Sur le RING

Barracuda - partie III

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Marie Mille - le 17/11/2010 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B



Le premier jour d’enquête sur l’assassinat de Marie Verdon s’achevait dans un marasme total. Il était 19 heures. Vito terminait de prendre la déposition de la gardienne. Il n’avait aucune nouvelle de Roxan depuis deux heures, madame Poliakov ne lui apprenait rien et le patron venait de l’appeler pour lui dire qu’ils les attendaient, de se dépêcher parce qu’il devait notifier sa note à Roxan. Il s’encourageait aussi en se persuadant qu’ils trouveraient l’assassin, le contraire étant simplement impossible. Ce crime relevait d’un mobile personnel. Le tour d’horizon des possibilités était réduit. Sauf que, dans ce cas, le peu de liens intimes, l’absence d’inscription à des réseaux internet et une jeune vie consacrée au travail allaient jouer contre eux. Le temps était un atout précieux dans la résolution de crime privé. Il demanda à la gardienne de patienter un moment et laissa un message de rappel qu’il qualifia d’urgent à Roxan.

« Madame Poliakov, je vous remercie de votre gentillesse, vous devez être fatiguée. »

« Vous m’avez demandé comment se passaient les relations de voisinage et je vous ai répondu qu’elles étaient bonnes à ma connaissance. »
Les gardiennes pensent toujours tout savoir et parlent trop. Celle-là n’était pas au courant de tout et était peu loquace. Vito ne l’avait pas informée du rendez-vous de Marie chez le peintre du deuxième, Arnaud Morosaglia. Il décida de le lui apprendre car répéter une phrase peut servir à se convaincre de la véracité des mots prononcés. Elle fut étonnée, presque offusquée. A ce qu’en avait saisi Vito, la gardienne appréciait peu le vieil homme mais adorait la jeune femme. Qu’elle puisse se dénuder pour être peinte lui posait un réel problème de compréhension. Elle se tut quelques secondes, étudia ses mains, repoussa une peau imaginaire puis fixa intensément Vito.
« Monsieur Morosaglia est un homme agréable et généreux. Il est aussi malsain. A son âge, il ne devrait plus peindre de telles choses. »
« Je connais un peu ses peintures. Ce sont des nus, rien de répréhensible. Je  les trouve plutôt beaux mais je ne suis certainement pas un amateur éclairé. »
« Il y en a d’autres. Il les couvre d’un linge quand je travaille chez lui mais un jour il m’a laissé les clés pour que je vienne nettoyer son fatras et… »

Elle avait honte.

« J’ai soulevé. Que c’était moche ! Du porno, monsieur Vito, du porno à 80 ans ! Quelle déchéance, Seigneur ! »
Vito qui imaginait déjà des femmes mortes ou découpées s’affaissa sur son fauteuil. Le voisin assouvissait les désirs toujours présents en peignant. Il réalisa à quel point l’homme et la femme différaient dans la vieillesse.
Elle inspira longuement et cracha comme une vipère effrayée :
« Son fils Maxime venait très souvent ces derniers temps et je l’ai surpris à traîner de l’autre côté de la rue la tête en l’air, il a même fouillé les poubelles. »

Elle inspira à nouveau.
Vito digéra l’information.

« C’est maintenant que vous me parlez de ça. Après une heure de déposition… »
La vieille gardienne venait de mettre un terme à l’empathie que Vito lui témoignait.
« Il est marié ? Célibataire ? Où habite t-il ? Vous n’oubliez rien et vous pourrez rentrer chez vous. »
Roxan entra dans le bureau à cet instant et soulagea Vito d’un poids.
« Madame Poliakov précise deux, trois choses sur le fils du peintre et on file chez Magnan. »

Roxan se servit de l’eau. Il gardait toujours une bouteille sur le bureau, son nom écrit sur la bande papier. Il resta muet, il était sombre. Il se coucha sur le petit banc de musculation placé au fond du bureau et souleva un peu de fonte. Madame Poliakov le dévisageait tout en répondant aux questions de Vito. Quand elle partit en boitillant, elle ne salua pas les deux hommes.

Le commissaire était tendu. Vito lui trouvait grise mine été comme hiver. Il devinait qu’il était seul, qu’il ne devait pas baiser souvent, mal manger, trop boire, peu dormir, tout cela fondant son origine dans une souffrance restée en suspens. Le point se fit en un éclair. Blocage jusqu’à la visite de Vito au vieux Morosaglia demain matin, autopsie à 8 heures. Magnan appela la juge à son bureau. Pas de réponse, elle était rentrée chez elle. Il composa son numéro de portable et lui fit un topo. Il raccrocha.

« L’enquête n’a pas avancé mais il faut voir que nous avons déjà examiné de nombreux aspects de la vie de Marie Verdon et que, désormais, il n’y a plus qu’à chercher ailleurs. »
Le commissaire continua en direction de Roxan.
« Je suis certain, comme vous, que ça part d’une histoire de cul qui a mal tourné. »
« Après l’autopsie, je rejoindrai Vito et on travaillera le vieux au sujet de son fils. Il est le principal objectif  de demain.»
« Bonsoir Vito. » Magnan le saluait pour qu’il sorte, il était temps pour lui d’avoir l’entretien de notation avec Roxan.
« Bonsoir patron, à demain Rox. »

Ce soir-là, Vito était exténué. Il voulait rentrer, se mettre en caleçon, s’ouvrir une bière et allumer Infosport pour avoir les derniers résultats du foot. Affalé sur son canapé, il regardait les joueurs courir après le ballon jusqu’à ce que son esprit vagabonde sur les affaires en cours. Il prenait du recul. A chaque recoupement d’indices effectué devant l’écran, son équipier l’invitait à déjeuner chez Gaby ; Roxan ne voulait pas entendre parler de ce sport « de gonzesses. Aux USA, ce sont les petites filles qui jouent au foot ! »

Les deux étages descendus, il traversa le parking jusqu’au scooter.

« Mes clés. J’ai oublié mes clés sur le bureau. Merde. » Il posa son casque à l’avant de son deux-roues et fit demi-tour. Ce genre de journée n’existait que pour faire goûter à la fluidité des suivantes. Mais les suivantes ne coulent jamais de source.
La porte de Magnan était fermée. Son attention fut aiguisée par quelques paroles plus audibles s’il s’arrêtait. Il le fit discrètement.
« Ressemblance…ton instabilité…te protéger…mauvaise mort… »
Vito ne comprenait rien. Il se dit que c’était personnel et qu’il n’aurait pas dû écouter. Soudain, le ton monta entre les deux hommes et il y eut une bousculade. La porte allait s’ouvrir. Vito s’engouffra dans le placard à balais.
« Arrête avec ça Magnan ! Je ne veux plus en entendre parler. »
« Christian ! »

Nouvelle bousculade.

Vito, dépité entre une tête de loup et une serpillère humide, reconnut le pas de Roxan qui s’éloignait. Plus un bruit dans le couloir, il ouvrit délicatement la porte et se précipita dans son bureau cinq mètres plus loin. Magnan rassemblait ses esprits et ses affaires. Bientôt, il quitterait le service et mettrait l’alarme. Vito devait sortir du bâtiment avant d’être forcé à y passer la nuit. Chaque collègue avait son code d’entrée. S’il sortait après Magnan, le rapport de sécurité du bâtiment transmis chaque matin le trahirait. Il mit les clés dans sa poche, vérifia le couloir et s’élança par la sortie de secours donnant l’escalier extérieur. Magnan et son collègue se garaient devant le bâtiment et sa Peugeot n’y était déjà plus. Vito se planqua au bas de l’escalier pour surveiller le départ du patron. Il était voûté. Il fallait se protéger du mistral mais il croulait sous une charge qui l’opposait à Roxan. Durant ses quelques années de boîte, il n’avait jamais vu un collègue se colleter à son commissaire. Magnan s’engagea vers la sortie, Vito rejoint son scooter. Même Infosport, son caleçon et sa bière ne lui permettraient pas de prendre du recul. Il ne comprenait absolument pas la teneur de ce qu’il avait surpris ce soir.

Deuxième jour d’enquête : Roxan s’impatientait dans sa voiture devant l’Institut Médico-légal. Ce n’était pas encore l’heure. Il était nerveux et s’alluma un joint léger. Il fallait réfléchir et ne surtout pas se laisser déborder. Le débordement signe le début de la défaite. Quand les collègues des Stupéfiants ramenaient de l’herbe, il en dérobait une infime partie. Surpris en flagrant délit de vol de drogue, il se retrouverait en prison directement et les flics en tôle finissent souvent par pleurer prostrés au fond des douches. Il savait s’y prendre et ses prises infimes mais nombreuses lui garantissaient un stock régulier. Il considérait son addiction comme thérapeutique. Durant les périodes calmes, l’enveloppe restait close. S’il devait réfréner une vague de tension pure, il se préparait quelques roulées même s’il préférait la tisane, moins nocive. L’effet de l’herbe l’infiltrait comme une coulée de mercure et submergeait son potentiel explosif. Son cerveau fonctionnait alors sans souci des contraintes physiques. Mais la quarantaine naissante demandait le paiement cash de ce genre de faiblesse. Il ne buvait donc pas et ne prenait jamais de médicaments. Il vit arriver la voiture du docteur de Souza, puis celle d’un autre, certainement Fioroni.

L’IML était hideux, un dépotoir à cadavres, une usine à corps dans un immeuble bas, oublié des budgets car les morts ne se plaignent pas. Situé sur les hauteurs de la ville, il était en plus surélevé par des piliers de béton. Une multitude de chats divaguait dans le vide protecteur qu’offraient ces piliers. La rumeur voulait qu’ils se repaissent des restes suintant des canalisations pourries et des morceaux de prélèvements inutiles que leur abandonnaient les employés. La bâtisse incarnait l’irrespect total des familles de victimes de mort suspecte.

Dans le cas de Marie Verdon, aucun parent vivant ne subsistait, elle était la dernière de son espèce. Plongeuse niveau III, elle avait prévu une mort accidentelle. Elle voulait être enterrée dans le respect des traditions anciennes et avait assez d’argent pour que l’assurance-vie contractée se charge de ses obsèques. Elle était prévoyante. Elle avait décidé de laisser un petit legs à madame Poliakov et un reste conséquent à une association de protection de la mer Méditerranée. Ses deux parents avaient amassé une belle fortune et il lui restait encore beaucoup d’argent.

Apaisé, Roxan se déplia et sortit de la voiture garée au fond du parking, en aplomb de la ville et de son littoral. La mer, miroir matinal du soleil, brillait tel un œil bleu cobalt dirigé vers lui. Il se sentit puissant, contrôlant le moindre fait, le moindre geste de ceux qui avaient une potentielle influence sur le cours de son existence. Il pouvait entrer assister à l’autopsie de sa chère et tendre.

Marie Mille



Toutes les réactions (1)

1. 19/11/2010 20:08 - france

francearghhhhhhhh mais c'est déjà fini ! j'ai hâte de retrouver vito pour de nouvelles aventures

Ring 2012
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arghhhhhhhh mais c'est déjà fini ! j'ai hâte de retrouver vito pour de nouvelles aventures

france19/11/2010 20:08 france
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