Ce doux désir d’Apocalypse
SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Maximilien Friche - le 28/02/2010 - 3 réactions -
 Quand on aime, on voudrait bien en avoir bientôt fini avec le décompte. On voudrait bien voir les distances définitivement abolies et rejoindre la source de ce qui nous enveloppe. C’est ce que l’on va appeler ce doux désir d’Apocalypse. Doux état d’âme qui flirte sans jamais se mélanger avec les idées suicidaires et l’excitation millénariste et, nous confère une supériorité naturelle sur l’ordre des choses. Nous croyons à la fin du monde Nous savons que l’homme est mortel, nous avons conservé depuis l’enfance notre syllogisme en poche, comme une amulette. L’homme est mortel. Socrate est un homme. Socrate est mortel. Et moi et moi et moi. La conscience de la mortalité s’apparente aujourd’hui quasiment à une croyance. Les choses vont toutes nous survivre, la modernité est tellement perpétuelle, que toute angoisse existentielle pourrait relever de la pathologie ou d’une croyance romantique. Une petite Apocalypse, et elle survient de temps en temps, est désirable pour nous donner raison dans le concert des certitudes que tout subsiste puisque tout progresse. On peut imaginer un accident pour rappeler la fragilité de l’homme et du monde, mais la fin programmée à laquelle nous croyons n’est pas un accident, puisqu’elle est programmée. La mort de chaque homme n’est pas un accident, c’est prévu comme ça, au dedans. Il y a la mort en chacune des créatures. De même, la fin du monde ne sera pas qu’un tremblement de terre. Il n’y aura pas de résidu à la dernière opération. Seul le diable se réserve un résidu, car c’est sa seule façon d’exister, que de faire en sorte qu’il reste du consumable après l’agir diabolique. Mais la fin du monde, c’est le livre qui se referme. Nous croyons à la fin du monde, planète y comprise, dernière divinité que s’est choisie la modernité pour qu’on lui soit redevable. Nous voulons bien faire le bien. Nous désirons ce bien. En vrac : moins consommer, et cætera, mais pas pour sauver la planète. Pas du tout ! Ce ne serait pas suffisant et nous ne sommes pas suffisants. Nous ne ferons rien pour sauver le monde, encore moins la planète, mais nous ferons tout et, le monde mourra quand même. Vouloir convertir les hommes à l’écologie est une phrase trop longue. Il faut les appeler individuellement à la conversion et ne surtout pas dire que c’est pour sauver la planète. Il ne faut laisser aucune ambiguïté. Convertissez-vous maintenant, et cela ne vous empêchera pas de mourir demain ! Il nous faut agir avec la conscience de courir à notre perte. Convertissez-vous maintenant, et cela ne changera rien à la mort de la planète. Convertissez-vous, il faut croire en la fin du monde. Il faut courir à sa perte. Voici le slogan que je veux lancer à chacun. Dans un autre style du « n’ayez pas peur ! ». Il faut y courir avec l’espoir d’avoir agi selon la volonté de Dieu. Il faut l’avouer, les fondements de l’espérance se trouvent dans ce doux désir d’Apocalypse, à la fois spontané et refoulé dans nos poitrines. C’est le goût du grand art, de la beauté révélée. Il nous faut accepter notre désir que le monde se retourne sur lui-même et que le Seigneur se dévoile dans la gloire. Que Votre règne vienne ! Nous avons bien raison d’aspirer à la beauté et la vérité, de ne pas nous dérober, de ne pas adorer nos limites. Le plateau du monde démocrate peut être dépassé. Nous n’en finissons pas de déclarer la paix, la prospérité et la justice, les bons sentiments et le plaisir de vivre, le paradis terrestre est sans cesse sur l’établi. Notre prière : Qu’un « The End » vienne s’illuminer sur nos faces en patience devant la niaiseuse idéologie des droits de l’homme qui n’en finit pas d’être sur le point d’arracher la victoire. L’Apocalypse n’est pas une revanche, c’est un accomplissement.
Nous méritons la mort Nous méritons la mort et nous la méritons bien. C’est notre coup de grâce, le dernier don du créateur pour que l’on soit un peu mieux élevé. Merci ! Fallait pas ! Et pourtant, c’est bien ainsi que tout peut être révélé. C’est la fatigue de mettre notre impuissance à l’œuvre, notre incapacité à faire le bien qui nous fait désirer un jour la fin pour tous. Nous voudrions en avoir fini avec l’épreuve de l’agir puisque ça y est, nous avons tout compris, tout appréhendé, nous avons orienté notre regard. Nos échecs futurs nous fatiguent à l’avance. Nous voudrions poser les armes, nous voudrions la paix. Notre espérance : En avoir fini avec la méritocratie et même recevoir gratuitement une punition. Nous savons de toutes façons, indigents dans la masse, que nous ne pouvons mériter que le mal. Notre impatience face à l’Apocalypse est bien issue de la fatigue, de notre doute, de l’imprécision de notre jugement, du dégoût de nos limites. Il faut que la justice passe par nous. Une douche froide sur nos faces, une petite sensation de fraîcheur, dirait monsieur Guillotin. Le glaive qui sort de la bouche du fils de l’homme dans l’Apocalypse a deux tranchants (Apocalypse de Saint Jean 1-16.) Cette justice finale, ce serait de disposer enfin d’une épreuve à notre aune, en finir définitivement avec l’humiliation de combattre ses érections, sa gourmandise, sa flemme. Ce que l’on veut maintenant, c’est enchaîner rapidement la séquence : convertir-repentir-mourir, cette séquence qui commence par du transitif et finit par tuer le pronom relatif. Avec un clapet anti-retour à chaque étape, SVP. On voudrait tant ne plus laisser le temps au mal de revenir dans la création, que l’on voudrait clore la création maintenant. Nous sourions : prêts pour la photo, prêts pour l’état de grâce, prêts pour l’éternité. L’Apocalypse, c’est le confort de ne plus prendre le risque de pêcher, le confort de ne plus risquer de crucifier encore son Seigneur, c’est jouir du confort d’appartenir au troupeau qui se dirige de façon prédestinée à l’abattoir sans plus avoir à poser d’actes libres. Nous méritons la mort parce que nous sommes mauvais, nous méritons la mort parce que nous désirons être bons. La mort est notre seule chance de l’être. Nous devrions rendre grâce à Dieu pour la mort !
« En ces jours-là, les hommes chercheront la mort, et ils ne la trouveront pas ; Ils souhaiteront la mort, et la mort fuira loin d'eux. » (Apocalypse de Saint Jean 9-6)
Qui aime bien, veut bien mourir ! On ne peut donc aimer Jésus sans désirer un peu mourir, on ne peut adorer le créateur sans désirer la fin du monde. Ce n’est pas jouer à se faire peur, jouer avec le feu, mais désirer connaître enfin son nom en Dieu. Perdre sa personnalité pour devenir une personne, se dévêtir de tous ses raisonnements d’un coup et recevoir la vérité pleinement, voilà le soulagement auquel nous sommes autorisés à rêver. Il est normal de désirer la fin de toute chose puisqu’elle est inscrite de toute éternité. Mais maintenant, ce que l’on veut, et il faut le préciser, c’est : bien mourir. D’abord, être prévenu : il faut que l’on ait le temps de lancer la séquence convertir-repentir et cætera, mais nous le sommes, prévenus, alors ? Ensuite, désirer une bonne mort, c’est désirer mourir en état de grâce. C’est donc bien aujourd’hui qu’il faut mourir. Dépêchez-vous de me prendre pendant que j’y suis (en état de grâce.) Impossible de ne pas évoquer Fabrice Hadjadj, auteur de Réussir sa mort et qui, dans un article de la revue Képhas, rappelait que le fruit de l’avant-dernier mystère, celui de l’assomption dans le rosaire, était la grâce d’une bonne mort. (1) « Notre ambition est tragique. Je ne veux pas dire triste : ce serait du mélodrame, ignorant de toute transcendance. En vérité, c’est la Joie qui nous exige et nous brûle comme le fondeur qui sépare au feu l’or des métaux vils. Le martyr est pour nous. La grappe doit être pressée avant de procurer l’ivresse. Notre âme doit crever l’abcès de sa suffisance, afin d’accueillir la gloire. » La meilleure façon de mourir est encore dans l’Apocalypse, tous ensemble en troupeau, dans une gigantesque file d’attente devant le tabernacle. L’Apocalypse nous dit que c’est le bon moment et nous accule à l’oraison dans une polyphonie fantomatique. Plus besoin d’aller au martyr, il vient à nous. On est ainsi sûr de vivre de grandes choses. Terminons sur ce couplet de la chanson de Miossec Jésus au PMU (2), comme déclinaison de ce désir d’Apocalypse qu’a chaque homme fatigué de buter sur son incarnation, bonne illustration du plouc que nous sommes, appelé à jouer tragique.
« Et que la foudre me tombe dessus Même au beau milieu du P.M.U. Et que tremble la Terre Pourvu que je sois gagnant dans la dernière Et qu'arrive enfin l'Apocalypse Pourvu que ça tombe enfin sur les bons chiffres Et que triomphe alors le Mal Et que je devienne enfin un peu moins sale »
(1) Revue Kephas n°10 Avril-Juin 2004 – ISSN 1636-3523 – « Le fruit de l’avant-dernier mystère » Fabrice Hadjadj. Réussir sa mort – Anti-méthode pour vivre, de Fabrice Hadjadj, Presses de la renaissance, 2005, ISBN 2.7509.0037.9.
(2) Extrait de l’album Finistériens de Christophe Miossec, 2009.
Toutes les réactions (3)
1. 01/03/2010 21:52 - erambert roques d'orbcastel
Remarquablement vrai. La mort n'est pas noire, elle est d'une blancheur éclatante. Le néant n'existe pas, la peur du vide n'existe pas, car on ne trébuche pas dans un précipice mais on est irrémédiablement aspiré par l'au delà. Ce n'est pas une chute mais une ascension. Merci Maximilien.
2. 26/03/2010 22:15 - Evidence
"Une mauvaise nuit dans une mauvaise auberge" disait Thérèse d'Avila en parlant de la vie terrestre.
Elle qui avait l'expérience de ce qu'est la vie qui ne finit pas nous éclaire dans la mesure du possible. Dans la petite mesure de notre petit possible.
Comment capter ce qu'est la vie qui ne finit pas et comprendre que nous ne sommes dans le temps que pour nous préparer à ne plus être dans le temps ?
Oui avec Saint Paul, je souhaite la mort pour rejoindre mon Créateur. Avec Saint Augustin, je sais que la mort brisera mes liens.
Que dans la vie qui ne finit pas se trouvent des étincelles de cette vie : les instants d'amour que nous avons vécus, vivons, vivrons. C'est pour ça que nous vivons : pour apprendre à goûter ces instants d'éternité puis pour nous mettre à les créer à notre tour. C'est notre héritage : comprendre que nous sommes aussi créateurs de la vie qui ne finit pas.
Vive-ment l'Apocalypse !
3. 05/04/2010 17:09 - Marthe
Merci, ce n'est pas un article, c'est un lambeau de vrai .
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Dernière réaction Remarquablement vrai. La mort n'est pas noire, elle est d'une blancheur éclatante. Le néant n'existe pas, la peur du vide n'existe pas, car on ne trébuche pas dans un précipice mais on est...  01/03/2010 21:52 erambert roques d'orbcastel
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