phénomène à plus d'un titre, pour ce qu'il témoigne d'une adéquation parfaite entre le moment de son apparition et l'ampleur de son succès ; il est le symptôme du rapport contemporain d'une génération entière à l'image, à son image, aussi net et sans ambiguïté qu'un bouton d'acné est le symptôme de la puberté chez un adolescent. Pour son contenu, aussi bien que sa forme. D'un côté, le film constitue un excellent documentaire sur les réflexes du citoyen occidental lambda au début du XXIème siècle. Machin fait une soirée pour son départ ? On va le filmer. La tête de la statue de la liberté tombe dans la rue ? On le shoote. Finalement, tous les évènements ont la même importance : ils sont une occasion de faire des images, ils encouragent une pulsion, explicitement déclarée par le personnage cadreur de film, d'enregistrer. Ce n'est pas tant ce qu'on filme, qui est important, que le fait de le filmer - et surtout de le filmer soi. Parce qu'il s'empare d'un format qui est celui dont use n'importe quel internaute, et qu'il met en scène de jeunes New-Yorkais suffisamment bi-dimensionnels pour que n'importe quel jeune bipède chaussé de converse s'y retrouve, ce canular est l'espace privilégié dans lequel l'usager crétin de dailymotion peut se projeter en tant que héros dans un fantasme de destruction complète de son univers urbain. Un film dont vous êtes le héros, en somme, aux possibilités infinies (nul doute qu'une suite ou, plutôt, un film parallèle à celui-ci verra le jour, tant la formule est déclinable à l'infini), et dont je vais m'arrêter de parler, sous peine de céder à l'auto-satisfaisante masturbation intellectuelle de ma condition d'homme moderne, que le film encourage.
Rodolphe Bacquet
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