Chanteuse et icône du groupe, Trish Keenan n’est plus. La grande sœur idéale s’en est allée planer au dessus des nimbus qui plombent Birmingham. Avant que de sombrer dans l’oubli, laissons à ce groupe si singulier la place qu’il mérite. Comme les diamants, sa musique est éternelle.
La voix de porcelaine, la douceur du cachemire. Trish Keenan était un accident spatio-temporel. Une parfaite Chelsea Girl, distante et mystérieuse. Longue et brune jeune fille ceinte de blanc que les stroboscopes et les projections visuelles venaient colorer d’un mystère supplémentaire. Trish était une chanteuse atmosphérique, dont le timbre à lui seul savait imposer un climat. Emplissant de sa voix un espace et dévitalisant sa périphérie, le rendant superflu. Dès lors qu’on l’entend, le monde, -ce que l’on voit, ce que l’on sent, ce que l’on entend- n’a plus de sens qu’à travers cette essentielle voix. Tout ce qui est son, couleur, parfum, émotion, vie n’est plus relié qu’a Trish. La frange et le noir de jais de Sandy Shaw, la douceur de Nancy Sinatra, le charisme de Nico. Elle aurait pu chanter Bang Bang, et reprendre The Look Of Love tant elle-même était une forme de chanson. Trish subjuguait par sa présence. Elle était une icône pop dans la plus pure tradition, et à son insu. Elle a toujours assumé avec difficulté le rôle de frontwoman lors des concerts. Le public lui, ne voyait qu’elle.
Dans l’univers musical de Broadcast, il est aussi question de sujétion, d’accoutumance. Une pilule de confort, un état de veille ouaté. Un rêve légèrement perturbé semblable à une journée terriblement banale. Broadcast était cela. Mais aussi un quotidien poétisé à l’essentiel, dont la voix de Trish était la métrique, le métronome et le pacemaker. Le morne quotidien peut être matière à une chanson (Unchanging Window) et une façon de s’échapper. Sans doute est-ce cela qui a accroché le public fidèle de Broadcast. Une non-pop éthérée qui n’a nulle ambition de s’imposer, nul désir d’un quelconque pouvoir de fascination sur son auditoire. Des plages sobres, quasi-vierges de toute dramatisation; une invitation à transposer ses émotions propres sur ces motifs en demi-teintes. Des pages blanches de tout ressenti préliminaire. Une portée sans notes, juste quelques soupirs.
Broadcast n’a pas été un groupe reconnu. La durée d’existence et les années de disette ne suffisent pas à faire de vous une star. Trois albums et deux compilations, en quinze ans c’est peu. Le récent décès de Trish n’a fait que rappeler la discrète présence sur la scène musicale de ce groupe singulier. Mais le groupe a eu la chance d’être hébergé par le label Warp, respectueux des ambitions de ses artistes et, comme tout indépendant de la profession, prenant le temps de la réalisation. En bonne compagnie avec d’autres orfèvres de l’électro tels Autechre, Boards Of Canada, Aphex Twin -Brian Eno a choisi Warp pour son dernier album- Broadcast œuvrait lentement à ses expérimentations exigeantes. Inspirée par Poe, Henry James mais aussi la technique du cut-up de Gysin et l’écriture automatique de Soupault et Breton, Keenan se définissait comme un «instrument du langage». Ce qui suggère de se soumettre, de se laisser aller et laisser manipuler par le langage. Point de contorsion littéraire ici, mais une écriture de l’ouvert, dictée avant tout sur par l’intuition.
Broadcast oscille entre les influences les plus diverses, et n’en choisit aucune... Même si l’on décèle, comme dans toute la scène expérimentale psychédélique pop, la figure mythique de The United States Of America, auteur d’un unique album en 1967. Une électronica intemporelle, entrelacée de Moogs et clavecins, faisant la jonction entre les popsongs délicates des années soixante et un minimalisme synthétique, déstabilisant mais étrangement réconfortant. Les compositions dans un style des plus classiques (guitare-basse-batterie) s’habillent avec classe d’aventures sonores de toute beauté (Still Feels Like Tears) et d’arrangements d’une rare élégance. Sur Poem Of A dead Song, Broadcast rompt violemment sa mélodie au moment de l’envolée céleste, comme on tranche d’un coup le câble d’acier où évolue l’équilibriste. Alors qu’Hammer Without A Master glisse vers le cauchemar Technicolor, les productions de la…Hammer précisément. Bandes originales de films, entre fantastique toc et SF de papier mâché, mais aussi le giallo (You Can Fall), Mario Bava, John Barry… (Phantom; We’ve Got Time). Les ambiances sombres et inquiétantes avaient saisi les oreilles attentives, on avait remarqué dès lors une touche personnelle et inédite, fort heureusement très éloignée de l’easy-listening qui revivait sur le cadavre de la nostalgie 60’s, via… Austin Powers (sic). Déjà le premier album, The Noise Made By People contenait toute cette richesse. Sans avoir vraiment cherché les références, d’emblée toute la culture musicale-et cinématographique- de Broadcast s’y dévoilait.
La mutation avec Haha Sound laisse de longs et surprenants espaces aux silences, à l’étirement de la texture musicale et aux absences chloroformées. Moins sombre que le précédent, il permet au quatuor d’asseoir sa réputation…et de se séparer, pour ne (re)devenir qu’un duo. Ce retour à l’essence de Broadcast fera de Tender Buttons un album plus ouvert, plus pop et direct, une basse omniprésente (l’instrument initial de James Cargill) soutenant le rythme de titres tels America’s Boy, I Found the F, Corporeal. Dans l’ensemble, le son et les mélodies restent identifiables dès les premières secondes…Il ne s’agit pas, dès lors, de creuser un sillon ou de tenter les virages artistiques à 180 degrés, mais de laisser se jouer la musique, l’art, qui ne demande qu’à jaillir de vous. Broadcast s’exécutait sans frémir.
Broadcast est chant pour vierges suicidaires, comptine et berceuse pour âmes chiffonnées, filtre des rayons du soleil sur l’édredon de cellulose. Le rêve de vie d’adolescent n’est viable qu’au-delà du monde du sommeil. On pense aussi à l’Another Green World d’ Eno, temps suspendu dans la salle d’attente des angoisses journalières, toile d’araignée au plafond, obsédante. Toutes ces beautiful maladies sont dans le chant détaché de Trish Keenan et la musique de Broadcast. Un malaise involontaire, une pesanteur plaquant au sol alors que tout en Broadcast tend vers les décollages verticaux, à la manière d’un krautrock primitif. Le «laisser-aller» invoqué est bien ardu à appliquer à soi-même quand on vit maigrement à Birmingham.
Broadcast n’a jamais roulé sur l’or, mais pire encore n’a jamais vraiment vécu de son art. Souvent fauché, Broadcast se sépare d’instruments par nécessité vitale, les rachète plus tard. Et Trish, qui n’avait jamais quitté sa ville natale, hormis quelques tournées. L’ironie de son triste destin prendra l’aspect sordide d’un virus mortel, contracté bien loin vers le Levant. Trish, qui rayonnait de l’intérieur et qui de tout son chant émerveillait un public fasciné, allait souffrir seule dans une lugubre chambre d’hôpital de Birmingham, encore. Broadcast ne trichait pas car il n’en avait pas les moyens. Son inconfort matériel trouvait en la musique le moyen de s’enrichir d’instants précieux en jouant, à se rêver une vie, et le rêve prenait vie. Comme une offrande généreuse cette pop modèle donnait à entendre, par delà la musique, les incertitudes: d’une carrière toujours en suspend, du réel de l’existence et de la fatuité, de l’absence de logique du monde (l’objet et le sujet sont des thèmes majeurs, tout comme le concret se heurte aux forces abstraites qui agissent: Pendulum, Echo’s Answer). La vie dans sa plus simple et honnête expression.
The Future Crayon, deuxième compilation du groupe, montrait la boulimie créatrice et l’excellence constante qui animaient ce groupe unique. Un album était en gestation. Il n’y a désormais plus de futur pour Broadcast. La chaleureuse bien que distante voix de Trish se taira à jamais, nimbée dans son énigme d’Ophélie endormie. Restent des albums somptueux, délicatement ciselés par la passion et animés par une inhabituelle grâce. Maintenant l’intemporalité retrouve l’immortalité du Rêve de la vie cher à Shelley. Mais nous avons perdu une sœur.
Gaël Giovannelli
Toutes les réactions (7)
1. 24/01/2011 09:50 - Sixty Forty
Bel hommage.
R.I.P Trish.
( putain de virus...)
2. 24/01/2011 10:20 - Nejma
Article touchant et profond
3. 25/01/2011 12:00 - W.A.R.P
La musique de Broadcast restera intemporelle... pop rétro futuriste onirique avec une voix délicieuse!
J'adore les chanteuses aussi il faut se brancher sur une nouvelle signature du label Warp sortie au mois de septembre : The Hundred in the Hands avec une chanteuse tout aussi délicieuse mais dans un autre registre... Eleanore Everdell est assez terrible!
4. 26/01/2011 13:36 - tristan
La douce voix cristalline de Trish Keenan me manquera autant que cet étrange atmosphère qui émanait de Broadcast. De ce groupe subsistera de belles mélodies et beaucoup d'amertume!
Félicitations Gaël pour cet article qui représente à mes yeux le plus bel hommage qu'il m'ait été donné de lire ces jours-ci, et dieu sait que j'ai le temps en ce moment, que ce soit sur la toile ou même dans la presse "spécialisée". Merci beaucoup.
5. 26/01/2011 14:44 - stéphane
Merci de nous avoir fait découvrir ces artistes.
Il est dommage de n'entendre quasiment jamais parler de groupes de cette qualité autrement que lors de circonstances tragiques!
6. 26/01/2011 21:26 - tristan
Dans la même verve, je rajouterai Lali Puna et Ms. John Soda tout en sachant bien évidemment qu'aucun groupe ne remplacera Broadcast.
7. 30/01/2011 00:59 - Un contemporain
Merci pour ce très bel article, qui m'a permis de découvrir ce groupe fascinant. Cette belle artiste vivra désormais dans une mémoire de plus. Sa voix habitera de nouveaux murs. Elle semble avoir toujours eu pour propos de hanter. Ses textes parlent d'un monde qui laisse à penser qu'elle est quelque part aujourdhui. Encore merci.
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