Bourreau mon amour
SURLERING.COM - MURDER BALLADS - par Frédéric Elies - le 27/01/2005 - 0 réactions -
« Tu me tues, tu me fais du bien » fait dire Marguerite Duras à la héroïne d'Hiroshima mon amour. Quand la victime se fait la complice active des crimes commis sur elle, les repères traditionnels de la morale et de la justice s'estompent. Certains faits divers sont de ce point de vue édifiants : Le 30 novembre 2004, le pardon spectaculaire de Chantal Godrie, rendue aveugle à la suite d'un coup de feu tiré par son mari, conduira la Cour d'assises de Douai à prononcer une condamnation particulièrement légère contre celui-ci. Le droit doit-il cependant suivre la logique de soumission de ces victimes qui abdiquent parfois leur dignité au nom de l'amour de leur bourreau ?

Cette aliénation trouble, connue sous le nom de « syndrome de Stockholm » lorsqu'elle lie l'otage à son ravisseur, intrigue autant qu'elle fascine et invite à s'interroger sur les sombres ressorts de ces attachements paradoxaux.
Le procès Godrie : l'amour aveugle
Accablé de dettes, Jean-Claude Godrie, 55 ans, ne voyait pas d'autre porte de sortie que la mort. Mais hors de question pour lui de la prendre tout seul. Un matin de septembre 2002, il empoigne sa carabine à plomb, pointe le canon sur la tête de son épouse Chantal et tire. L'intervention de son fils l'empêche de retourner l'arme contre lui comme il en avait l'intention. Il s'effondre. La police et les secours sont alertés. Chantal aura la vie sauve, mais la rafale de plomb lui coûtera la vue.
Le cas Godrie est un fait divers tragique que rien ne semblait distinguer du flot ordinaire des drames conjugaux, jusqu'à ce que le procès, qui s'ouvre deux ans plus tard devant la Cour d'assises de Douai, ne révèle une incongruité de taille. Chantal Godrie s'y révèle être une victime très différente de celle qu'on attendait. D'ailleurs, elle refuse tout bonnement d'être qualifiée de victime. Aux yeux de tous, elle brandit fièrement son pardon. Comme elle le clamera haut et fort devant des jurés, une seule personne doit mériter la commisération : C'est le malheureux Jean-Claude, poussé à bout par le mauvais sort et les créanciers. La presse se fait le relais de ses déclarations surprenantes : « Si nous étions séparés à nouveau, ce serait bien plus douloureux que d'être aveugle, je ne conçois pas la vie sans lui ». D'ailleurs, l'avenir désormais ne peut que briller pour les Godrie : « Notre amour est encore plus fort ». Jean-Claude quant à lui supplie les jurés de lui accorder leur clémence au nom du lien qui l'unit à sa femme. « On va renaître », annonce-t-il tranquillement à la Cour. Le couple de quinquagénaires compare avec naïveté son destin à celui de Roméo et Juliette. Chantal se prend même à rêver tout haut : « Ca doit être beau de partir comme ça ensemble ».
Devant ce flot de sentimentalisme baroque, le jury capitule. Suivant le réquisitoire de l'avocat général, il condamne Jean-Claude Godrie à seulement cinq ans d'emprisonnement avec sursis. Un verdict étonnamment indulgent si l'on songe que l'accusé était traduit pour tentative d'assassinat et encourait de ce fait la réclusion à perpétuité. Les médias, partagés entre les facilités du cynisme moqueur et de la démagogie éhontée , peinent à mettre le doigt sur les causes du malaise que ce dénouement provoque. Il paraît pourtant difficile d'échapper à la question qui se pose ici avec insistance : le renoncement de la victime à se considérer comme telle efface-t-elle le crime ? Cette interrogation a déjà fait couler beaucoup d'encre à propos du phénomène désormais bien connu sous le nom de « syndrome de Stockholm ».
Des otages sous le charme
Le comportement surprenant de certaines personnes prises en otage, qui, littéralement «subjuguées » par leurs ravisseurs, en viennent à adhérer à leur cause, a pour la première fois été mis en lumière lors du hold-up du Crédit suédois de Stockholm en août 1973. Devant des journalistes abasourdis, les clients et employés séquestrés s'étaient interposés entre les forces de l'ordre et les malfaiteurs, prenant activement la défense de ceux-ci durant le procès qui s'ensuivit. L'affaire avait connu un couronnement spectaculaire, puisque l'une des « victimes » énamourées avait fini par épouser l'un des preneurs d'otages.
Aussitôt conceptualisé, le syndrome dit « de Stockholm » connut un déferlement d'illustrations très médiatisées dans les années soixante-dix et quatre-vingts. A quelques variations près, le scénario suit toujours la même trame : Coupés du monde, affaiblis par le choc de la séquestration, les otages développent peu à peu un sentiment de confiance, puis de gratitude envers leurs ravisseurs, et en viennent à envisager le fait de leur avoir laissé la vie sauve comme un don d'amour. La voie est alors libre pour un véritable gavage idéologique facilité par la dilution de tout sens critique.
Le cas de Patty Hearst demeure l'un des plus célèbres : Cette jeune Américaine, petite-fille de William Randolph Hearst, un grand magnat de la presse américaine, avait été enlevée le 4 février 1974 à Berkeley par un commando terroriste se réclamant de l'« Armée de Libération Symbionèse». Enfermée pendant cinquante-sept jours les yeux bandés, régulièrement maltraitée et violée, la jeune fille subit un véritable lavage de cerveau et finit par participer volontairement à une attaque de banque en compagnie de ses ravisseurs. Finalement arrêtée, son procès défraya la chronique. La mise en avant du syndrome de Stockholm par ses avocats lui valut peu de compassion de la part des jurés qui n'hésitèrent pas à la condamner lourdement pour complicité de hold-up.
Amour et soumission : Une stratégie de survie ?
La réflexion sur le syndrome de Stockholm et ses paradoxes peut être étendue à tous les cas où une victime d'un traitement dégradant, une femme ou enfant battus par exemple, vont épouser la logique perverse de leur tortionnaire. Là encore, les annales de la justice américaine sont riches en exemples spectaculaires : Ainsi Carol Smith, une jeune fille enlevée en 1977 par Cameron Hooker, un psychopathe qui fait d'elle son « esclave sexuelle » pendant sept ans, finira par se plier complaisamment aux caprices sadiques hard de son ravisseur. Lors du procès de celui-ci, finalement dénoncé par son épouse, le public américain découvrira avec surprise les lettres témoignant des sentiments ambivalents de la jeune victime envers celui qu'elle appelle son « maître » et les nombreuses occasions d'échapper à son emprise qu'elle n'a pas saisies.
Les études psychiatriques qui décortiquent les rouages des comportements de ceux et celles qui entrent dans le jeu de leur agresseur ont le mérite de mettre l'accent sur l'impératif de survie qui est finalement le moteur sous-jacent de cette soumission. Tout comme l'enfant démuni qui n'a d'autre choix que de se livrer aux désirs de ceux dont il dépend, certaines personnes isolées et constamment menacées dans leur intégrité physique peuvent se retrouver dans un état de dépendance régressive, au creux duquel va naître contre toute attente l'amour le plus fou. Cet attachement qui défie toute logique apparaît alors comme la stratégie la plus efficace d'un instinct de survie qui commande l'adhésion du c½ur et de l'âme à la loi même aberrante dont dépend la survie du corps. N'est-ce pas alors le rôle de la justice, lorsqu'elle est amenée à se prononcer, de briser cette aliénation qui se retourne contre celui qui y consent et finit par servir une dynamique mortifère ?
Le rapprochement entre le syndrome de Stockholm et le pardon accordé par Chantal Godrie à son mari pourrait être qualifié d'abusif dans la mesure où l'attachement qui a uni les protagonistes de cette affaire n'a pas attendu le surgissement de la violence pour naître. Le parallèle est cependant éclairant si l'on considère que le discours amoureux y a servi d'excuse à un aveuglement qui semble avoir atteint aussi bien la victime que ceux et celles appelés à se prononcer au nom de la société sur cette tentative d'assassinat. Or, il est permis de rester dubitatif devant cette invocation de l'effet purificateur d'un amour qui laverait de tous les crimes. Il est libre à chacun de succomber aux charmes parfois sulfureux de ces histoires où la fusion amoureuse se distingue mal de la mort. Rien en revanche ne saurait justifier une soumission irréfléchie du droit et de la justice à une logique dangereusement sentimentale qui fait oublier que les racines d'un tel amour sont peut-être à chercher dans les délices d'un masochisme qui finit quelquefois par transformer l'être humain en l'artisan de son propre anéantissement.
Frédéric Elies
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