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Björk : « where is the line with you » ?

SURLERING.COM - SOUNDTRACKS - par Judith Spinoza - le 20/09/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Un nouvel album, « Medulla », un retour à l'essence islandaise, aux paysages marins imprévisibles et sonores - une traversée. Ivre, Björk garde le cap de l'expérimentation. Armée d'un minimalisme instrumental mais d'une mélodie-Pégase. Tour à tour mélancolique, palpitante, soudaine, la voilà. Dès que sa musique fait irruption dans la tête, se rue sur nos sens, le corps se fend d'une musique pourpre - une raclée électrique et cabotine venue d'une polyphonie extatique, aérienne.
Pas de préambule -  irracontables mélopées rythmées.

 

Chants-sons

« ...and you can follow these notes I'm singing up to the mouth's cradle (...) and you can use these teeth as a ladder up to the mouth's cradle, the mouth's cradle and you can use these teeth to follow my voice tooth by tooth. » (1)

Muette d'elle-même Björk sans cesse se renouvelle et laisse s'élever ce qui échappe à nos sens ; fait un pas puis, allusive, animale et souriante, sombre, silencieuse, obscure, lointaine, serrée de mélancolie joyeuse - nous offre de la suivre dans cette escapade vers un nouvel univers, la « desired constellation » (2).

« Pleasure is all mine » ; c'est par cette ouverture que la chanteuse islandaise nous invite dans son dernier album, sorti fin août, entièrement enregistré a capella dans un studio de Reykjavík. Réalisé en collaboration avec une douzaine d'artistes, notamment Mike Patton, Gregory Purnhagen, Rahzel, Robert Wyatt, Tagaq, un musicien inuit, Mark Bell, Valgier Sigurdsson, le duo Matmos et le Choeur islandais, « Medulla » réuni des chanteurs hétéroclites et expérimente cet homme-orchestre vocal.

Inspirée, quoiqu'on en dise, Björk innove encore, avec le choix de la profondeur et épure, au risque d'en décontenancer plus d'un, dont les fans. Accumulant rêves, songes, plaies, rivages, aurore immaculée, elle rassemble dans cet album son identité non pas fantasque, mais dense, multiple, abritée derrière le roulement silencieux des chants-sons et leur rythmique musicalité.

L'usage du merveilleux : rythmique vocale et minimalisme instrumental  

Au commencement du conte musical : Björk.
Les visions oniriques, les histoires, l'esprit les avait oubliées. Encore une fois - après « Vespertine » et « Homogenic » pour ne citer que ses albums les plus récents - Björk, dionysiaque, nous les révèle sans détour : l'extrême, le pic du pathos, de la joie dans des vagues électriques, de ses douces explosions qui tendent son chant. « I  want to be flexible (...) I'm elastic for you » (3) chante-t-elle. Ainsi donc, Björk, en aiguë et en grave, jamais statique, poursuit avec cohérence mais sans redites sa musicalité, allégeant la charge instrumentale au profit de la seule Voix, la sienne, celle des autres artistes et des choeurs.

C'est en effet la voix qui, fusionnée et parfois remodelée par l'électronique, anime, module et soutient l'ensemble des compositions. À l'instar d'un rap, les tranches et les éclats vocaux des collaborateurs de Björk forment l'armée de notes-bruitages et de cadence (plages 11 et 12, l'intro de la 7 et de la 14), voire un « trombone humain ».
La matière première et la musicalité des morceaux s'engendrent d'elles-mêmes, animées par la rythmique vocale, relayées seulement à l'arrière plan par les rares beats et les samples purement électroniques.

Belle enchanteresse qui nous crie dans le chant. Surenchère humaine et musicale, tournoiement, inflexion sonore qui racle le coeur, s'extirpe cramoisie du dedans. La voix incandescente, animée du désir enfantin remonte, cherche à la lisière de l'alphabet des sons. Le domaine du jeu ne suffit pas. De cette bouche qui crache l'Islande, bleue, martelée, inexpiable, de cette bouche qui pille l'habitacle musical et hurle magnifiquement un songe palpitant, sort une lecture épurée mais paradoxalement plus travaillée. La matière brute ciselée.

De naissance et d'égorgements sonores

« Quand s'élèvent les vents, sur la mer qui s'agite
Les vagues aussitôt commencent à s'enfler ;
Sur les sommets des monts on entend un bruit sec ;
Les rivages au lion confusément résonnent
Et dans les bois grandit un immense murmure.
» (4)

La musique clapote, en forme sinusoïdale, parfois concentrique puis en un va-et-vient - la vague, le ressac. Tout près, la lame de fond porteuse d'une charge sonore qui castagne, délivre la note successive sur un embrun voluptueux. L'Islande si proche se dessine, ensuite portée sous nos yeux par les mots inconnus, par ce langage d'elfe qui délicatement enserre la tête : « Völkuro », « Öll birtan ». Un hommage à sa terre et ses rivages.

Du vent froissé qui s'immisce dans l'oreille.

Livrant et combinant d'ordinaire les instruments à l'ordinateur, Björk, après nous avoir habitué aux violons, n'use que du piano dans ce dernier album (« Ancestors », plage 11). Il offre ses notes-velours, souples et graves, enchaîne la séquence musicale, et soulève enfin les picotements électriques des voix en transe.
Courant alternatif, qui nous branche successivement sur la douleur ou l'euphorie, qui alimente le chant des images sonores nouvellement nées. « Where is the line » ? Non, il n'y a guère de bornes ou de limites musicales, et cela c'est bien la patte de Björk.

Ce mélange incroyable de sons et de référents organiques - cordes vocales tendues, paysages côtiers, rochers marins, l'onde océane - et de supports techniques, cette même juxtaposition permanente entre la tradition - la terre, l'essence, la nature, les choeurs - et l'innovation, l'expérimentation, s'élance et trouve un équilibre à l'image de l'Islande. À l'image d'un pays en osmose avec son environnement, respectueux de sa nature, dont la capitale a néanmoins développé une architecture futuriste. À l'image de l'artiste virtuose qui réunit matière et esprit, émotion et maîtrise, voix et outils, un certain romantisme et la brutalité serpentine des cadences. Björk n'en fait qu'à sa tête, prenant des risques vis-à-vis de la logique commerciale, combine les possibles, explore, tout simplement, sans aller trop loin, goûtant le plaisir de la Création.

Liquide, solide. Sa voix incruste le son dans nos oreilles, de cette maîtrise qui ne tue pas l'émotion. Björk souffle un cri, aspire une note, la tient, l'absorbe, la recrée, inventive, mutine, mâture maîtresse à présent, drapée de sa seule voix.
« Je ne sache pas de danger plus insidieux ni de malédiction plus mesquine que ceux d'un temps ou maîtrise et perfection désignent à peu près l'artifice et la convention vaine, ou beauté, virtuosité (...) signifient avant tout ce qu'il ne faut pas faire. » (5)


Judith Spinoza

Notes
(1) « Mouth's cradle », plage 12
(2) En référence à « Desired constellation », plage 8
(3) « Where is the line », plage 3
(4) Virgile, « Les Géorgiques », traduction de Marc Chouet
(5) Jean Paulhan, « Les fleurs de Tarbes »



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Judith Spinoza par Judith Spinoza

Critique d'Art Ring 2003-2004.

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