Tradition oblige, il y a toujours celui qui ne s'y plie pas. Pas question d'être conformiste. Mélenchon, toujours prêt à se dresser contre les habitudes et la nouvelle année, se charge de ce rôle et s'installe gentiment sur la chaise où il est écrit : "rebelle de service". Comme chez Drucker. Alors c'est vrai, les vœux, ça tombe pendant le foie gras et le Champagne, et c'est un peu comme les conversations de la concierge : l'impression d'avoir déjà tout entendu. Le plus intéressant est bien souvent ce que l'on entend pas.
D'abord, il y a le contexte.
53 000 policiers et gendarmes ont dû être mobilisés pour maintenir un calme que l'on devinait précaire. Un calme "relatif", avec tout de même un DJ lynché au Blanc-Mesnil, une femme écrasée dans un parking à Lyon, une adolescente violée et tuée à Montpellier, une jeune russe enlevée, tabassée et violée à Paris, une touriste danoise tuée par un chauffard, un jeune poignardé, sans parler des centaines d'incidents "mineurs"…
Plutôt calme, donc. Bien évidemment, si l'on compare aux réveillons sud-africain (10 morts), malgache (12 morts), ou bien évidemment égyptien (21 morts), on peut toujours "relativiser".
C'est ce qu'à fait Brice Hortefeux, c'est ce que font depuis toujours la plupart des candidats. La gauche a profité de l'occasion pour critiquer la droite et la politique "sécuritaire" de Nicolas Sarkozy. Ça se serait sans doute beaucoup mieux passé en remplaçant les 53 000 policiers et gendarmes par des psychologues et des médiateurs. À qui s'adressent les politiques ? Selon les intéressés, aux Français. Et aux Françaises. Comme nous sommes pour la plupart de fins lecteurs de la presse la plus avisée, on sait surtout qu'ils s'adressent pour la plupart à eux-mêmes et tentent de donner un début d'impulsion à leur campagne. Bien entendu, chacun est libre de croire que leurs préoccupations puissent une seconde être celles des "Français". La plupart de ces derniers votent pour celui qui sera bon sur la forme. Le plupart des candidats n'ont donc que cette seule mission de plaire et de séduire.
Il s'agit pour eux de se trouver là où les fans les attendent. Il y a ceux qui la jouent fine : Valls se démarque, sait qu'une fois de plus, son parti passera pour un ramassis de grigous dogmatiques et sectaires incapables d'entendre aucune proposition nouvelle. Au passage, Valls se fait une bonne pub, qui couvre l'ensemble des vœux de ses petits camarades. À peu de frais, puisque ces derniers ont magnifiquement mordu à l'hameçon, comme prévu. Notons l'argument de Guigou : "C'est un débat du passé, il faut parler d'avenir". On ne revient jamais sur rien et on parle d'avenir, même si on vous traite d'Hitler dès lors que vous déviez de l'utopie officielle. Attachez-vos ceintures, les primaires ne seront plus que cela : des sorties individuelles à haut potentiel buzzesque et des flingueries entre primairistes.
La période étant propice aux bêtisiers, lors de la cérémonie des vœux il y a bien entendu ceux qui n'ont pas compris toutes les subtilités de la communication. La vidéo d'Alain Fousseret (Europe-écologie) se suffit à elle-même :
En concurrence avec ceux d'Hervé Morin dans… sa cuisine.
On imagine que DSK a fait le vœux de manger encore plus de nouilles à la tomate pour 2011.
Il ne faut pas oublier Hollande, qui préfère (avec raison) une blague finaude : "Que pouvez-vous me souhaiter pour 2011 ? Une bonne année 2012 !".
Il y a bien entendu le lot de bœufs habituel : ceux qui rabâchent sérieusement, qui ne disent absolument rien, qui compilent les formules creuses qui sonnent bien.
"La France est un pays fôôôrmidable", a dit Martine, parce que "les Français ne baissent jamais les bras" (un récent sondage prétend qu'ils sont les plus pessimistes du monde). Mais ce n'est pas grave, "les socialistes seront à vos côtés" (vision de cauchemar). Reconstruire une France forte, confiante et juste". "Une année d'espoir et de progrès". Je n'oublie pas ceux qui sont seuls, qui sont malades". Hop, la petite touche sociale qui va bien.
"Face à la crise, face à un gouvernement qui n'apporte pas les réponses dont notre pays a besoin, qui fait peser les efforts toujours sur les mêmes, ma responsabilité, la responsabilité des socialistes est de proposer un autre avenir à notre pays".
Désir d'avenir contre refus du présent. Tout le socialisme est là. Ce n'est pas fini : "Vous voulez retrouver une France forte, créatrice d'emplois et bien gérée, vous voulez une France juste et fraternelle comme vous l'avez montré en vous mobilisant pour les retraites, vous voulez une France où l'on vit bien ensemble, pour les jeunes comme pour les aînés, pour tous, quelle que soit votre culture ou votre catégorie sociale".
Euh, non. C'est pas possible Martine. La France juste, fraternelle, multiple et qui vit ensemble, ça marche pas. On sait bien que ça fait partie du "care", qu'elle est socialiste, qu'il ne faut pas contrarier le malade, mais à un moment donné, il faudra se résoudre à lui expliquer que le père Noël n'existe pas.
Dans cette logorrhée qu'on ne peut différencier d'aucun autre discours du PS depuis des décennies, un (traitre) mot revient à plusieurs reprises. Un mot nouveau.
"Forte". Pas la moutarde ou la colle, la France. Martine veut une France forte. Forte, forte, forte. Elle l'a répété à plusieurs reprises, pour bien que ça se visse dans les crânes de ceux qui avaient les yeux rivés sur télé Solfé. Il y a toutes les chances pour que cette greffe testiculaire tardive ne prenne pas.
Bayrou, refroidi par son problème de santé, nous souhaite tout le bonheur du monde. Il manque presque un gros pétard dans son clip ambiance "chez mémé" qui souhaite "optimisme et goût de vivre". Un tantinet ésotérique, le centriste dénonce "les forces noires, mauvaises, qui passent leur temps à essayer de dresser Français, les communautés les uns ou les unes contre les autres".
"On peut vivre-ensemble", conclut-il sans surprise. Ils sont tous d'accord sur une chose : on "doit" vivre-ensemble. Le peut-on ? C'est moins sûr, mais ce n'est certainement pas eux qui vous le diront. Pourquoi ne pas se contenter de phrases comme celle-ci : "Il faut donner à notre pays la meilleure éducation au monde". C'est plus terre-à-terre et ça fait redite, mais c'est au moins concret et crédible. Il termine en affirmant que 2011 "mérite d'être belle".
C'est suspect et quelque peu inégalitaire : 2010 le méritait tout autant, et même 2012.
Villepin, en monde décontracté-combatif (façon BHL), chaud comme un lapin de Garenne (c'est plus joli qu'un Setter Irlandais), veut être "en ordre de marche pour préparer l'alternative de 2012". "Écouter, mobiliser, convaincre". Mais convaincre de quoi ? Que le vivre-ensemble est possible ? "Refondation républicaine", "refondation sociale", "refondation économique". Rien que ça.
Il nous livre ensuite un scoop énorme, d'une audace sans précédent, qui le démarquera sans doute pour longtemps de la gauche et du centre : "les inégalités se creusent". Heureusement, il compense avec une phrase intéressante : "Quelle est la promesse de justice d'une société où travailler dur et être intègre ne suffisent pas à offrir une vie décente?"
Voilà qui est plus percutant. Il est clair que travailler ne suffit pas toujours pour vivre décemment quand ne pas travailler donne parfois accès à des conditions de vie similaires.
Les vœux du Président sont intéressants, parce qu'il a confirmé l'orientation de la campagne : elle se jouera sur la droite, comme en 2007. Sarkozy sait depuis longtemps qu'il peut uniquement perdre le premier tour sur sa droite. Même si quantité de sondages prétendent le contraire, la sécurité et l'immigration seront les clés de la campagne 2012, après avoir constitué les clés des deux présidentielles précédentes. Comme toujours, la gauche ne s'y résoudra qu'à reculons, bien trop tard.
Pour autant, si Sarkozy a évoqué clairement la plupart des thèmes chers au Front national, c'était souvent pour mieux les rejeter. C'est le cas en ce qui concerne l'Europe, où il s'est montré particulièrement clair (pas question de sortir de l'Euro ni de l'Europe).
Bien entendu, Dupont-Aignan n'a entendu que ça. "En refusant froidement de quitter l'euro, Nicolas Sarkozy renonce à porter le message universel français de liberté et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il commet ce soir une erreur tragique dont il sera responsable devant l'histoire, condamnant la France à la récession cumulative, à la baisse du pouvoir d'achat des Français".
Il fallait s'y attendre, le discours est plus musclé et surtout plus à craindre du côté de Marine Le Pen. Ruse numéro 1 pour se démarquer des autres candidats, elle n'est pas plantée devant une bibliothèque. Ruse numéro 2, il y a des figurants qui bougent dans le fond. Sans s'attarder sur la forme (qui veut dire : "Moi aussi je suis moderne, et na !"), le fond était très convenu : "redresser le navire France", "espérer", etc.
Le discours est connu. Pour elle aussi, c'était définitivement un simple passage obligé. Elle n'a désormais plus qu'à attendre. Ce qui est finalement la position de Sarkozy, qui sera en quelque sorte condamné à réagir (par la voix des siens) aux sorties de Marine Le Pen. Pendant que les socialistes vont continuer à s'étriper et les journalistes à spéculer sur DSK viendra-viendra pas, les choses sérieuses vont commencer.
Laurent Obertone
Toutes les réactions (3)
1. 05/01/2011 15:36 - HP
L'éternel recommencement du même va recommencer oui... Que peut-on espérer de tous ces guignols ? Sommes-nous vraiment dans une démocratie quand on a seulement la possibilité de faire un chèque en blanc tous les 5 ans et d'essuyer les plâtres pendant 5 ans (comme disait O. Freysinger) ? Supplice de Sisyphe ou de Tantale, au choix, tel est l'alternative des français. Il serait bon d'envisager une vraie décentralisation des institutions de ce beau pays archaïque afin que les décisions soient plus collectives et moins déconnectées de la réalité. En France, ont veut tout réformer : économie, santé, social etc. mais, la première chose urgente à réformer c'est le système politique et sa classe arapède ! Vite, on étouffe !
2. 05/01/2011 20:23 - Konkombrus
HP :tu as mille fois raison et à tout ça il conviendrait d'ajouter ,non seulement parce que ça fait baver les gauches de rage (en soi un bon signe )mais surtout parce que c'est le seul élan démocratique pour briser les chèques en blanc, le référendum d'initiative populaire .
Et à ceux qui opposent à cette perspective gna gna gna les risques de tensions ,je propose de regarder un peu la réalité actuelle (personne n'aurait il y a vingt ans pu la décrire sans se faire traiter de facho provoc!) et celle à venir qu'on imagine sans peine si rien ne bouge dans le système ..
3. 08/01/2011 13:03 - pschitt
Nous pouvons constater que Marine Le Pen a son petit encart bien à part de tout le monde. Faudrait pas mélanger la nouvelle Jeanne d'Arc du Ring avec cette plèbe...
réagissez, commentez, publiez, vous êtes sur le ring
L'éternel recommencement du même va recommencer oui... Que peut-on espérer de tous ces guignols ? Sommes-nous vraiment dans une démocratie quand on a seulement la possibilité de faire un chèque...
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