Sur le RING

Be Yourself, chronique des années 90'

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Etienne Lhomond - le 24/05/2010 - 6 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

débats & opinions

- Chronique des années 90, où il sera (était) question de la nécessité d’être soi-même et de rester cool dans le débat.


Il y a vingt ans, naissaient les années 90. Pour nous, ce furent les années de la jeunesse. Nous ne comprenions rien à la politique, on s’en foutait un peu, nous n’avions pas connu les divagations mitterrandiennes de la génération X, mais on pensait que le grunge de Kurt Cobain fournissait une bonne BO à cette décennie et que le rock pouvait encore, du moins, pour quelques temps, être une idée marginale. C’était cool d’être marginal. D’ailleurs, tout était cool dans les années 90, il fallait être cool. Il y avait quelques formules, qui balisaient ainsi l’esprit du temps présent. On pourrait les rassembler en une phrase : chacun son trip, relativise, c’est subjectif, reste cool et sois toi-même. C’étaient les années 90. Commençons tout de suite par examiner cela d’un peu plus prêt. Chacun son trip : ça se tenait, il y a des choses qui se discutent et d’autres qui ne se discutent pas, ou plutôt, qui se discutent avec légèreté, le tout, c’était de ne pas trop généraliser l’adage, ce qui arrivait souvent, trop souvent. Relativise : ça serait tentant de s’en moquer, mais au fond, qu’avons-nous fait, sinon pousser le raisonnement jusqu’au bout, relativiser le relativisme ? C’est subjectif : ça, c’était la vraie connerie du lot, un vieux dualisme qui ne veut rien dire, une question de pronominalisation, une façon de se soustraire de l’exigence du nous. Reste cool : c’est peut-être ce qui était le plus pertinent, dans le contexte. Cool, étymologiquement, c’est froid. Froid, cérébral et méthodique. Reste au frais, deviens un frigo, cool. Comme une machine. Garde la tête froide, ne brûle pas tes cartouches trop vite, ne te laisse pas envahir par la colère, ne passe pas du coté obscur de la force. Je place ici ma mention. Sois toi-même : ce n’était pas fondamentalement faux non plus, mais c’était d’une prétention crasse. Pour être soi-même, il faut d’abord avoir été tous les autres, alors, sois toi-même, ça tournait rapidement au trip égotiste. Le mot d’ordre de l’époque pourrait donc se résumer ainsi : sois futile dans la superficialité. Ce n’était pas si con, au fond, même si cela a donné naissance au dandysme cabotin de Beigbeder. Ne vous posez pas trop de questions, toutefois. Toujours est-il que, n’en déplaise peut-être à feu Philippe Muray, ça faisait partie de nos paradigmes, et ça avait ses avantages. Je récupère ici ma mention cool, pour vous avouer qu’aujourd’hui, je regrette parfois que nous ne sachions plus ainsi lâcher prise. Ce n’est pas comme si nous avions le choix, mais cette futilité dans la superficialité générale avait du bon, au moins pour les règles tacites qui régulent les rapports humains ordinaires. Laisser tomber, comme le suggérait Leary une vingtaine d’années plus tôt, c’était ça, être cool, non pas tant parce que ça n’en valait pas la peine, mais peut-être parce qu’on savait que, l’important, s’était surtout l’urgence de rire de tout, y compris de l’hilarité générale. C’était bien pratique, d’être jeune, bien encadré et nécessairement un peu idiot. Ça permettait au moins d’entretenir les plus passionnants débats, sans se prendre trop au sérieux, c'est-à-dire, en gardant à l’esprit que l’essentiel était ailleurs, là, il était encore un peu trop tôt pour le dire... Et puis, maintenant, je vois bien, je vois bien que mon époque s’est imprimée en moi, malgré moi, là où je ne l’attendais pas. J’appartiens à une génération de postmodernes dont les rapports humains étaient dominés par la nécessité de restez cool. A l’époque, il ne s’agissait encore que de donner un cadre aux échanges, d’entretenir un certain civisme, jeune et moderne, et non d’adhérer pleinement au relativisme/subjectivisme intégral de la funitude altermondiale. (Rayez la mention inutile.) Peut-être, toutefois, était-ce le cas de ceux qui inventaient ces gimmicks pour la jeunesse postmoderne. Mais pas pour nous, pas encore, enfin, peut-être, seulement pour quelques-uns. Mais c’est de la nostalgie, subjective, très certainement. Au final, on était aussi merdeux que n’importe quelle autre génération.

La généalogie du nihilisme historique sait réinventer ses masques.


La particularité, pour nous, c’est que, dès le départ, tout était possible. Je veux dire que tout avait été tenté, que tout avait été fait, c’était, du moins, l’impression persistante que nous laissait ce monde en kit que l’on avait fabriqué pour nous. Une saveur de rien. Le problème, c’était le choix, faire un choix, dans toutes les possibilités disponibles. La conjugaison de tous les possibles que nous offrait l’existence était devenue l’impératif suprême. La seule limite dans le possible, c’était de ne pas limiter les possibilités de l’autre, si possible. D’où, inévitablement, la nécessité de demeurer superficiel, futile et cool. Ne pas trop s’immiscer dans les affaires de l’autre, parce que, chacun son trip, voyez-vous, n’est-il pas ? Nous grandissions dans un simulacre qui prétendait ainsi résoudre le problème du mal, à jamais. Mais le monde était déjà usé de toutes ces possibilités interchangeables. La preuve, si vous pouvez la saisir, la liberté, c’était devenu faire ce que je veux, où je veux, quand je veux. Mais évidement, comme on pouvait déjà tout faire, comme tout nous était permis, on finissait par ne plus trop savoir ce que l’on voulait, au juste. Nous n’avions rien à combattre, rien, aucune base pour une potentielle révolte, une potentielle expiration. On était déjà gavé de tout, prématurément vieilli par le système qui faisait de la jeunesse l’horizon ultime de la civilisation. Nous, ce qu’on voulait c’était surtout écouter de la bonne musique, le reste… ça ne nous concernait plus vraiment. Plus rien ne méritait notre attention. Chacun son trip, relativise, c’est subjectif, reste cool et sois toi-même. Merci Timothy. En conséquence, sans nous en rendre compte, nous avons fait du divertissement, du fun, la seule préoccupation qui vaille. Ou bien quelqu’un l’avait fait pour nous, mais, ça revenait au même. A peine né, on pataugeait dans l’accoutumance à toutes les formes de plaisir, asphyxié. Autrement dit, je m’en rends compte à présent, nous sommes vite devenus des libéraux, au moins sur le plan du désir, et peut-être aussi, parfois, sur celui du droit. Pour autant, finalement, nous avions également quelques reproches à faire, quelques aspirations, évidemment naïves, concernant le système idéal. Il ne nous était pas encore interdit de les avoir. Il fallait passer par là, je pense, pour mesurer pleinement le désastre des années zéro. C’est pourquoi, moi, ma génération, et quelques autres, il nous était impossible de dire à nos parents, au système scolaire et à l’ensemble de la société ce que nous voulions faire de nos vies, puisque nos vies consistaient à cultiver le tout-est-possible, jusqu’au bout, jusqu’au moment où, précisément, tout devenait impossible. Ma génération Y, c’était le climax du progressisme.

Nous étions les enfants perdus de la postmodernité.

Alors, dans l’ivresse généralisée, quel interdit nous restait-il à braver, sinon celui qui consistait à mettre notre résistance à l’épreuve, encore et encore, jusqu’à l’autodestruction ? Pourquoi ne pas aimer ce qui achève de nous détruire, et pourquoi ne pas haïr ce qui ne nous détruit pas, pas encore ? Par alternance, ensuite, nous pourrions toujours embrasser de nouveau ce qui nous berçait de bonheur stérile, et détester ce qui n’attendait que le bon moment pour nous détruire. Le piège était parfait, finalement, car quelques soient nos choix, en dehors de l’autodestruction, rien ne nous permettait de transgresser les limites de cette société que l’on nous avait offert sur un plateau télé. Qu’il s’agisse du gauchisme le plus débridé ou de la droite dure, il s’agissait encore et toujours de protéger notre petit confort menacé, notre jouissance matérielle toujours remise. Le gauchiste voulait que le riche partage avec le pauvre, mais il ne voulait pas délocaliser en Pologne. La droite dure se parait de concepts conservateurs périmés, (paradoxe !) mais elle défendait ainsi la décadence libérale qu’elle voulait combattre par ailleurs. S(t)imulant l’érection, on finissait systématiquement par bander mou, tous autant que nous étions. Bizarrement, la liberté dont on nous avait confié la responsabilité était une mauvaise came, une aliénation mettant en suspend notre liberté effective, au moment même où nous étions censés jouir de la plus grande indépendance. Lorsque tout est possible, l’individu n’a plus d’autonomie, c’est ce que nous apprenions, jours après jours. Ceux qui ont été au bout, ceux qui ont été jusqu’à reconnaître que l’espace et le temps étaient les dernières contraintes qui demeuraient viables, ceux qui ont eu la volonté de surpasser ces dernières limites, ceux là sont morts. Ce sont eux, les authentiques produits de notre temps, ce sont eux les citoyens parfaits de la postmodernité, tous ces suicidés qui sont morts à cause de l’amour de leurs parents. Jérôme, Vanessa, Xavier, les martyrs postmodernes. Ils ont ouvert la voie, ils nous ont montré où tout cela nous menait. Pur instinct de survie, la désintox consistait donc très logiquement à se tremper la cervelle dans les métaux les plus lourds. Nous n’avions ni tord ni raison de le faire, mais c’était la seule façon pour nous d’être libres : s’aliéner de nouveau. Notre monde avait confondu la permission et le choix, la possibilité et la contrainte. Les droits et les devoirs, les droits qui devenaient des devoirs. Tout se renversait. Ce qui était permis, toutes ces possibilités interchangeables d’expression du droit à la liberté et au bonheur, finissaient par former l’ultime contrainte. Or, tout le monde sait que c’est la contrainte qui rend le choix déterminant. Notre liberté, en conséquence, c’était le seul choix des chaines avec lesquels nous voulions mourir. Ne comprenez pas que nous cherchions à mourir pour une cause, comme l’avait fait la génération précédente, mais mourir était devenu notre cause, mourir avec style, si possible, c’était le but. Le suicide, obsession, encore. Cependant, nous avons découvert qu’avoir le choix, ce n’était encore qu’une possibilité, parmi d’autres... Notre seule, unique liberté, définitivement, ce fut donc le poison de la drogue. On se shootait à la dépendance, physique, charnelle, organique. L’intérêt de la drogue n’était plus dans le bénéfice assumé, mais dans le risque recherché. Toxicomanie. S’assujettir aux souveraines humeurs que la viande savait diffuser, depuis toujours, c’était la solution. Le plus puissant des psychotropes attendait que l’on fasse appel à lui, au fond de notre cerveau, dès le départ. Ainsi, si nous désirions connaître le vertige d’une vie toujours sur le point de s’anéantir, c’est que c’était la seule façon pour nous de désirer de nouveau. Pour ne pas devenir des âmes errantes, comme les martyrs de notre ère, il nous fallait retrouver la douleur de l’incarnation, se shooter à la douleur physique, au point d’en devenir les plus fervents serviteurs. Ce fut notre libération. En conséquence, nous avons ainsi souhaité détruire les trips de chacun, détruire la superficialité, le caractère futile de l’existence, faire de nos vies des drames qui ne soient plus tragiques, anéantir nos egos, cesser d’être cool, ne jamais lâcher prise, prétendre à l’absolue vérité… C’était notre scandale, c’était notre liberté. Nous avons alors réalisé combien il est difficile, exigeant et ambitieux de devenir des esclaves, et c’est ce que nous savons, à présent, et c’est, toujours, tout ce que nous savons…

Retour vers les années 90.


Nous étions déjà prêts pour la mondialisation, nous étions la mondialisation, celle des entreprises, du monde du travail, de la flexibilité. Nous devinions que nous aurions plusieurs vies à vivre en une, toutes plus mornes les unes que les autres, chacune cherchant à renouveler le néant de la précédente. De même pour la mondialisation sociale, celle des peuples, des races et des religions, nous y étions préparés, du moins, à l’échelle de l’Europe. Nos grands-parents s’étaient entretués durant des siècles ? Nous, nous allions partager nos vies avec des humains de la Terre entière. Nous étions prêts, c’était clair pour nous. Et nous l’avons fait. Nous nous sommes mariés avec des hommes et des femmes venus d’ailleurs, nous avons réinventé le tourisme en y injectant nos paradigmes cools du chacun-son-trip, nous sommes partis vivre à l’étranger, nous avons entretenu des relations à distance avec des individus dispersés de par le monde, nos plus fidèles amis étaient des gens que nous n’avions jamais vu, des êtres sans réalité, déterritorialisés. Des vies qui n’étaient plus que des bits numériques valsant sur l’écran, fantômes numériques dans la matrice. Nous sommes tous devenus des nomades mondiaux, y compris les patriotes et autres défenseurs des nations, sans même le vouloir, sans même sortir de nos chambres. Dans les années 90, on écoutait de l’Eurodance, on matait des clips dans lesquels des DJ étrangers faisaient danser des gens de toutes les couleurs, de tous les horizons, on ne le remarquait même pas, on baignait dans le truc, c’était ordinaire, tout ça. Les attributs résiduels des anciennes cultures se résorbaient ainsi progressivement dans la grande vague fun. Chaque fin de siècle s’invente un espoir pour le suivant. Mais l’espoir a pour vocation d’être vaincu, nous allions l’apprendre à nos dépends. Pour notre plus grande gloire et notre plus grande misère. Après tout, on fêtait encore la chute du mur, l’Europe réunifiée, l’ouverture des frontières, la libre-circulation des biens et des personnes, en phase de devenir des biens, elles aussi. Je ne sais pas pourquoi, je me dis que les snipers de Sarajevo devaient écouter de l’Eurodance, eux aussi, mais je peux me tromper. En croyant s’ouvrir à d’autres cultures, on était en train d’inventer la nouvelle culture mondiale, unique, ethnique, festive. Internet, sur le plan technique, permettait de réaliser la nouvelle utopie collective, raisonnable, le territoire déterritorialisé de tous les rêves individualisés. Les plus lucides savaient que cela ne durerait qu’un temps. Mais ils en profitaient bien quand même, d’une certaine manière. On vivait dans la célébration de l’instant présent, la Fin de l’Histoire. On crachait volontiers dessus, mais un jour, nous l’avons tous regretté, ce progressisme socio-libéral, sa paix et ses festivités. La cible facile. Entre une nuit à danser sur de l’Eurodance et les rues barbouillées du sang des êtres que vous aimez, vous choisissez quoi ? Tout humain normalement constitué préfère la décadence, les espaces culturels, le cinéma-pizza, l’obésité et la sécurité sociale à la guerre civile. La futilité, la superficialité matérialiste, be yourself, il y avait, il y aura encore des temps d’horreurs où l’antimoderne appellera au retour de tout cela. Mais, en cette époque de réjouissances absurdes, personne n’aurait pu prévoir ce qui allait se passer ensuite, vraiment, personne. Même si certains présageaient du pire. Il y a toujours des gens pour présager du pire.
Ils ont malheureusement raison.

Demain, c’est toujours aujourd’hui en pire. Alors, ensuite, nous avons vu où tout cela nous menait. Vous me lisiez, je vous lisais, sur le Web, nous exhumions tous ensemble la célébration des seuls universaux qui tenaient : la haine, la merde et le sexe. Entre un massacre et une défécation, l’islamiste afghan, tout comme le branleur réacosphère, aimait se masturber devant un porno interracial. Voir la jeune blanche se faire humilier par la bite de l’arabe. Voir la gamine voilée réclamer la bite du jeune blanc. Le sabre recourbé du conquérant. Aïcha aux longs cheveux noirs, succombant aux charmes supérieurs de la culture du croisé, se transformant en blonde peroxydée. Le sperme blanc, la foutre noire, luisant sur l’épiderme. Croisades de la pornographie virtuelle. Voilà ce que l’évidence de la société multiculturelle nous a offert. Même si cette évidence ne s’était pas faite dans le sens de l’adhérence, on n’y croyait pas, on ne croyait en rien, dans les années 90, simplement, cette société à venir, c’était nous, les enfants de la postmodernité, tous étrangers les uns aux autres, et réciproquement. On avait déjà visité pas mal de pays, européens pour la plupart, on avait dragué les allemandes, les anglaises ou les espagnoles. Parfois, on parvenait à leur substituer un french kiss, nous, les bouffeurs de camembert. On avait tous des copains noirs, arabes, asiatiques, homosexuels, musulmans, juifs, chrétiens, bouddhistes, végétariens, écolos, sidaïques… Parfois un peu de tout ça en même temps. Mais surtout, surtout, on ne le remarquait même pas, tout ce mélange, toute cette diversité, ça n’avait rien de remarquable, ce n’était ni du mélange ni de la diversité.

C’étaient nos vies.


Alors, bien sûr, il y avait déjà des imbéciles comme Jack Lang pour s’émerveiller de notre jeunesse, pour trouver ça formidable, notre énergie, notre tolérance, surtout. Mais on n’était pas tolérant, ni même énergique, on était cool, nuance. Les gros cons politicards qui inventaient des concepts ringards pour parler d’une jeunesse qu’ils acclamaient afin de mieux la contrôler, ça faisait déjà rire à l’époque. Les politiques n’ont jamais rien compris aux jeunes, ils ne parviendront jamais à les contrôler, pas totalement. Parce qu’un jeune, par définition, ça vieilli. Mais les jeunes n’ont pas besoin de vieux-beaux qui essayent de se faire passer pour des contemporains branchés, ils ont besoin de vieux cons qui assument et assurent un max. C’est ça qui les fait vraiment bander. Mais c’est vrai que nous étions quand même les gosses de l’antiracisme. On nous expliquait, sereinement, que les gens de races, de religions, de milieux sociaux, de nationalités, de genre ou d’orientations sexuelles différentes de la notre, étaient des personnes comme les autres, autant normal que nous/vous. On comprenait que nous étions tous égaux face à la connerie humaine, et que cela n’avait rien à voir avec les critères insignifiants de notre déterminisme personnel. La race, la religion, le milieu social, la nationalité, le genre, l’orientation sexuelle n’étaient pas significatifs en soi. Autrement dit, quand il est question des personnes, l’identité sociale n’est qu’un vecteur, la valeur d’un homme est ailleurs. Ok, c’était plié, on était la génération antiracisme, pas de problème. Alors oui, parfois, on voyait des grandes personnes qui balançaient sur nos copains, à cause des critères insignifiants de leur déterminisme personnel. Évidement, on ne trouvait pas ça très cool. Et puis évidement, des fois, il y avait un gogo pour nous dire qu’un noir à la présidence, ça serait formidable, tout ça… Nous, on lui expliquait gentiment que ça n’aurait rien de plus formidable qu’autre chose, puisqu’on parlait là de critères insignifiants du déterminisme personnel. C’est que nous étions sûr que cela pouvait arriver, c’était déjà fait, en potentiel, ça n’avait rien d’extraordinaire, un président noir, parce qu’au fond de nous, on était tous prêt à voter pour un candidat, du moment qu’il aurait été bien. Ce qui, vous en conviendrez, n’avait rien à voir avec la tolérance, mais plutôt avec l’emballement subjectif.

Obama l’aura prouvé. Yes we can.


Certes, il y avait une question de temps, tout le monde n’était pas cool comme nous. Tout-le-monde-pas-prêt-être-copain-avec-critères-insignifiants. Pour une génération de cons ultra-cools, on se prenait vraiment pas pour de la merde. On était coincé entre nos vieux xénophobes et nos jeunes copains. On aimait autant nos ancêtres les gaulois que nos potes les maghrébins. On pardonnait les uns et on comprenait les autres, ou l’inverse, je ne sais plus. Oui, putain, on était quand même une génération hyper-cool. On en a fait des efforts pour que tout le monde arrête de se prendre la tête sur des critères insignifiants. Notre antiracisme, c’était l’indifférence aux différences non-significatives. Tu es noir ? Rien à foutre. Tu es con ? Ça, ça nous intéressera, toujours. Ce qui comptait, ce n’était pas d’être noir, blanc ou jaune, mais comment, en tant que personne, tu es noir, blanc ou jaune, de quelle façon. Il y avait des gens qui considéraient que leur race était plus importante que leur humanité. Être fier de sa race, ça aussi, c’était du racisme. Tout ça, ça se défendait, ça se discutait. Il n’y avait pas, alors, de hiérarchie du racisme. Seulement l’horizon plat de la connerie humaine, qu’il fallait apprendre à tolérer, ou supporter, c’était selon. C’est là qu’il y avait une nuance qu’il me faut toutefois préciser. Ce que l’on avait appris par nous-mêmes, grâce à l’amour et au respect de gosses qu’on avait pour nos vieux xénophobes, c’est que le racisme aussi, souvent, était un critère insignifiant du déterminisme personnel. On comprenait que le racisme, c’était une erreur courante, un peu idiote, une sorte d’acquis familial, une culture sociale, on n’avait pas toujours le choix d’être raciste, parfois même, on naissait raciste. Tellement ordinaire, presque insignifiant. Le racisme, c’était de penser que l’autre est un salaud, juste à cause d’un détail de son identité sociale, sans chercher à le connaître, ce qui était bête. Alors, on voyait bien que papy il disait des trucs un peu moches sur les étrangers. Mais quand Paulo passait l’après midi à jouer dans le jardin, au moment de partir, papy, il lui filait un Carambar et lui passait la main dans ses cheveux crépus, au petit bonhomme. Et puis Paulo il disait : « ton grand-père, il est cool pour un raciste. » Le racisme ordinaire, ça faisait mal, c’était méchant,  mais c’était surtout un peu d’ignorance, un peu de préjugés et un peu de vérité mixés ensemble. Notre bêtise, à tous, toujours blessante pour le monde blessé dans lequel nous vivions. Les parents de Paulo, ils étaient aussi racistes, parce qu’ils pensaient qu’ils étaient noirs, et que c’était important d’être noir, que ça pouvait signifier quelque chose. Mais ça ne signifiait rien. Sinon que, le fait que cela signifie quelque chose, ça allait devenir quelque chose de signifiant, pour des pas-noirs insignifiants. Pas de quoi voter Lepen. Surtout que l’antiracismes disait la vérité, au fond : c’est pas parce qu’un type a la même gueule que toi, vote comme toi, pense comme toi, baise comme toi, qu’il va devenir ton pote. Ça, c’était les points de convergence, les choses sur lesquelles on était tous d’accords, tous pareils, produits de la même époque.
Le truc, c’est qu’il y avait des murs.

Des murs qui enfermaient les jeunes dans des collèges, des lycées, des centres sociaux, des maisons de quartier… Tous ensembles, enfermés, on ne voyait même pas que c’est la jeunesse décidée par nos parents qui nous réunissait. Vous vivrez les uns avec les autres et vous apprendrez à vous aimer. Nos parents tentaient de réparer les erreurs de leurs parents à travers nous, et nous, dès que nous sommes devenus grands et indépendants, la première chose que nous avons fait, c’est tenter l’interdit, regarder derrière les murs, reproduire les même erreurs, apprendre comment nous haïr. Mais l’autorité et la culpabilisation des adultes, pendant un temps au moins, nous a permis de débattre ensemble, sans se foutre sur la gueule pour un oui pour un non. On débattait, donc, de l’avortement, du SIDA, de l’euthanasie, du rap, des américains, de la beauté, de la liberté, de la Love-Parade qui était un peu grotesque, mais avec parfois des bonnes musiques dedans… On débattait même du racisme. On défendait les xénophobes des xéno-xénophobes, ceux qui disaient que papy était un fasciste, alors que papy il avait fait de la résistance et qu’après ça, l’Algérie, le reste, il avait été un peu dépassé par les événements. Dire que papy était un salaud, sans écouter ses histoires de la seconde guerre mondiale, c’était du racisme, et quand papy il disait qu’il n’aimait pas les noirs, c’était du racisme aussi. Mais y’avait Paulo et les Carambars que papy lui filait. Alors, le racisme, c’était bête, mais pas si terrifiant que ça en avait l’air. À moins, bien sûr, d’être terrifié par la bêtise, ce qui est toujours une option valable. Mais papy me faisait pas peur, à moi. Ni à Paulo. L’antiracisme, on était content d’en faire partie, pas particulièrement fier, content, bêtement satisfait. Ce dont on était fier, c’était d’être cool, be yourself, et de pouvoir aborder tous les sujets entres nous, sans en arriver à se détester. Contrairement aux adultes. On discutait entre racistes, noirs, féministes, homosexuels, métalleux, racailles, babos… Nous étions persuadés d’être déjà un peu plus sages que les adultes que nous serions plus tard. Mais nous ne réalisions pas que c’était la culpabilité des grandes personnes qui, seule, permettait tout cela. Je veux dire, notre future culpabilité, depuis que l’humanité était devenue un crime contre le grand nationalisme-social. Parce qu’il a bien fallut que, nous aussi, nous mesurions à quel point les rêves de gosse poussent sur le fumier des hontes du passé. Alors le subjectivisme est devenu objectivement irrecevable. Ce que nous avons fait de plus, ensuite ? Sans doute rien, rien que continuer à rire de tout, comme cela nous avait été prescrit. Rire, rire du relativisme, du subjectivisme, de la superficialité, du fun, du racisme, des surdoués, de la dépression pathologique, du handicap, du fascisme, de la tolérance et de l’intolérance… Tout ça, ce n’était pas futile, au fond ?

Je sais juste combien cela nous déprimait.

Après, tout a commencé à merder pour de bon, au tournant des années 2000. Il y a eu la politique, Internet et le 11 septembre. La politique, en faisant de l’antiracisme un antiraciste, a fait de la race un sujet central, Internet a permis à chacun de traquer le raciste là où il n’est pas, depuis/dans son foyer, et le 11 septembre a servi de détonateur. I remember, le 11 septembre. Je croise une jeune arabe, musulmane, plutôt mignonne, une connaissance. Elle est complètement paniquée. Je lui demande ce qui se passe, elle me répond, presque en larmes : « Ils sont complètement malades ! Ils ont fait péter une bombe atomique à New York ! » PUTAIN… j’y crois pas ! Je vous laisse imaginer le truc. Petit, j’avais connu la fin de la guerre froide, la chute du mur, j’avais entendu parler de l’hiver nucléaire et je savais qu’on vivait à une époque unique, la dernière, papy me le répétait souvent. Parce que nous avions -enfin- les moyens de nous anéantir nous-mêmes. Le premier qui lancerait la bombe avait intérêt à se scotcher les couilles au chatterton. Alors je me suis dis : ça y est, on y est, tu voulais la voir ton apocalypse, tu vas la voir mon gars. Et aussitôt : mais qui ? Qui, “ils” ? La guerre froide est terminée, non ? Dans les heures qui suivent, la rumeur se répand, on raconte tout et n’importe quoi. On parle déjà d’Al-Qaida, que personne ne connaissait à l’époque. A un moment, je retrouve la jeune fille qui m’a annoncé le bordel un peu plus tôt. Elle est assise, effondrée, en pleurs. Je ne sais pas trop ce qui se passe dans sa tête, mais elle n’arrête pas de maudire ces cinglés d’Al-Qaida. Je ne connaissais rien à l’Islam et à ce Ben Laden dont tout le monde parlait à présent, mais je suppose aujourd’hui qu’elle avait peut-être pressenti à quel point la décennie à venir allait être merdique pour les musulmans. Cette année là, on a fait un petit bout de Ramadan avec les copines musulmanes et ont a embrayé tous ensembles sur l’Avent. Un ultime reflexe de la génération Eurodance, mort-née, sans aucun doute. On découvrait alors la spiritualité de ces filles qu’on fréquentait tous les jours sans même les remarquer. Il aura fallut le 11 septembre pour que l’on se rende compte qu’elles pratiquaient l’Islam. Elles n’en parlaient jamais. On ne savait même pas ce que c’était. Il n’y avait pas de loi sur le port du voile à l’école, mais, de toute façon, on n’en voyait jamais, des voiles. Sauf à la télé, concernant quelques bahuts de région parisienne.

11 septembre, encore.


En fin de journée je me retrouve avec une dizaine de jeunes devant l’écran de télévision, contemplant la fin des années 90, la fin du siècle, la fin du monde défilant en boucles, dans un silence assourdissant. Sur un écran de télé. Logique. Il y a des gamins prostrés, des filles qui sortent pleurer dehors, parfois un murmure, comme une plainte, qui monte, depuis le fond de la petite salle. Personne ne prononce un mot, il n’y a plus rien de futile à oser. Le seul adulte qui est avec nous n’a rien à dire. Comme ça, pendant deux heures. Le monde venait de basculer et moi, la nuit venue, je m’endors, rassuré par ces avions qui n’étaient pas des bombes atomiques.
L’apocalypse avait bien eu lieu, mais ce n’était pas celui que j’attendais.

Après, ça avait prit un peu de temps, quelques mois, quelques années, mais tout le monde était devenu un peu moins cool. En France, on découvrait soudain les musulmans qui vivaient parmi nous depuis trente ans, on inventait la discrimination positive en même temps que les signes religieux ostentatoires. Moi, génération antiracisme années 90, avec ma croix autour du cou, je trouve le truc pas net. Les critères insignifiants, le déterminisme, ça devenait signifiant, déterminant ? C’était tout le contraire de ce que l’on nous avait appris, à nous, alors il y avait quelque chose qui ne collait pas. Raciste ! devient une insulte à la mode, l’anathème majeur. Parallèlement, les médias commençaient à nous faire remarquer la couleur de peau des gens dès qu’ils faisaient un boulot à responsabilités. Mais attendez ! Ce n’est pas du tout de l’antiracisme ça, c’est du racisme à l’envers, de l’antiraciste. Avant, on exposait les noirs dans des zoos humais, maintenant, on expose les noirs dans l’administration, comme une façon d’humilier ceux qui avaient connu les zoos avant, et de vanter la tolérance des blancs. Même papy, il commençait à trouver ça bien, les noirs dans l’administration, rapport à la colonisation, tout ça. L’obsession de la race enflait chaque jour, ça devenait une monomanie, à mesure que les crispations communautaires tendaient les rapports ordinaires. On livre les racistes à la haine des foules racialement déterminées. Le nouvel antiracisme ne cessait de répéter, répéter et encore répéter : race, race, race, t’as vu ? A tel point que ceux que je prenais pour des copains sont devenus des minorités discriminées, des victimes de la majorité discriminante, systématiquement discriminante. Des noirs, des arabes et des homosexuels… Mais c’est quoi ce bordel ? Mon copain Paulo, c’est pas un noir, c’est un GI américain sur les plages du débarquement avec qui je tue des nazies, et puis il était trop fort à Mario-Kart, Paulo. Mais on me faisait comprendre que non, Paulo est une statistique de la HALDE, c’est le sosie de l’homme à la cigarette qui le dit. Ainsi, je devenais coupable à mesure que Paulo m’en voulait d’être né blanc, on se perdait de vue. Je me demandais si finalement je n’étais pas un salaud, moi aussi, pour de vrai. Plus je me le demandais, plus je le devenais. Mon miroir me le susurrait, un peu, chaque jour. Blanc, hétérosexuel, français, coupable. Merci tonton Chirac. Discrimination devenait un concept assimilé au fascisme, aussi odieux que foireux. Mais nous, quand on débattait, cool, de tous les sujets, même avec l’autorité-culpabilité-adulte pour encadrer, on discriminait sans cesse, et c’est pour ça que c’était intéressant. C’était ça, « s’enrichir de nos différences », c’était comprendre comment l’autre est pris dans sa différence pour mieux se comprendre soi-même. Ce n’était pas faire du gloubiboulga idéologique merdique. Comprendre, ce n’était pas accepter bêtement, ou tolérer mollement, c’était plutôt se confronter tout en restant cool, supporter la confrontation, supporter la connerie de l’autre, la porter, comme lui allait porter la notre, le moment venu. Personne ne pouvait dénigrer le droit d’entrer dans le débat au critère insignifiant, quel qu’il soit. L’exigence, c’était de rester cool. Ça semblera con, mais c’était ça, la démocratie qu’on nous apprenait à l’école. Si t’étais pas cool, on appelait tes parents, et tes parents faisaient comme si c’était mal de ressembler à leurs parents. De toute façon, ça faisait longtemps qu’ils s’étaient déchargés de notre éducation sur le système scolaire, les parents. L’antiracisme est donc devenu une sorte de monstrueux renversement des idéologies. Les subversifs d’hier, ceux qui combattaient les généralités du racisme ordinaire, ceux qui luttaient contre le signifiant des critères insignifiants, se sont autoproclamés nouvelle inquisition, moderne, numérique. Ils ont commencé à traquer systématiquement la majorité suspecte des racistes minoritaires. Alors, les gens, ça les a gonflés, les gens... Parce que, pour chaque personne qui se retrouvait épinglée raciste, c’est un peu d’eux-mêmes qui était épinglé avec. De toutes les couleurs, comme des papillons, les gens, ils comprennent que, maintenant, c’est la discrimination qui est transgressive. Le soupçon du critère insignifiant. Nous devenions tous suspects. Chacun, par bonne volonté, commençait à se soupçonner lui-même. On devenait paranos de nos propres pensées, tous flics, tous délinquants de la conscience. Les gens se renfermaient sur eux, devenaient de plus en plus racistes, y compris envers eux-mêmes. L’antiracisme des années 2000 était un dogme racial soutenant un ensemble de contraintes sociales qui eut pour conséquence la généralisation du racisme.

La clé du problème, c’était le mal.


Notion hautement problématique pour les sciences dites « humaines », puisque l’une de leurs fonctions premières consistait précisément à produire un discours apte à rendre intelligible ce que les masses réactionnaires de l’après-guerre identifiait au mal. Ils entendaient ainsi le réhabiliter dans le présent, ce mal qui n’en était pas vraiment un. L’ordre social effectif devint alors celui des discours de réhabilitation, jusqu’au délire, tandis que le mal fut soudain identifié aux critiques minoritaires -assimilées à une majorité subjective- de ces mêmes discours. Si vous suivez, vous comprenez qu’à tous les coups, vous pouvez toujours essayer de tout comprendre, le mal, c’est l’irrationnel. Le mal, c’est l’incapacité des bons à rendre rationnel le comportement des méchants. Les gentils créèrent donc les méchants, en inventant des lois pour se protéger de leurs propres mauvaises pensées. D'une manière générale, tout ce que l'on regroupait alors sous l'appellation de "sciences-humaines", trouvait précisément sa raison d'être dans le renversement, la redéfinition, la subversion de l'ancien ordre social. Très logiquement, le maintient symbolique de cet ordre ancien devint donc une prérogative à l’existence même de ce renversement sans fin. Nous vivions toujours en 1945, trente ans après la naissance de l’antiracisme.
C’était ce à quoi nous assistions.

Il fallait toujours plus de racistes, de xénophobes, toujours plus de réactionnaires et de races, de conservateurs et de conservatisme pour justifier le pouvoir progressiste des antiracistes en place. Le progrès avait besoin d’ennemis pour se justifier de son échec. L’antiracisme engendrait le racisme. Plus on soulignait l’appartenance d’une personne à telle ou telle catégorie de population, plus cette personne s’assimilait à ladite catégorie, se privant ainsi de tout ce qu’elle n’était pas. On était loin du be yourself, tout en prétendant s’en approcher. La meilleure façon d’entretenir la xénophobie, c’était donc de multiplier les victimes de xénophobie. Toute cette merde, alors qu’on aurait du n’en avoir rien à foutre, du xénos, on les emmerde, les aliens. Il aurait fallut être violent avec les aliens, y compris avec ceux qui étaient en nous. L’humour, aussi, aurait été une forme de violence recevable. En attendant, en insistant ainsi sur l’appartenance raciale, en faisant l’éloge du métissage, les flics de la mauvaise conscience entendaient nous prouvez que nous étions tous racistes. Et certainement, nous l’étions. Mais est-ce que cela comptait tant ? Étions-nous des ordures à ce point là, tous les papillons de nuit, pour être ainsi traités comme des mouches à merde ? Il n’y avait qu’une réponse honnête à la question : « êtes-vous raciste ? » Personne, même les flics de la pensée, ne pouvait répondre autrement, selon la loi qu’ils avaient imposé. Il n’y avait pas les racistes d’un coté et l’antiracisme de l’autre. Ce n’était pas la lutte des consciences impures contre la conscience pure, monopsychisme-légion des salauds infiltrés versus monopsychisme ultravisible de la pensée unique. La connerie transcende les appartenances communautaires, pour le reste, il n’y avait que des hommes, des femmes, des vieillards, des jeunes, des enfants et des bébés à qui il arrivait parfois d’avoir des pensées racistes. C’était toute la beauté de la chose. Car c’était seulement en vertu de ces discriminations, qui ne participaient pas nécessairement d’une idéologie constante, mais d’une erreur courante, je veux dire : l’humanité. C’était grâce à cette faculté discriminante de la conscience humaine, que nous aurions pu, encore, en 2010, nous laisser surprendre les uns par les autres et nous enrichir de nos différences, dans l’indifférence. Alors, chers compatriotes, comme le disait l’honorable Bouddha : « discriminez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimé… »
C’étaient les années 90.

Reste qu’à un moment donné, lorsque la fête battait son plein, au cœur des festivités, -reste futile dans la superficialité- être misanthrope n’était pas commun, c’était intéressant d’être misanthrope, cool, de rappeler aux fêtards nihilistes la façon dont tout cela allait se terminer, inévitablement, rappeler à tous ce qu’ils essayaient d’oublier, le néant existentiel, obsessionnel, tel un barbare, placer chacun devant l’horreur de ses petites misères, commettre des attentats de conscience. Puis, quand les choses commencent à mal tourner, lorsque chacun s’accroche, obstinément, au passé, et commence à maudire la soûlerie sociale des progrès alcaloïdes, overdose, vomis et MST, c’est le moment ; le moment d’exhiber les réjouissances, élégantes et distinguées, de l’ascète. Il sera toujours temps, ensuite, à l’heure des gueules de bois, des regards hagards, abasourdis, et des questions qui restent sans réponse, alors que chacun, perdu dans le désert de ses regrets, appellera au rétablissement des barbaries antérieurs, il sera temps de chanter, plein d’ivresses, les louanges de l’alcool, il sera temps de danser aux milieux des ruines, de célébrer le nihilisme de la civilisation du progrès, il sera temps de défendre, obstinément, le droit de rester futile et plein d’assurance devant la tragédie des existences qui s’éveillent, les yeux qui saignent, face à leur propre ignorance révélée.
En attendant…

Déprimez sagement, et restez cools.

EL



Toutes les réactions (6)

1. 24/05/2010 12:01 - Jérome

JéromeHeureusement qu on a le we de la pentecote pour lire ton article mon pote. Merde, j ai sauté un paragraphe, c est reparti...

2. 24/05/2010 15:09 - Roméo Joan

Roméo JoanEvan Ard,
Vous publiez de très bons articles. Dont celui-là.

3. 25/05/2010 15:12 - MotaOne

MotaOneDéjà deux chapitre et complètement scotché : c'est une pure merveille. Le mot d'ordre de la génération ("chacun son trip, relativise, c’est subjectif, reste cool et sois toi-même"), le développement pour trouver une logique à nos nihilismes, et surtout cette conclusion sur la nécessité de la drogue, de la dépendance ! C'est une tuerie cet article. J'y retourne.
(Evan Ard, sortez de ma tête, ahhhhhhh)

4. 25/05/2010 15:59 - MotaOne

MotaOneBravo Evan pour cette chronique époustouflante et acharnée. C'est à croire que toute la psychologie humaine et les grands moments de l'histoire ont été créés de toutes pièces, pour alimenter la matrice, pour nous occuper dans ce siècle où la technique nous a affranchi de tout besoin.
1999 : welcome to the ring...

5. 25/05/2010 16:24 - Greg môk

Greg môk"Le progrès avait besoin d’ennemis pour se justifier de son échec."
C'est aussi ce qu'on a remarqué avec le communisme.

6. 25/05/2010 17:14 - Greg môk

Greg môk"Plus on soulignait l’appartenance d’une personne à telle ou telle catégorie de population, plus cette personne s’assimilait à ladite catégorie, se privant ainsi de tout ce qu’elle n’était pas."
Cela ressemble à la servitude et à une forme d'esclavage.

Ring 2012
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Heureusement qu on a le we de la pentecote pour lire ton article mon pote. Merde, j ai sauté un paragraphe, c est reparti...

Jérome24/05/2010 12:01 Jérome
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