Obama : pourquoi le mythe survivraSURLERING.COM - OUTREMONDE - par M Z - le 16/02/2010 - 2 réactions -
Toute mode suscite son propre antidote, et monsieur Barack Hussein Obama ne fait pas exception. Plus d'un an après l'investiture du 44ème président des États-Unis, l'heure est à la déception non seulement du fan-club occidental, mais d'Obama lui-même, qui confessait récemment avoir des doutes sur l'utilité de ses efforts. A ce sentiment l'explication est toute trouvée : après l'idolâtrie vient le lynchage. Il est naturel, dit-on, qu'après avoir tant attendu d'un seul homme, nous soyons déçus par le bilan de sa première année au pouvoir. Plus que l'ambition politique de la nouvelle administration, c'est l'obamania, ce phénomène autour d'un mulâtre devenu président, qui est le plus souvent mise en cause. A contrario, les pessimistes soulignent que le nouveau Président ne se distinguera qu'en apparence de son prédécesseur : la grosse machine américaine digère les révolutionnaires. Compatibles sans être forcément dépendantes l'une de l'autre, ces deux analyses passent à côté de ce qui fait la spécificité de la nouvelle politique suivie à la Maison-Blanche. L'ESPOIR DU MONDE L'hystérie médiatique entourant le candidat Obama depuis les primaires du parti démocrate jusqu'à son élection en novembre 2008 était déjà le signe que cette fois, les règles du jeu seraient différentes. Après sept années de guerre au moyen-orient, de nombreux américains souhaitaient prouver au monde qu'ils n'étaient pas tous aussi infréquentables que leur président, George W. Bush. Cette Amérique qui demandait pardon au monde trouvait son meilleur public en Europe, où l'on se réjouissait de voir s'humilier la première puissance mondiale. Plus que jamais pour les progressistes (liberals), dénigrer le pays légal au nom du pays réel était le moyen de reconquérir un mari lassé par la bêtise de sa femme. L'on ne se souciait guère alors de savoir si un jour les Irakiens et les Afghans retrouveraient une vie normale : ne comptait que l'image projetée dans le monde. Les réalités du terrain n'auraient qu'à s'adapter. Il y avait place, dans cette société américaine traumatisée par son propre reflet, pour un discours optimiste et volontariste, réaffirmant les valeurs américaines et rappelant à la communauté internationale ce qu'être américain signifie. Pour chasser du pouvoir les fauteurs de guerre, déclarés un-american, les électeurs durent choisir entre les deux visages de la modernité : une femme et un "nègre". L'histoire trancha en faveur du second, et dans le camp démocrate on ne tarda pas à voir le parti que l'on pourrait tirer de cet homme "venu d'ici et d'ailleurs" dont la couleur de peau symbolisait la reprise d'un dialogue entre les races, entre les peuples, et entre les religions. Contrairement à Colin Powell et Condoleezza Rice, qui avaient le tort d'être républicains et de travailler aux côtés de George Bush, Obama jouait le rôle du bon nègre, équivalent antiraciste du bon sauvage. Le candidat Obama devint vite "l'expérience" Obama. De nombreux européens étaient curieux de voir "ce qu'un homme différent, américain venu d'ailleurs, avec dans son coeur des traces d'Afrique (...) [apporterait] à son pays et au reste du monde". On pouvait soutenir dans une même phrase, et sans crainte du ridicule, que les races n'existaient pas, qu'elles étaient égales, et qu'un noir à la Maison-Blanche changerait la face du monde. En novembre, chacun soutiendrait le candidat de sa race, et les blancs repentis voteraient pour Obama. D'aucuns rappelaient qu'Obama n'est noir qu'à moitié, d'autres leur répondaient que cela importe peu, l'entrée d'un demi-noir à la Maison-Blanche restant malgré tout un moment historique dans un pays raciste et hostile au changement. Personne, semble-t-il, ne se demanda pourquoi des deux côtés de l'Atlantique l'homme censé incarner la diversité était considéré par les noirs comme un des leurs. Les noirs veulent-ils dépasser un clivage ou éclipser les blancs ? Peu importe, Obama serait le grand réconciliateur, et les soupçons de racisme soulevés par les propos de Michelle Obama et du pasteur Jeremia Wright (pour qui l'homme blanc est un diable et le juif une sangsue) ne purent rien contre ce dogme. Le rapport à l'Islam pesait également très lourd dans la balance, presque autant que la couleur de peau. En plus de réconcilier les races, l'élection de Barack Hussein Obama, fils de musulman, prouverait au monde entier que l'Amérique nouvelle n'a pas de problème avec l'Islam. Il était clair que la tâche essentielle du nouveau Président serait d'envoyer un message fort aux Nations, rompant ainsi avec la politique de son prédécesseur, qui n'envoyait que des soldats. Là encore, on s'arrange avec les faits. Quelle peut être la légitimité d'un apostat auprès du monde musulman ? En outre, si son père était musulman, c'était aussi un père absent — "manquant", disent les psychanalystes — et cette paternité défaillante aurait très bien pu brouiller Barack Obama avec l'Islam, comme le rappelle fort à propos l'écrivain Alaa el-Aswany. Mais si l'on révise le postulat d'une tolérance léguée, c'est pour mieux louer les qualités d'Obama, sa "profondeur d'humanité" et une "éducation poussée" qui contrastent avec l'idiotie de Bush fils. Hubert Védrine affirme sans détour : "Obama est supérieurement intelligent et, contrairement à son prédécesseur, il n'est évidemment pas dogmatique et il n'est évidemment pas manichéen". L'Amérique républicaine était une Amérique bornée, raciste et manichéenne. L'Amérique d'Obama sera une Amérique moderne, intelligente, ouverte sur le monde. Comme nous le verrons, le candidat démocrate est pourtant loin de susciter partout le même enthousiasme. En janvier 2009, le politologue russe Sergeï Lebedev soulignait l'inexpérience d'Obama, faisant ressortir à l'inverse celle de Bush fils, qui avant d'accéder à la Maison-Blanche était gouverneur du Texas, ce qui n'est pas rien. La Russie fait-elle partie du monde auquel veut s'ouvrir cette Amérique vaccinée contre la rhétorique reaganienne ? Si l'Amérique d'Obama avait un peu plus de respect pour le premier et le plus important de ses partenaires, elle saurait que, vue de Moscou, Obama n'est ni un espoir, ni une promesse de renouveau. Mais l'ivresse est une sensation agréable. Et le 20 janvier 2009, Le Figaro célèbre le "premier jour de l'ère Obama". OBAMA LE TRISTE HÉRITIER Comme s'ils devinaient qu'Obama n'était pas vraiment le fils de Dieu, ses admirateurs ont vite pris l'habitude de dénoncer les conditions difficiles dans lesquelles il exercerait son mandat. Car le nouveau président n'est pas seulement l'héritier d'une longue tradition progressiste, il hérite également de la politique désastreuse suivie par l'administration Bush. L'Afghanistan, l'Irak, Guantanamo, la crise économique sont à la fois des problèmes à régler au plus vite et des circonstances atténuantes. Au cas où Obama ne tiendrait pas ses engagements de campagne, l'ampleur de la tâche sera une explication toute trouvée. Après tout, soyons réalistes, Obama "ne peut effacer huit années d'erreurs politiques d'une administration arrogante, ni révolutionner le cours diplomatique". Barack Obama avait tout intérêt à capitaliser sur les erreurs du bushisme. Faute d'accomplir quoi que ce soit de réellement significatif, il serait toujours possible d'agiter, comme un épouvantail, le souvenir des heures sombres. De ce point de vue la décision prise, le 16 avril 2009, de rendre public les rapports secrets de la CIA sur les tortures pratiquées dans la lutte anti-terroriste est caractéristique de ce leadership moral qu'Obama entend restaurer. Mais si la nouvelle administration promet d'invoquer moins systématiquement que la précédente le secret défense, elle reste consciente que le secret est indispensable au succès des opérations anti-terroristes. Charlotte Lepri, chercheur de l'IRIS, rappelle d'ailleurs que "certains membres de l'administration Obama continuent de soutenir certaines pratiques de l'administration Bush : programme de la CIA de transfert de prisonniers dans d'autres pays, le classement sans suite des poursuites de la part d'anciens détenus de la CIA pour cause de secret d'État, emprisonnement sans jugement de personnes suspectées d'aider financièrement Al-Qaïda ou d'être combattant ennemi sur le sol américain, etc." Mais bien sûr les liberals ont le sentiment que tout a changé : "Grâce à l'effort du Président Obama en faveur de la transparence gouvernementale et pour restaurer les valeurs américaines dans la communauté mondiale, nous savons maintenant que l'administration Bush mentait quand elle disait que sous Bush le gouvernement des États-Unis ne pratiquait pas la torture". La restauration du leadership moral se résume à la dénonciation du mandat de George Bush : "Now is the time to demonstrate true and historic moral leadership and correct the mistakes born out of the Bush-Cheney counterterrorism policies; including the CIA's use of torture." Pendant ce temps, celui qui, en 2007, alors qu'il n'était encore que sénateur, prédisait le retrait des troupes américaines d'Irak pour la fin de l'année 2008, fait la guerre et en Irak et en Afghanistan, ou 30 000 GI's supplémentaires ont été envoyés en décembre 2009. "Ce n'est pas très cohérent, expliquait Alexandre Konovalov, professeur au MGIMO, de décerner le prix Nobel de la paix au président d'un pays encore engagé dans deux guerres. Il eut fallu attendre qu'au moins une guerre se terminât". Cette décision du jury d'Oslo a fait couler de l'encre. On a parlé de cadeau empoisonné. Les obamaniaques se sont inquiétés de ce qu'un poids aussi lourd pèse sur les épaules de leur idole. Nous retrouvons la thèse de l'homme seul broyé par des attentes nombreuses et contradictoires. Mais pour beaucoup de gens il ne fait aucun doute qu'Obama est de toute façon dans l'impossibilité de faire tout ce qu'il avait promis. Le Président évoluerait dans une "machine impitoyable", construite sur mesure pour certains types d'hommes, broyant tous les autres. D'aucuns font remarquer que sa marge de manoeuvre est à peu près nulle. Le Monde Diplomatique dénonce une conspiration du Pentagone contre la stratégie d'Obama au moyen-orient. Une "pression quasi irresistible" de la bureaucratie aurait contraint Obama a maintenir le républicain et néoconservateur Robert Gates à la défense. L'auteur de l'article Gareth Porter y voit un défi ouvert au leadership du Président. En vérité, dès son entrée en fonction, Obama aurait perdu "tout contrôle effectif sur la politique irakienne", ce que Porter interprête comme la démonstration de la fragilité du système démocratique de défense face à l'influence dominante des militaires américains et de leurs alliés lorsqu'ils sont unis et déterminés à imposer leurs vues". S'il n'est pas, en soi, inconcevable que les hommes du Pentagone se soient efforcés de convaincre Obama qu'un retrait prématuré serait une erreur, il est surtout évident qu'une telle vision des rapports entre le bureau ovale et le Pentagone profitera à Obama en 2012, s'il n'est pas parvenu d'ici là retirer les troupes. Ainsi, depuis janvier 2009, les admirateurs — avoués ou non — d'Obama on eut le temps de promouvoir une vision des choses justifiant à l'avance les erreurs du Président. Il faut s'attendre à ce que la gauche invoque de plus en plus les effets pervers de l'obamania, l'ampleur de la tâche, la pression des militaires et bien sûr la crise économique mondiale, dont on sait, même là-bas, très loin, dans cette Russie indifférente à notre nouveau messie, qu'on la doit à Clinton! LE MONOLOGUE CIVILISATIONNEL Dans ces conditions, l'effort pour redonner un sens aux valeurs américaines passe forcément pour un effort prométhéen. La restauration du moral leadership américain s'est traduit, à l'intérieur, par une politique ouvertement interventionniste d'inspiration keynésienne, avec un plan de relance de 787 milliards de dollars (le plan TARP) dont l'utilité est de plus en plus mise en doute. Mais la grande affaire d'Obama reste la réforme du système de couverture santé, dont les Européens, sans surprise, sont nombreux à se réjouir. Cette fois le grand réformateur bute non pas contre le Pentagone ou le fantôme de George Bush, mais contre l'issue défavorable d'une élection sénatoriale qui a livré le Massachusets à l'opposition, privant la Maison Blanche d'un siège qui leur assurait la domination au Sénat. Le volontarisme d'Obama se heurte au principe de réalité : la socialisation de la santé est loin d'être aussi populaire qu'il le voudrait et qu'on le croit de ce côté-ci de l'Atlantique. Il faudra bien se rendre à l'évidence : il n'y a pas, aux États-Unis, de consensus autour de la santé. Faute de succès incontestable au Capitole, où représentants et sénateurs ont adopté une version différence du projet de réforme, Barack Obama peut se rabattre sur la sphère symbolique. Il s'y était appliqué dès son arrivée au pouvoir, en levant l'interdiction de tout financement public d'ONG pratiquant ou facilitant l'avortement, puis en nommant, quatre mois plus tard, la première hispanique à la Cour Suprême. Ces décisions prennent une importance particulière sous la présidence d'Obama, qui défend une Amérique morale et exemplaire. Et ce préjugé typiquement français sur l'équivalence entre notre droite et leur gauche ne doit pas faire oublier que les démocrates n'ont, en fait d'arrogance, rien à envier à nos socialistes et autres forces progressistes. Mais c'est surtout à l'international qu'Obama entend faire la démonstration du leadership moral des Etats-Unis : le monde entier doit comprendre que l'Amérique est devenue raisonnable. L'heure est à la négociation, au multilatéralisme, à la diplomatie ouverte, en un mot : au dialogue. Au fondement de cette idéologie du dialogue, il y a la conviction toute progressiste que la violence est l'expression précaire d'une frustration que l'on peut désamorcer moyennant compromis et concessions. Paradoxalement, cette philosophie du faux conflit, à laquelle adhèrent les liberals résolument hostiles à la loi du marché, n'est qu'une application du principe de l'échange : tout se négocie, tout s'achète. Les partisans du dialogue sont ainsi dans l'incapacité morale et intellectuelle d'admettre l'existence et les servitudes du rapport de force, omniprésent dans les relations internationales. Et naturellement, cette vision idéalisée et profondément anti-tragique du conflit s'accompagne d'une foi illimitée dans la symbolique des mots. Le discours joue alors un rôle prépondérant. Sans surprise, Obama a voulu mettre ces principes en application dans la sphère diplomatique. Nulle part l'idéologie du dialogue ne s'est mieux illustrée qu'au Caire, le 4 juin 2009, où Obama, dans un discours stupéfiant de dhimmitude, proposait aux musulmans du monde entier un nouveau départ. Faisant mention de sa passion pour l'histoire, le réconciliateur des peuples, des races et des religions rappela la dette de la civilisation à l'égard de l'islam, "qui a brandi le flambeau du savoir pendant de nombreux siècles et ouvert la voie à la Renaissance et au Siècle des Lumières en Europe". Pour convaincre le monde musulman de bien vouloir traiter avec lui, le président du monde occidental devait montrer son respect pour l'Islam, comme un petit garçon qui aurait oublié de dire "s'il vous plaît". Pour obtenir le dialogue, il fallait dialoguer. Qu'un président courtise son public n'a en soi rien d'extraordinaire. Certes Obama n'était pas obligé de pousser le zèle jusqu'à déclarer que "l'islam a de tout temps fait partie de l'histoire de l'Amérique" (sic), mais il est parfois difficile de situer la frontière entre la démagogie ordinaire et l'auto-flagellation. Il est même possible qu'avec Obama, l'une conduise infailliblement à l'autre. Mais la date du discours est plus révélatrice que son contenu. En juin, Obama tendait aux musulmans cette même main qu'en mars Téhéran avait rejetée. On se rappelle que le nouveau Président des États-Unis, rompant avec la politique de ses prédécesseurs — qui depuis 1980 boudaient la République islamique, devenue en 2002 un membre de l'Axe du Mal —, reconnaissant la "véritable grandeur du peuple et de la civilisation iranienne", avait candidement enregistré le 20 mars un message destiné aux mollahs où il les invitait à ouvrir "un dialogue honnête et fondé sur le respect mutuel", précisant que de leur côté ils devraient faire un "choix" : celui du dialogue bien sûr. Les dirigeants iraniens ont pu prendre prétexte de cette exigence inadmissible pour refuser la main tendue d'Obama. Suite au discours du Caire, un politologue libanais sympathisant du Hezbollah a en effet déploré le refus américain d'ouvrir avec l'Iran un dialogue inconditionnel. D'où la conclusion que "pour le moment, on n'assiste pas à un changement significatif". D'aucuns souligneront que si Obama voulait sincèrement dialoguer, il n'assortirait pas sa proposition d'une condition inacceptable pour le régime des mollahs. Outre le fait que l'on oublie trop souvent d'appliquer ce raisonnement à la partie adverse, le fait qu'Obama refuse le dialogue inconditionnel ne remet pas en cause son attachement au "dialogue universel". En effet les démocraties occidentales voient la négociation comme une alternative au conflit armé : parler pour ne pas faire. A l'inverse, pour un régime comme celui de Khamenei, parler n'est qu'un moyen de gagner du temps : parler pour continuer de faire. Il est aujourd'hui banal d'associer la diplomatie au dialogue et de l'opposer à l'usage de la force, oubliant ou faisant mine d'oublier que la force est un outil diplomatique comme un autre. Dans ces conditions, il est inévitable que le dialogue se transforme en monologue, puisque l'interlocuteur n'a aucune raison sérieuse d'y participer. C'est la conséquence logique du phénomène psychologique décrit par James Burnham dans Suicide of the West : trop occupés à battre leur coulpe devant la communauté internationale, les Occidentaux ne s'intéressent plus aux effets réels du dialogue mais à la sensation de soulagement moral qu'il procure. En vérité, peu importe que l'autre partie accepte ou non de dialoguer, pourvu qu'elle nous laisse croire qu'il sera un jour possible de le faire. LA RUSSIE, GRANDE OUBLIÉE DE LA "RÉVOLUTION OBAMA" C'est dans les médias occidentaux que cette transformation du dialogue en monologue s'est trouvée le mieux illustrée. Compte tenu des changements annoncés par l'élection d'Obama dans le champ des relations internationales, il eut été normal que les journalistes s'intéressassent à ce que les autres puissances pensaient du nouveau Président américain. Or il semblerait que l'autre acteur incontournable de la politique internationale, à savoir la Russie, n'intéresse absolument personne. Obsédés par l'Islam et la risque de passer pour des croisés, les Occidentaux se sont complètement désintéressés du partenaire russe, pourtant impliqué dans de nombreux dossiers intéressant tant l'Union Européenne que les États-Unis : lutte anti-terroriste, Asie centrale, Moyen-Orient, hydrocarbures, Géorgie, Ukraine, Transnistrie, Kaliningrad, etc. Depuis 2008, le reste du monde est un décor en carton-pâte où l'on attend d'Obama qu'il fasse sa révolution. Pour savoir quelle image projette Obama en Russie, il est vain de se fier aux déclarations du président de la Fédération de Russie, qui s'en tient au protocole. Dmitri Medvedev a, comme il se doit, félicité Barack Obama. Le 2 juillet 2009, quelques jours avant l'ouverture de pourparlers avec le président américain, Medvedev déclarait sur son videoblog : "La nouvelle administration se montre prête à changer la situation et mettre en place un échange plus efficace, plus prometteur, et en fin de compte, plus moderne". Et bien sûr le Président russe a félicité son homologue américain pour l'obtention du prix Nobel. Rien d'extraordinaire. Même Ahmadinejad a félicité Obama après sa victoire en novembre 2008. Plus embarrassant que celui de la classe dirigeante, le point de vue des politologues russes porte un coup sévère à l'optimisme suscité par l'élection d'Obama. Manifestement, il n'y a pas d'obamania en Russie, où le 5 novembre était un jour comme les autres. Si Evguéni Mintchenko, directeur de l'Institut International d'expertise politique, prédit de grands changements non seulement dans les relations internationales et plus particulièrement russo-américaines, il a la prudence de ne pas se prononcer sur la nature exacte desdits changements. Le député et politologue Sergeï Markov, de son côté, prédit une relation amicale entre Obama et Medvedev, qui "sont de la même génération et sont tous deux des utilisateurs d'internet". Il évoque aussi "l'ami Barack", ce qui n'est pas forcément une bonne chose pour la Russie : la dernière fois que le Kremlin a entretenu ce type de rapport avec un président américain, c'était dans les années Eltsine avec "l'ami Bill", et le pays avait alors consenti d'énormes sacrifices, notamment l'élargissement à l'Est de l'OTAN et l'intervention occidentale contre la Serbie. Et si Konstantin Kossatchev trouve Obama plus respectueux de la Russie que ne l'aurait été McCain, on reste loin de l'obamania. Si invraisemblable que cela puisse paraître, vu de Russie, Obama n'a rien du messie que l'on aime à décrire chez nous. Les experts ne font pas tous la distinction entre Obama et son prédécesseur. Valerii Garbouzov reconnaît que "McCain et Obama ont assez durement critiqué Bush, notamment pour sa politique étrangère. Mais il y a des choses qui aux États-Unis ne changeront pas avec l'administration. Et dans ce que disent McCain et Obama au sujet de la Russie, il y a beaucoup de négatif". Dans l'ensemble, les observateurs russes ne croient pas à une nouvelle donne. Mikhail Margelov, président du Comité aux Affaires Étrangères du Conseil de la Fédération, il n'y aura pas de réchauffement entre Moscou et Washington, qui poursuivront simplement leurs efforts contre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive". Kossatchev quant à lui rappelle le rôle et l'importance des conseillers du Président, qui exclut d'entrée de jeu la possibilité d'un changement substantiel. Les plus fervents admirateurs d'Obama seront sans doute très déçus d'apprendre qu'Obama n'est pas un révolutionnaire. Pour Nikolaï Zlobine, le nouveau Président n'est jamais que le représentant de l'aile libérale (progressiste) de l'establishment, comme McCain est le représentant de l'aile conservatrice. L'expert souligne en outre le danger que représente la domination des démocrates au Congrès (remise en question il y a peu avec l'élection de Scott Brown), expliquant que ce monologue du pouvoir est particulièrement propice aux erreurs. Il faut également remettre en question l'idée qu'en élisant Obama, les Américains ont facilité les échanges diplomatiques des États-Unis avec le reste du monde. Andreï Kortounov, président dla fondation Nouvelle Eurasie, loue la jeunesse et le dynamisme de Barack Obama et moque l'impéritie de l'administration Bush, mais c'est pour mieux s'inquiéter du fait que la grande popularité d'Obama renforce la légitimité des exigences américaines au sein de la communauté internationale. Tenir tête aux Américains sera donc plus délicat avec Obama qu'avec Bush, qui ne séduisait personne : "il va rendre le monde plus compliqué". Obama complique d'autant plus les choses qu'il n'a aucune expérience de gouvernement, rappelle Alexandre Khramtchikhine. C'est une boite noire. Les observations les plus pessimistes sont celles du politologue Sergeï Lebedev qui, faisant remarquer qu'Obama est un mulâtre, exprime sa crainte que sous couvert de multiracialisme et multiculturalisme le nouveau président ne reproche à la Russie d'opprimer les minorités nationales : "par rapport à la politique de Bush, il y aura dans celle d'Obama plus d'hypocrisie, de bigoterie et de discours creux sur les droits de l'homme". Il n'est pas rare que les démocraties occidentales, et en particulier ces grands "pays des droits de l'homme" que sont la France et les États-Unis, se méprennent sur les causes réelles de leur impopularité. En portant un noir au pouvoir, les Américains voulaient faire la preuve de leur fidélité à des valeurs universelles, oubliant que c'est précisément cet universalisme qui agace le "reste du monde". Prétendre que les frontières ne résistent pas aux bonnes intentions du plus éminent représentant du monde libre, c'est mettre en doute la souveraineté des États et leur capacité à défendre leurs propres valeurs. D'autant plus que le Kremlin aspire, non moins que la Maison-Blanche, à jouer le rôle d'intermédiaire : il existe en effet une version russe du dialogue des civilisations. Le seul fait qu'on n'en parle guère et qu'en matière de dialogue Obama passe pour le champion justifie que l'on remette en question la thèse selon laquelle l'universalisme faciliterait considérablement les rapports entre puissances. Les admirateurs d'Obama, même déçus, pensent qu'avec un noir à la Maison-Blanche, Washington "parlera en langue", comme les apôtres, et propagera sans problème la bonne parole aux quatre coins du monde. Il est probable qu'au contraire cette ambition se heurtera à celles des autres puissances, qui mettront un point d'honneur à jouer dans les relations internationales un autre rôle que celui d'adhérent à une grande cause. UNE POLITIQUE COSMÉTIQUE La politique d'Obama incline-t-elle plutôt à l'idéalisme ou au réalisme ? Pour certains, Obama est un idéaliste qui se donne les moyens de réaliser sa vision. Pour d'autres, l'idéalisme d'Obama a toujours maquillé une politique réaliste qui ne se distingue que peu de la précédente. Pour d'autres encore,Obama l'idéaliste deviendra plus réaliste à mesure qu'il sera confronté aux réalités du pouvoir. Plusieurs éléments justifient que l'on s'interroge sur le rapport du discours à la réalité. Le camp de Guantanamo n'est toujours pas fermé. En novembre 2009, expliquant que le camp ne pourrait fermer le 22 janvier 2010 comme prévu, Obama invoquait des difficultés politiques et techniques et se contentait d'espérer une fermeture en 2011, sans toutefois fixer de date précise, "parce que cela dépend aussi de la coopération du Congrès". Sans doute pour ménager Pékin, Obama a repoussé à une date indéterminée l'entrevue avec le dalaï-lama, qu'il devait rencontré avant 2010. En octobre dernier, un article de Mona Charen, auteur du très remarqué Useful Idiots: How Liberals Got it Wrong in the Cold War and Still Blame America First, évoquait une trahison des droits de l'homme par la nouvelle administration, que ce soit en Chine — où la secrétaire d'État Hillary Clinton a fait passer les droits de l'homme et le Tibet après la crise économique, le réchauffement climatique et la sécurité — , au Honduras — où Obama a affirmé son soutien à Manuel Zelaya —, ou en Iran — lors de la crise iranienne, durant laquelle le Président fit payer à l'opposition iranienne son rapprochement avec les mollahs. En 2008 le sénateur démocrate Patrick Leahy disait attendre du futur Président qu'il reconnecte les États-Unis avec le monde et l'Amérique avec elle-même. Le réalisme politique prend un sens différent selon que l'on privilégie l'une ou l'autre de ses deux exigences. Il n'est pas sûr que le retrait annoncé d'Irak et d'Afghanistan reconnecte les Américains au reste du monde. Il est quasiment certain en revanche que la fin de la guerre réconciliera l'Amérique avec elle-même — temporairement du moins. Faut-il soupçonner que la main tendue au monde ne soit en vérité qu'un élément du jeu narcissique auquel se livre la "nouvelle Amérique" de "l'ère Obama" ? Il y a beaucoup de vrai dans le titre de cet article de Michael Barone : "Obama impresses educated class but not terrorists". L'Amérique d'Obama ne veut pas résoudre des problèmes mais tenir un discours, elle se soucie de son image et réclame une politique cosmétique. Vu sous cet angle, la question de savoir si les actes sont en accord avec les idées et dans quelle mesure Obama est aussi attaché qu'il le prétend aux droits de l'homme est un point de détail. Une politique idéaliste implique des efforts colossaux, souvent peu concluants, pour conformer la réalité aux idéaux. Une politique réaliste présuppose la reconnaissance du rapport de force et ne voit dans l'idéal qu'une impulsion initiale, une inspiration. La politique cosmétique réclamée par la gauche et mise en oeuvre par Obama fait du discours et du geste fort une fin en soi. Les admirateurs d'Obama le confessent avec une bonne conscience déconcertante : "C'est par ce qu'elle est, et non ce qu'elle fait, que l'Amérique récupère sa position de modèle, de leader - et d'une très large tête - parmi les démocraties libérales" (Justin Vaïsse). C'est à cette définition inhabituelle et anachronique du leadership, plutôt qu'à la distinction classique entre idéalisme et réalisme, que l'opinion se référera pour juger le mandat d'Obama. Le fait que l'on parle aujourd'hui non pas de gagner la guerre mais de la terminer est symptomatique de cette conviction que l'Amérique doit non pas protéger ces populations musulmanes qu'elle dit respecter, mais sauver son âme — variante noble de la désertion. Car l'Amérique d'Obama n'est pas une Amérique qui s'ouvre, au contraire : c'est une Amérique qui se replie sur elle-même. Les démocrates sont prêts, au nom de la morale, à abandonner Irakiens et Afghans comme ils avaient abandonné les sud-vietnamiens en 1974. Peut-on faire confiance à des gens qui considèrent que la catastrophe du Vietnam, ce sont les pertes de guerre et non la chute de Saïgon ? Dès lors, la poursuite de la guerre au moyen-orient, la hausse continue du chômage, l'efficacité incertaine du plan de relance, l'avenir non moins incertain de la réforme de la santé, la persistence des menaces iranienne et nord-coréenne pour les équilibres régionaux, ou encore la stérilité du dialogue civilisationnel ne peuvent rien contre le mythe Obama. Malgré la baisse constante de sa popularité depuis 2009, il est peu probable qu'Obama cesse d'être perçu, du moins par les liberals, comme une bonne chose pour les Américains (et le monde, il va sans dire). On a trop misé sur Kirikou, on a trop répété qu'avec lui le monde changerait du tout au tout, on a trop caliné ce symbole de la diversité, de la tolérance et de la démocratie pour reconnaître, du jour au lendemain, qu'il n'était qu'un sénateur inexpérimenté ayant bénéficié d'un complexe de culpabilité inhérent à l'Occident tout entier, un mauvais politique juste bon à lire des prompteurs (Andreï Piontkovski). L'opinion sera peut-être déçue. Dès 2008 les sympathisants du premier noir candidat à l'élection présidentielle redoutaient ce moment où l'élu croulerait sous sa propre grandeur. Mais comme Kennedy, cette autre victime du système dont la mort a sauvé le mythe, Obama restera l'homme providentiel qui a su trouver les mots juste pour rassurer cette Amérique honteuse de sa propre puissance. Trouvera-t-il une politique ? ZM Toutes les réactions (2)1. 17/02/2010 18:19 - Bardamu
2. 19/02/2010 05:34 - un_etranger
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Dernière réaction
Tout à fait d'accord, une remise en cause du mythe obamaniesque demanderait à l'Occident de se remettre totalement en question, ce dont il est incapable. Seule la Russie, qui est occidentale mais... ![]() Articles les plus lus
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