C'était ton devoir de le tuer
SURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Mathieu Bollon - le 13/10/2008 - 0 réactions -
Le 26 septembre dernier, les habitants de Salomé, près de La Bassée, dans le nord de la France, ont pu découvrir à l'occasion d'une projection publique en avant-première Pleure en silence de John Gabriel Biggs, film qui relate le calvaire d'Ida Beaussart, alors âgée de 17 ans, exposée à la violence de son père, néonazi notoire, qu'elle a tué d'une balle de 22 long rifle en juillet 1989. Plus de 19 ans après, Ida Beaussart tente de se reconstruire et attend son troisième enfant. La mère d'Ida a déclaré très récemment dans un reportage de l'émission Sept à huit (TF1) que c'est elle qui a tué Jean Claude-Beaussart, et non pas sa fille, laquelle aurait accepté d'endosser le meurtre pendant près de 20 ans pour que sa mère ne soit pas inquiétée par la justice. Aujourd'hui, les faits sont prescrits, la justice refuse de se pencher à nouveau sur le dossier alors que les faits ont déjà été jugés. Que s'est-il réellement passé ce matin d'été 1989 ? La justice l'ignore. Mathieu Bollon n'a pas la prétention de présenter LA vérité, seulement UNE des manières dont ce drame a pu se dérouler.
C'était un mardi, le 18 juillet 1989 très exactement, dans la maison des Beaussart à Salomé. La demeure familiale baignait dans un silence parfait, trop parfait pour ne pas être troublé par un événement tragique. Ce matin-là, il était presque huit heures quand tu te décidas à décrocher le Luger 22 Long Rifle qui était accroché au mur de la cuisine en compagnie d'autres pièces de collection du IIIème Reich. Tu y avais déjà pensé maintes fois mais là, il fallait le faire. Trop, c'était trop ! Quand ton père avait menacé de partir à la recherche de ta s½ur, qui avait fugué en compagnie de son petit ami, pour lui faire payer cet acte impardonnable, tu t'étais promis de le tuer. Il fallait délivrer ta famille de ce porc nazi qui tyrannisait ta mère et tes soeurs depuis trop longtemps déjà. Lui qui vous obligeait à faire le salut fasciste tous les matins devant l'immense portrait d'Adolf Hitler qui trônait dans la salle à manger en criant « Sieg Heil ! » à vous en rompre les cordes vocales, lui qui possédait deux bergers allemands qu'il avait baptisés Eva Braun et Wolf. Lui qui vous obligeait à porter des tee-shirts frappés de la croix celtique et ne jurait que par l'idéologie nazie et la haine du « youpin ». Oui, ton père haïssait la démocratie et ses institutions et comptait bien vous transmettre cette haine en héritage. C'est pourquoi il avait pris en charge votre éducation, au point qu'il vous apprenait à lire en vous dictant des passages de Mein Kampf, ce livre qu'il avait élevé dans la famille au rang de livre de chevet comme pouvait l'être la Sainte Bible dans les familles catholiques d'autrefois.
Ce matin-là, tu avais décidé que tu ne te soumettrais pas à la tradition instaurée par ton père, tradition qui voulait que tu salues du bras droit la silhouette sombre du dictateur à la mèche sur le côté, son modèle. Car tu allais le tuer ce jour. Il allait périr de ta main : tu l'avais décidé. Il fallait qu'il MEURE afin que toi et les tiens puissiez enfin vivre dans la sérénité. En outre, il avait caché des bombes dans la maison et dans le village. Donc, il fallait protéger ta famille. Tu devais tuer ou être tuée. Or, entre les deux, tu avais fait ton choix. Tu l'aimais pourtant, ce père que tout le monde craignait dans le village. Ce père, militant de la première heure du Front National, qui en avait été exclu et avait alors rejoint le PNFE [1] de Claude Cornilleau, plus proche de ses idées, et dont il dirigeait la section régionale. Cet homme de 42 ans qui effrayait la région entière à cause de son physique de guerrier viking et ses accès de colère, cet homme qui terrifiait en premier lieu sa famille. Cet homme brutal et fanatique qui avait été condamné à huit mois ferme pour incitation à la haine raciale. Lui qui te battait et t'appelait avec mépris la « mongolienne » en raison de ta santé fragile, parce que tu avais été opérée du coeur et avais du mal à courir vite ou faire du sport. Oui, tu aimais malgré cela cet homme odieux parce qu'après tout, c'était ton père !
Mais il te fallait le FAIRE.
Alors que tu gravissais les marches de l'escalier, arme au poing, pour te rendre au premier étage de la maison, tu repensais à toutes ces années de souffrance que tu avais subies, et qui allaient prendre fin dans une détonation de 22 long rifle. Toutes ces années passées à recevoir des coups de ce père videur de boîte de nuit qui ne s'était toujours pas remis de n'avoir eu que des filles. Lui qui aurait tant aimé avoir des fils, de vrais guerriers de l'ordre nouveau qui sachent correctement tirer au fusil, endurer des entraînements commando intensifs et se montrer fiers d'appartenir à la « race des seigneurs ». Au lieu de cela, il avait quatre filles. Autant dire quatre bonnes à rien, à peine en mesure de lui donner des petits-fils. Même pas capables d'apprendre par coeur les chants nazis. Cet escalier que tu montais, lentement, en prenant garde de ne faire aucun bruit, te faisait alors penser à un échafaud, à cette différence près que ce n'était pas toi la condamnée. Le condamné, c'était LUI. Toi qui n'avais jamais eu le pouvoir de décider quoi que ce soit, voilà que tu étais investie d'un pouvoir absolu : celui de prendre la vie de ton père. Ce PORC allait payer. Toi qui n'avais que 17 ans et ne pesais que 35 kilos, tu allais tuer à bout portant ce colosse de 130 kilos qui terrorisait toute la région, y compris les gendarmes qui ne venaient même plus lorsqu 'ils entendaient des coups de feu.
Lui qui t'obligeait à signer ton nom en écrivant « BeauSSard » parce que ça le faisait rire de provoquer les professeurs de l'Education Nationale, ce repaire de « judéo-bolchéviques » comme il disait souvent, il allait payer pour le mal qu'il avait fait depuis toutes ces années. Tu repensais aux entraînements en forêt auxquels tu étais astreinte, aux manifestations organisées par le PNFE et dans lesquels Jean-Claude assurait le service d'ordre en compagnie de ses « camarades », les autres membres du groupuscule qui partageaient le même combat, et venaient parfois passer des soirées à la maison. Tu t'en souvenais aussi. Bien arrosées, passablement bruyantes, ton père et ses amis en profitaient pour évoquer les dernières ratonnades auxquelles ils avaient participé. Ces soirées aux cours desquelles ils entonnaient inlassablement les chants de la SS ainsi que le « Deutsch land Über Alles » à la mémoire du grand Reich et de ce grand homme que ton père se plaisait à appeler affectueusement « Tonton », comme s'il s'agissait d'un proche ! Tu pensais aussi aux corrections à coups de ceinturon et de rangers qu'il t'infligeait régulièrement, et à la terreur des voisins qui entendaient vos cris mais n'osaient pas intervenir.
Tu avais l'esprit encore plein de douloureux souvenirs lorsque tu entras, sans faire aucun bruit, dans la chambre encore plongée dans l'obscurité de ton père. Ce dernier était couché sur le dos, dans les bras de Morphée. Tu as cherché le meilleur angle de tir puis t'es placé devant le lit, et là, tu as visé comme il t'avait appris. Quand l'aiguille de la pendule qui était accroché au mur de la chambre s'immobilisa sur les huit heures du matin, tu savais que tu ne pouvais plus rebrousser chemin : il était trop tard pour cela. Le destin avait choisi pour toi. C'était ton devoir de le TUER.
Et, alors, tu as tiré.
Deux fois.
Puis tu es sortie de la chambre tout simplement, et tu es allé voir ta mère pour lui dire ces trois mots : « J'ai tué Papa », avant d'attendre l'arrivée des gendarmes. Tu as repensé au corps de ton père, allongé sur le lit, qui n'avait même pas bougé. Et à ce moment-là, tu t'es dit :
« Tu vois, papa, je ne suis pas une mongolienne. J'ai réussi à délivrer ma famille de toi. Je t'ai mis hors d'état de nuire. Toi qui terrorisais tout le voisinage. Je t'ai tué. Voilà, c'est fini ! ».
Et oui, c'était bien fini. En deux détonations de Luger 22 long rifle, tu avais renvoyé l'esprit maléfique de ce père tyrannique et raciste six pieds sous terre. Avant de tirer, tu avais pensé : « Peu importe la suite. Même si je dois finir ma vie en prison, il faut que je le fasse ». Et tu avais bien fait. Car à l'issue de ton procès en huis-clos, devant la Cour d'assises de Douai en mai 1992, tu fus acquittée. Toi, la parricide, acquittée ! Sans doute avait-on estimé que tu avais suffisamment souffert comme cela, que ton calvaire avait trop duré. Qu'il était temps pour toi de te reconstruire, Ida.
1 : Le PNFE (Parti Nationaliste Français Européen) était un groupuscule néonazi, antisémite et xénophobe, fondé en 1987 et qui n'est plus en activité depuis 1999. Dirigé par Claude Cornilleau, sa devise était : « France d'abord, blanche toujours ».
Mathieu Bollon
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