Carmen, la putain libertaire
SURLERING.COM - CULTURISME - par Pierre Poucet - le 21/05/2010 - 9 réactions -
Attention concept. Peut-on démocratiser la culture ?
Peut-on faire sortir l’opéra dans la rue ?
L’homme ordinaire est-il capable d’entendre Bizet ?
A ces questions que se posait l’insupportable hamster joufflu Nicolas
Demorand sur France Inter le 14 mai, on peut répondre : On peut, mais c’est pas évident. La question serait plutôt doit-on.
Oui, avec des amplis 2000 watts et un écran géant devant l’opéra.
Oui, parce que l'homme ordinaire n’a pas le choix quand il habite à côté des amplis
2000 watts.
Vendredi 14 mai, France Inter installe donc ses petits micros et sa
petite équipe dans l’opéra de Lille à l’occasion de l’Evènement Carmen,
direction Jean-Claude Casadessus, mise en scène par Jean-François
Sivadier. « Carmen qui sera diffusé ce soir également en direct sur
France Inter et simultanément sur écran géant à Lille, Arras, Dunkerque,
à Valenciennes. Bref, nous dit Demorand, n’en déplaise aux âmes tristes
et aux adorateurs de feu le philosophe Philippe Muray, ce sera une
vraie grande fête culturelle et populaire, je le redis, culturelle et
populaire ; deux mots dont le rapprochement est magnifique, n’en
déplaise là encore à ces mêmes âmes tristes qui préfèrent déguster les
œuvres entre aristos comme au bon vieux temps, drôles de gens que ces
gens-là ». ?? Nicolas Demorand souffre de paranoïa, c’est la première info qu’on
retiendra de l’évènement. Ou alors il s’est disputé violemment hier soir
avec un réac lillois près d’une baraque à frites.
Nicolas Demorand est pop, « au sens le plus pop qui soit ».
Nicolas Demorand commence à lire le Ring, c’est pas une info
négligeable.
« Drôles de gens que ces gens-là ». Oui. Et qui pourtant viennent
applaudir par centaines une Carmen incarnant « la passion absolue », le «
fantasme pur », le « souffle brûlant d’Eros » donnant une « charge
érotique » au « public venu en masse », dixit le pléonastique confrère
demorandien nordique, Jean-Marie Duhamel (encore un) qui a dû, lors de
la première représentation, mouiller sa culotte.
Toréador, ton cul n’est pas en or
La petite note d’intention, c’est ce que je préfère à l’opéra ; je la
lis quand je m’ennuie, ou quand je trouve ça laid. Je l’ai donc lue deux
fois : Carmen comme « acceptation fondamentale de l’existence,
invitation permanente au dépassement de soi, source intarissable
d’inspiration ». OK, soit. Mais c’est aussi, et beaucoup plus
ostensiblement dans cette mise en oscène, une Carmen comme incarnation
de la passion et de la liberté, bien bohémienne, bien vulgosse. Carmen
comme un gros cœur qui bat et qui dit merde. Pour l’occasion, une enfant
stupide n’aurait-elle pas l’affaire ? Si, probablement. Mais Carmen,
là, c’est quelqu’un : la sulfureuse Stéphanie d’Oustrac, avec son petit
nom à presque particule – drôles de gens que ces gens-là.
Pour l’occasion, Sivadier a décidé de se la jouer carnaval, Dunkerque
n’est pas loin. On maquille la d’Oustrac comme un camion, attention,
convoi exceptionnel. On décape l’œuvre de Bizet – mais respect quand
même : « foin des espagnolades », « le minimum syndical », on «
dépouille », attention travaux. Et on colore on colore on colore on met
des petits enfants partout. Le tableau d’ensemble évoque une comédie
musicale, Roméo et Juliette, le temps des cathédrales, etc., des gens
qui pleurent à la fin. Krmen
Prélude. C’est assez drôle. Au début. La place de Séville a l’air vivante, on
imagine l’Espagne – mais pas trop quand même – les enfants traversent la
scène, tout ça, on se dit, c’est la vie. Tout le monde cherche Carmen,
tout le monde cherche l’Amour, tout le monde est tout le monde, tout le
monde aime l’amour, si, c’est l’Amour.
Chanson.
Carmen fait son apparition, effectivement sulfureuse, maligne, coquine,
vicelarde, joueuse ; cabotine, surjoueuse, mauvaise actrice, si. Tout le
monde attend le moment où Carmen expose sa conception un poil
pessimiste – drôles de gens que ces gens-là – de l’Amour. Amour : enfant
de gitan désocialisé un peu compliqué à comprendre, pénible et sourd,
un peu con, qui ne répond jamais, court vite et ne prévient pas. Vibrant
éloge de la frivolité, de la légèreté, de l’emprise de la passion sur
la raison, ce chant est adressé à un des gamins de la scène qui, envoûté
par Carmen, déroule des mouvements implorants vers elle, s’approche
irrésistiblement, s’agenouille devant elle qui croque dans une pomme
plus rouge que ça tu meurs en lançant des clins d’œil chargés de lourds
sous-entendus. Côté symbole, j’imagine qu’on touche effectivement là à
quelque chose comme un sujet populaire.
Tout au moins dans le Nord Pas-de-Calais.
On poursuit avec le deuxième acte, véritablement pénible, dans une foire de
costumes clownesques et de chants cool avec en guests : les
contrebandiers aux regard de pirates, Mercédès la teupu, Frasquita la
cops, et le toréro Escamillo qui a assuré grave aux courses de Grenade,
VIP de la soirée. « Vivat le torero Vivat Escamillo ! ». Mais Carmen
repousse les avances d’un mec hype qui murmure aux oreilles des
taureaux. « Hé Carmen, pourquoi que tu viens pas dans ma turne ? ». Ben
mon con, « je suis amoureuse ». « Voyons, Carmen sois sérieuse »,
répond le Dancaïre.
Manquerait plus que ça.
Don José se pointe. « Ola Krmen, c combi1 ? ». « T’as une minute, Didji ? Je
danse ». Carmen sort alors ses castagnettes et 1) claque sa danse
réservée aux soldats pour rendre jaloux Don José - « Je vais danser en
votre honneur, Et vous verrez, seigneur, Comment je fais claquer ces
morceaux de faïence! » 2) N’entend pas le clairon qui sonne et rappelle
Don José à son devoir 3) Apparaît dans toute sa connerie lorsqu’elle
entend effectivement le clairon et trouve ça cool de se faire
accompagner par une musique providentielle – « Et vive la musique qui
nous tombe du ciel ». Carmen est un peu bête, oui, elle est passion,
elle est spontanéité, elle est vie, elle est liberté. A ce moment-là,
d’Oustrac touche quelque chose, oui.
- ‘Tain tu piges keu dale Krmen. La zik c la zik de la retraite, fo ke
je me bar, tcho, dit Don José.
- Ah! J’étais vraiment trop bête!, [répond Carmen, et on approuve]
Ah! J’étais vraiment trop bête! [grave]
Je me mettais en quatre et je faisais des frais,
Oui, je faisais des frais
Pour amuser monsieur! Je chantais! je dansais!
Je crois, Dieu me pardonne,
Qu’un peu plus, je l'aimais!
Ta ra ta ta... c'est le clairon qui sonne!
Ta ra ta ta... Il part... il est parti!
Va-t'en donc, canari!
[…]
Et voilà son amour! »
Et là, grande classe, Carmen se fend d’un bras d’honneur face public.
Les spectateurs sourient. Applaudissements.
Tout cela donne un peu envie de s’enfuir et de jeter son bonnet
par-dessus le moulin – drôles de gens que ces gens-là. Après tout : «
Pour pays l'univers et pour loi ta volonté ! Et surtout, la chose
enivrante : la liberté, la liberté! Le ciel ouvert, pour pays tout
l'univers ». Sois sage ô ma Carmen, et tiens-toi plus tranquille. C’est
ce que j’ai un peu envie de dire à Krmen, moi, qu’on a transformée en
symbole cool de vie, en staraque de la haute. En icône
pop. Carmen, c’est un gros cœur qui bat et qui dit merde. Voilà, je vis
quoi, et je m’en tape de tes conseils, je suis libre-euh, comme le
peuple-euh, comme vous-euh… Entracte
Toute la bonne société bien-disante est là, altière, murmurée, élégante
et droite dans son costume trois pièces - les dandys homos imitation Jean
Paul Gaultier, les fausses femmes à visage orange, les petits connards de 15 ans encravatés. Elle discute avec elle-même, La Société, de passion, liberté, amour,
fougue, brrr, autour d’une gaufre de chez Meert ou d’une coupe de
champagne, c’est quand même Bizet, quoi, merde. Je regarde par la
fenêtre : une masse culturelle et populaire se pèle les miches dehors en
sirotant de la 8, 6° devant les amplis 2000 watts – « ben y a pus de
son »… c’est donc à ça que ça ressemble, la démocratisation culturelle.
Vu d’en haut. Oh ! sur le buffet : de la brioche ! Troisième acte
J’avance à reculons dans la loge et j’aperçois dans la sienne,
présidentielle sous les lustres éclatants, Martine Aubry, sourire
cardinal de l’opéra, qui bouffe ses petits morceaux de Care des
merveille entourée de conseillers en inévitables costumes de l’officiel
invité – veste-noire, chemise-blanche, cravate-bleue-ciel. Ils ont
l’air satisfaits.
Troisième acte, le Fight Escamillo VS Don José. Je me suis demandé s’ils
allaient sortir les gants de boxe thaï - mais non. Carmen débarque.
- Molo les gars !
- Carmen j’en ai plein le dos de souffrir, lâche le Don José bedonnant.
Se pointe Micaëla :
- Don José, laisse béton Krmen, ta mère est en train de crever.
- Bordel !
Acte IV
Bientôt la fin, enfin. Entrée de la quadrille des toreros, des chulos et
des banderilleros, des picadors et d’autres trucs colorés vaguement
hispanisants. Frasquita la cops et Mercédès la teupu conseillent Carmen :
- Vas-y reste pas là Krmen, Don José y t’en veut trop, t’as vu.
- T’inquiète poulette, chuis pas femme à trembler devant lui […] Jamais
Krmen ne cédera (never). Libre elle est née, libre elle mourra (t’as vu
?).
- Comment t’assures !
Et puis Carmen se fait buter par Didji.
On applaudit, Martine est contente et sourit encore (a-t-elle bougé
pendant le spectacle, est-ce un clone de soirée ?). Les drôles de gens
que ces gens-là sont même conquis. Oui, l’opéra peut s’ouvrir au peuple,
qui est capable d’assister à une projection vidéo plein air debout
pendant trois heures devant l’opéra sous 5 degrés. Oui, la politique
culturelle démocratique est possible si l’on maquille les cantatrices
pas chauves comme des camions volés. Oui, l’aménagement culturel est
envisageable sous cet angle pop et putassier.
Carmen est morte ! Vive Carmen !
Drôles de gens que ces gens-là.
Pierre Poucet
Carmen, de Bizet. Mise en scène Jean-François Sivadier – Musique
de Jean-Claude Casadessus. Opéra de Lille, jusqu’au 30 mai. Tournée ensuite, quelque part en France. A pas louper !
Toutes les réactions (9)
1. 21/05/2010 22:43 - Lilloise
Le spectable était fantastique, on sent une forme de ressentiment, dirait-on, contre la grandeur de Martine Aubry et ses choix culturels que vous refusez d'admettre!
2. 21/05/2010 23:07 - Chaosmic
Merci pour cet article poilant! j'en chiale encore!
3. 21/05/2010 23:15 - Jann
Oui, c'est très drôle, l'atmosphère que j'ai ressenti le soir dans certains quartiers de Lille, c'est tout à fait ça, c'est cool, festif, c'est la fête, on y croit, "mais pas trop quand même."
4. 22/05/2010 10:54 - Vespasien
Cest cool, festif, c'est la fête, on y croit, "mais pas trop quand même." Jann a tout résumé ! Allez Martine, fais comme si !
Pour ceux qui s'interroge sur le rapport entre émotion, jouissance liée à l'opéra et influence du public, je les invite à lire la "Vie de Rossini" de Stendhal et à comprendre pourquoi les loges sont compartimentée à Naples et pourquoi le public Français ne conçoit l'opéra que par rapport aux réactions de son voisin... Bien sûr, la Kultur est passée par là... Et le festif fascisant...
5. 23/05/2010 12:19 - Blue velvet
Magnifique.
J'aime l'Opéra je déteste "Carmen."
En plein dans la cible!
Merci.
6. 25/05/2010 15:37 - CHARLOTTE
mon dieu que vous devez être malheureux pour avoir autant de hargne et de vulgarité. Un complexe (inconscient) peut-être ! Une analyse, pensez-y.
7. 25/05/2010 15:39 - Lilloise
@Charlotte, oui et une grosse, d'analyse.
8. 23/07/2010 12:14 - S.
"...pour avoir autant de hargne et de vulgarité..." Avez vous lu Carmen, Charlotte? Carmen, loin du fantasme d'un peuple bohémien tout droit sorti d'un album de Tintin, c'est justement hargne et vulgarité. La liberté, ça tâche comme du gros rouge, l'auteur a raison, Carmen ça sent la sueur et l'huile grasse, ça sent les après midi écrasées de chaleur des banlieues espagnoles, avachis devant une télé commune où l'on ne regardera que "Amour, Gloire et Beauté", Carmen sent la vie, elle nous crache à la gueule que la vie ça pue, mais qu'elle va s'y coller! Et c'est toute la majesté de Carmen.
Il y a longtemps, je me souviens, je me demandais ce que devenait Carmen, une fois la musique tombée... Carmen, vous la croisez tout les jours à un feu rouge. Elle a les seins qui tombent et le rouge à lèvre qui déborde. Elle se saoule la gueule consciencieusement, Carmen, à la 8.6, quand la musique s'arrête, vous arrêtez de la bader et vous lui filez une pièce.
9. 16/10/2010 19:59 - Lola
Pourquoi toutes ces réactions inutiles alors que vous ne pourriez sûrement pas faire mieux.
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Dernière réaction Le spectable était fantastique, on sent une forme de ressentiment, dirait-on, contre la grandeur de Martine Aubry et ses choix culturels que vous refusez d'admettre!  21/05/2010 22:43 Lilloise
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