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Ballon d’Or : notre top 7 des non-récompensés

SURLERING.COM - ADRENALINE - par Loïc Lorent - le 14/10/2010 - 5 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Il y a eux qui, à nos yeux, le méritaient plus que ceux qui l’ont eu. Il y a ceux qui le méritaient autant. Il y a ceux qui ont pâti du succès d’un de leurs compatriotes. Il y a ceux qui sont nés trop tôt. Il y a ceux qui ont subi la prime accordée aux attaquants. Quoi qu’il en soit, il y a là dix joueurs d’exception. Voici notre Top 7 des joueurs à qui on aurait bien aimé remettre un Ballon d’Or.


Ferenc Puskás



Quand les Hongrois en ont assez de taper sur les soviétiques dans des piscines olympiques et lâchent leurs sabres, ils jouent au football. Et pas mal du tout, en plus. Y’a de irruptions spontanées qu’on ne s’explique pas vraiment. L’équipe de Hongrie du début des années 1950 en est une. A la pointe de ladite sévissait Ferenc Puskás. Pas très grand, pas très costaud, mais rapide et adroit, le garçon. Né à Budapest en 1927, sa carrière débute seize ans plus tard, tandis que l’Armée rouge frappe déjà à la porte. Un amiral sans marine à la tête d’un Etat, c’est louche, les Hongrois auraient dû se méfier. Au sein du club de Kipesti, rebaptisé Budapest Honvéd par le régime communiste – l’Armée rouge est entrée –, il remporte cinq fois le titre national. Avec une moyenne d’un but par match, il est le meilleur avant-centre de son temps. Plus technique, plus précis que les autres, à l’exception peut-être de Di Stéfano avec qui il jouera à partir de 1958 sous les couleurs du Real de Madrid – sacré doublette. Mais la gloire de Puskás se confond d’abord avec celle de l’équipe nationale. Une équipe qui étrille les Anglais à Wembley en 1953 (6 buts à 3) et qui est invaincue depuis près de quatre ans quand s’ouvre la Coupe du Monde 1954. La Hongrie n’est pas favorite de la compétition, elle ne peut que la gagner. C’est en tout cas ce que disent tous les observateurs. Pour mémoire : Puskás, mais aussi Lóránt, Kocsis, Lantos, Czibor, Hidegkuti, forment l’épine dorsale de l’Invincible. En phase de poules, la Hongrie corrige la Corée du Sud et la RFA sur des scores de rugby (9 à 0 et 8 à 3). Tout roule. Faut dire qu’ils jouent avec pas moins de cinq attaquants. Hussard est un mot d’origine hongroise, non ? En quart, ça se complique. Le Brésil est sans génie mais solide. Ça passe quand même, 4 à 2. Même chose en demi, face à l’excellente sélection uruguayenne, tenante du titre. En quatre matchs : vingt-cinq buts marqués, dont onze pour le seul Kocsis (record que Just Fontaine battra en 1958). En finale, les Allemands sont là, fidèles au poste, déjà. Combien vont-ils en prendre ? Six ? Encore huit ? Au bout de dix minutes, les Hongrois mènent 2 à 0. Jusque-là tout va bien. Et puis… Et puis, personne ne sait pourquoi, personne ne comprend comment, mais les Allemands ne baissent pas les bras, les Allemands marquent une fois, deux fois. Au retour des vestiaires, la rencontre s’équilibre. Les Hongrois n’y arrivent plus. Et à la 88e minute, comme d’habitude, comme ils le feront cent fois après avoir été dominés par leurs adversaires, les Allemands plantent le but fatal. 3 à 2, surprise générale, soupçons (on raconte aujourd’hui encore que les joueurs allemands étaient dopés), consternation au pays. Contraint à l’exil après la révolution, il végète pendant deux ans. Tout le monde l’a un peu oublié lorsqu’il réapparaît en Espagne. Après une diète draconienne, il démontre qu’il n’a rien perdu de son légendaire sens du but. Avec le Real, il glane cinq titres nationaux, trois Coupe des clubs champions européens et une Coupe intercontinentale. Stupéfiant palmarès, auquel il ne manque qu’une Coupe du Monde… Auteur de plus de mille buts en autant – ou presque – de matchs, Puskás est le premier attaquant-type de l’histoire du foot ou à tout le moins le plus complet. La défaite de 1954, son inactivité pendant deux ans, la surmédiatisation de Di Stéfano, la grandeur de Kopa et Suarez, se sont coalisées afin de lui refuser un Ballon d’Or. Il n’en demeure pas moins toujours prophète en son pays, malgré le sacre de son compatriote Flórián Albert en 1967.

Dennis Bergkamp



4 juillet 1998, Marseille, Stade Vélodrome, Pays-Bas – Argentine. Match tendu. 89e minute, Franck de Boer balance le cuir vers Dennis Bergkamp. Contrôle de-la-mort-qui-tue, en extension, zidanesque, suivi d’un extérieur du droit qui file en une sublime ligne courbe dans les buts de Carlos Angel Roa. C’est pour ce genre de geste, dingue et efficace (n’est-ce pas Cristiano Ronaldo…), qu’on aime le foot. Et en la matière, Bergkamp était un multirécidiviste. Né en 1969, formé à la grande école d’un Ajax Amsterdam alors en reconstruction, il foule les terrains de l’Eredivisie à l’âge de dix-sept ans. En sept saisons sous le maillot rouge et blanc, il glane un titre national, deux Coupes des Coupes et une Coupe de l’UEFA. Attaquant technique, racé, qui ne rechigne pas à descendre récupérer des ballons au milieu de terrain, il marque une centaine de buts. Ses performances lui valent d’être appelé chez les Oranje, aux côtés des Gullit, Rijkaard et van Basten. Il ne peut pas deviner qu’il est arrivé trop tard. Comme il part trop tôt de l’Ajax (qui gagnera la C1 en 1996) pour aller à l’Inter en 1993. Il restera trois ans en Lombardie. L’Inter du début des années 1990 est un club tristounet. Bergkamp joue bien mais ne rayonne pas autant qu’un van Basten au Milan AC. Pour sûr, il est moins bien servi que son compatriote. Alors, en 1995, il file en Angleterre. Arsenal, c’est pas jouasse non plus. Quoique… Jouer avec Tony Adams, incarnation très convaincante du mythique fighting spirit, c’est une expérience de vie ! De la qualité, dans cette équipe, il y en a. Arsène Wenger, qui débarque à l’automne 1996, va la révéler. Avec le déclinant mais toujours alerte Ian Wright, l’excellent Ray Parlour, le rugueux Lee Dixon, le stoïque David Seaman, mais aussi Marc Overmars, increvable ailier droit, il décroche trois championnats et quatre Coupes d’Angleterre, est finaliste de la C3 en 2000 et de la C1 en 2006. Toujours au bon endroit au bon moment, mais trop joueur balle au pied pour être considéré comme un « renard des surfaces ». Il lui arrive de passer totalement à côté d’un match. Un chouilla cyclothymique, Bergkamp. Au reste, cent vingt buts en neuf saisons, sachant qu’il a passé les dernières en grande partie sur le banc, c’est plus qu’honnête. Quand il était dans un bon jour, ces contrôles, ses appels, ses frappes, ses cavalcades façon tango : un régal. On se souvient aussi de sa phobie de l’avion, laquelle l’empêcha de disputer certains matchs. Il avait bien le droit. Taciturne et pudique, il tira sa révérence en 2006. Aujourd’hui, il s’occupe des avant-centres de l’Ajax. Bergkamp, c’est un certain football hollandais, de Cruijff à Seedorf en passant par van Basten et les frères de Boer, un football plein de panache, offensif, intelligent. Entre la très laide équipe des Pays-Bas finaliste de la dernière Coupe du Monde et celle, éliminée par le Brésil en demi-finale de France 98, on préfère sans hésitation la seconde. Parce qu’on ne se lassera jamais de gestes comme celui du 4 juillet.   
 
Cafú



Gâtée en arrières latéraux excellents, voire de génie, est l’équipe du Brésil. Aujourd’hui, elle peut compter sur Daniel Alves et Maicon – ce dernier ayant été le meilleur joueur de la Seleção lors de la Coupe du Monde en Afrique du Sud. Hier, elle s’appuyait sur Roberto Carlos et Cafú, grands avaleurs de kilomètres. Né à Goiás en 1970, il est repéré dès l’âge de huit ans par les hommes du São Paulo FC. Il y fait ses classes, y démontre une facilité déconcertante à remonter la ligne de touche à la vitesse d’un membre du BOPE esseulé dans une favela. Avec son club formateur, il remporte un championnat du Brésil ainsi que trois championnats de São Paulo et deux Coupes intercontinentales entre 1989 et 1994. En 1994 également, il se voit attribuer le titre de meilleur joueur sud-américain de l’année et soulève une première Coupe du Monde. Remplaçant au début du match, il foule la pelouse du Rose Bowl de Pasadena dès la 22e minute en lieu et place de Jorginho. Puis il file au EC Juventude, puis au Real Saragosse, vainqueur de la Coupe des Coupes l’année précédente. Il y passe une saison avant de revenir au Brésil, à Palmeiras. Habitué aux baux courts, il rejoint la Roma l’année suivante. C’est dans le club de la capitale italienne qu’il va véritablement exploser. Pendant six saisons, de 1997 à 2003, même si les titres ne suivent pas toujours, il éclabousse le Calcio de tout son talent. Moins fantasque que son compatriote du Real de Madrid, il est aussi plus appliqué dans son replacement défensif bien qu’il prenne le couloir avec une touchante persévérance. Ses centres sont des bijoux. Un match de Cafú sous les couleurs romaines, c’est un va-et-vient de 90 minutes, d’un poteau de corner à un autre. Avec la Louve, il glane quand même un scudetto et une Coupe d’Italie. Il est considéré comme le meilleur latéral droit du monde. En 2002, avec l’équipe du Brésil – dont il est le capitaine – il gagne une nouvelle Coupe du Monde. Il a trente-deux ans, pourrait prendre sa retraite : il signe au Milan AC. Les années pèsent un peu, ses courses sont moins incisives. Il demeure un titulaire indiscutable de l’équipe lombarde grâce à laquelle il enrichit encore son palmarès d’un championnat d’Italie en 2004 et d’une Champion’s League en 2007. Par contre, il fait partie de l’apathique Seleção battue logiquement en quart de finale de la Coupe du Monde 2006). Si l’on ajoute France 98, Cafú aura donc disputé trois finales consécutives de cette compétition, ce qui est unique dans l’histoire du football. Pour ça et pour les ballons qu’il ne perdait jamais, pour sa technique et sa science du placement, parce que si Maicon est immense, comme on nous le répète ces temps-ci, alors Cafú était gigantesque, il mérite un Ballon d’Or.

Paolo Maldini



On dit : « La classe ». Expression un peu galvaudée ? Pas grave. Car oui, c’était bien ça, ce qu’on pensait en voyant jouer Paolo Maldini, qui n’a quitté les terrains que l’année dernière, la quarantaine passée. On ne sait si l’on doit attribuer cette longévité à une exemplaire hygiène de vie. Pour tout dire, on ne l’espère pas. On préfère penser que la valeur se moque bien des années. Bon, le poste s’y prêtait, aussi. Paolo Maldini, c’est le défenseur comme on en voit de plus en plus rarement : devant sa surface de réparation, au marquage, qui récupère, qui se tient droit, à la Beckenbauer. Il débute en Serie A en 1985. Maldini : de Platini à Messi. Qui dit mieux ? Fils de Cesare, lui-même défenseur, Paolo restera fidèle toute sa carrière durant à un seul club, le Milan AC. Il a connu les maillots XS à gros col et les shorts courts. Rosso e nero per sempre, quelque chose comme ça. Qu’on nous permette de trouver ça noble. Au reste, bonne pioche. En vingt-cinq ans chez les Lombards, il remporte cinq Champion’s League (la première en 1989, la dernière en… 2007), sept scudetti, deux Coupes intercontinentales. Inamovible à droite puis au centre de la défense milanaise, il joue avec, entre autres : Tassotti, Baresi, Galli, Costacurta, Desailly, Panucci, Cafú, Nesta. Sous le maillot de la Nazionale (il convient de rappeler que les Italiens n’usent pas de l’expression « squadra azzura »), il perd la finale de la Coupe du Monde 94 et de l’Euro 2000. L’humiliation d’une élimination en huitièmes contre les étrangement rapides Coréens suit deux ans plus tard. On ne peut pas tout avoir, n’est-ce pas. Élégant, sur et en dehors des terrains, il est aussi un modèle de fair-play : un seul carton rouge en neuf cents matchs. Un seul. C’est que Maldini tacle très peu. Aux attaquants il impose son physique, arrache proprement le ballon, et relance sans se précipiter. Le Mur de Milan. Lors du denier match de Paolo à San Siro, en mai 2009, certains supporters du club le sifflent. Drôle d’hommage dont les causes, nonobstant la défaite, nous échappent un peu – apparemment, un contentieux avec les ultras locaux. Tant pis. Recordman du nombre de matchs joués en Serie A (près de 650), deux fois troisième au classement du Ballon d’Or (en 1994 et 2003), chose rarissime pour un défenseur, Maldini est entré au panthéon du football mondial.

Deco



     Eusébio au Benfica, Cruijff à l’Ajax, Keegan à Liverpool et Hambourg, Platini à la Juve, Messi au Barça : tous ces joueurs ont en commun d’avoir transcendé – pendant plusieurs saisons victorieuses – leurs équipes respectives au point de les incarner sans qu’on puisse dire pour autant qu’elles reposaient intégralement sur leurs épaules – à la différence d’un Maradona à Naples ou d’un Ronaldo à l’Inter. Au début des années 2000, c’est ce qu’était Deco au FC Porto. Deco voit le jour en 1977 à São Bernardo du Campo. Il bénéficie de la double nationalité, brésilienne et portugaise – heureusement pour sa carrière d’international. A vingt ans, après des débuts prometteurs – mais sans plus – au sein des équipes de jeunes du Nacional et des Corinthians, il atterrit au Portugal, débouché naturel des joueurs brésiliens auxquels on croit – les « pépites » filent directement en Angleterre ou en Espagne où elles rayonnent ou se gâchent. D’ailleurs, au FC Alverca, club de 2e Division, c’est un Brésilien qu’on veut. Deco ou un autre… Dans ce genre de situation, neuf fois sur dix, le Brésilien fait deux-trois passements de jambes, plante deux-trois buts, le premier Christian Jeanpierre venu s’exclame : « Samba ! Ils ont ça dans le sang », puis il enchaîne les matchs médiocres, perd sa place de titulaire et rentre au Brésil. Sauf que Deco plante treize buts en trente matchs avec Alverca, n’est pas du genre à multiplier les grigris inutiles, est un milieu complet, ni vraiment relayeur, ni vraiment offensif, ou plutôt les deux à la fois – un peu à la manière d’un Lampard à Chelsea. A l’été 1998, il part à Porto, pas au FC du même nom, mais au SC Salgueiros qui évolue alors en Primeira Liga. Six mois plus tard, à l’occasion du mercato hivernal, il rejoint les Dragons. Pièce maîtresse d’une équipe dominatrice chez elle, il remporte en quatre ans trois championnats et trois coupes du Portugal. Cette équipe de Porto, on l’a vue venir de loin, avec ses internationaux Maniche, Ricardo Carvalho, Pedro Mendes, Vitor Baía. Surtout quand, en 2003, sous les ordres de José Mourinho, elle se balade en Coupe de l’UEFA. La même année, Deco est convoqué en équipe du Portugal (faute d’avoir été appelé par celle du Brésil). 2004 sera l’année d’un triomphe inachevé. Avec les même armes qui lui ont permis de dérocher la C3, Porto gagne la Champion’s League au détriment d’une lymphatique formation monégasque (à sa décharge, elle perd son meilleur joueur, Giuly, dès le début du match). Deco est le symbole de cette formation qui démontre qu’un superbe parcours européen ne dépend pas seulement de l’argent à la disposition d’un club. Sans être forcément spectaculaire, il distille les passes millimétrées, efface un, deux, trois joueurs, ratisse aussi, toujours disponible, et, encore plus qu’un Zidane, n’hésite pas à tenter sa chance en solitaire. A l’Euro 2004, lequel a lieu à la maison, Deco enchaîne les belles prestations au sein d’une sélection un peu poussive, mais qui atteint quand même la finale. La Grèce, équipe surprise, équipe horrible, se dresse face aux Portugais. Ultra dominateurs durant toute la rencontre (comme toutes les autres formations ayant affronté les Hellènes), Deco, Figo, Rui Costa et Cie (la « génération dorée ») ne parviennent pas a en planter un. Ils en prennent un, un laid, et les Grecs gâchent la fête. Dans le rayon « milieu qui marque », Deco occupe une bonne place, avec ses quarante buts en deux cents matchs sous le maillot blanc et bleu. L’UEFA vient de lui décerner les prix de meilleur milieu de terrain et de meilleur joueur de l’année quand il file au Barça de Ronaldinho et Eto’o. Alors dirigés par Franck Rijkaard, les Blaugrana remportent deux championnats d’Espagne (2005 et 2006) et une Champion’s League (2006). Comme il le fut à Porto, Deco est le métronome du Barça. On résume : en sept ans, cinq titres nationaux et deux continentaux. Fragile, il est victime de plusieurs blessures. Messi, Xavi, Iniesta s’imposent définitivement au milieu tandis que Guardiola remplace l’entraîneur néerlandais. Deco signe à Chelsea en 2008. Il y passe deux bonnes saisons pour le club et frustrantes pour lui, entre blessures récurrentes et statut de remplaçant. Une Premier League et une Coupe d’Angleterre sur son tableau de chasse, quand même. A l’été 2010, à bientôt trente-trois ans, il retourne au Brésil, à Fluminense.       

Alessandro Del Piero




Encore une histoire de fidélité. Après un début de carrière plutôt banal sous les couleurs de Padoue, club de Serie B, Alessandro Del Piero signe à la Juve en 1993. Dix-sept ans plus tard, âge sérieux s’il en est, il y joue toujours. Avec le club de Turin, il aura tout connu : les saisons blanches, les triomphes nationaux et continentaux, des scandales, et même une rétrogradation en division inférieure. Né en 1974, au cœur d’une décennie marquée par la domination de la Vieille Dame (six scudetti entre 1970 et 1980), Alessandro rêve de jouer pour les blancs et noirs. Il rêve d’autant plus que le génie propre à un Maradona ou un Cruijff lui fait défaut. Del Piero est un laborieux dont le talent ne s’est manifesté pleinement qu’au fil des années. C’est un roman en plusieurs volumes (chacun ses métaphores…), certains légèrement bâclés, d’autres absolument magnifiques. Ça n’avait pourtant pas très bien commencé : outre le fait qu’on s’ennuie vite à Padoue, la Juventus du début des années 90 astique plus de trophées qu’elle n’en gagne. Après l’ère des Scirea, Tardelli, Causio, Zoff (1970), l’ère des Platini et Boniek (1980), est venue celle des places d’honneur, entre le Naples de Maradona, la Sampdoria de Mancini et le Milan AC de van Basten. Et quand le jeune Del Piero débarque à Turin, Roberto Baggio, star du football européen, se charge déjà du rôle de distributeur de caviars aux attaquants – Vialli et Ravanelli. La signature de l’homme à la coupe de cheveux douteuse a d’ailleurs contribuée à sortir le club de l’atonie dans laquelle il s’enfonçait. Avant-centre technique et malin, Del Piero va se transformer peu à peu en meneur de jeu, en 10 atypique, excellent tireur de coup-franc et de penalty, assumant sur le terrain un statut de leader auquel le destinait son caractère bien trempé. Le départ de Baggio en 1995 lui offre enfin la possibilité de prouver qu’il a les épaules pour guider les bianconeri. Tâche compliquée : cette année-là, enfin, la Juve a remporté le scudetto. L’exercice suivant sera moins heureux : le Milan AC ne laisse que des miettes à ses concurrents. Mais Del Piero marque six buts en Champion’s League et contribue puissamment à la victoire finale du club dans cette compétition. Marcello Lippi a construit l’équipe autour de lui. Tous les ballons transitent par Del Piero dont on attend un de ces mouvements uniques qui font « la différence ». Zidane arrive dans la foulée, affublé de l’étiquette de « futur Platini », et son positionnement sur le terrain oblige Del Piero à jouer à nouveau plus offensif. Entre 1996 et 2003, la Juve glane quatre championnats d’Italie, termine deux fois seconde, échoue deux fois en finale de la Champion’s League (contre Dortmund puis le Milan AC), gagne une Coupe et trois Supercoupes d’Italie. Inzaghi, Davids, Trézeguet, Buffon, Nedved, Thuram rejoignent le club de la famille Agnelli tandis que d’autres s’en vont, profitant des nouvelles règles établies par l’arrêt Bosman. Chaque été, à l’image d’un Raul au Real, nul n’imagine Del Piero quittant la Juve. Aussi, dépassées les négociations salariales, on ne fut pas étonné de le voir rester au club après l’envoi de celui-ci en Serie B en 2006. Cette saison au purgatoire aurait pu tourner au grotesque ; la Juve remonte immédiatement en Serie A. Depuis cette date, elle piétine. Récemment, Michel Platini déclarait qu’il faudrait patienter encore un moment avant d’assister à de nouvelles célébrations au Stadio delle Alpi. On partage cette opinion, tant le jeu déployé par la Juventus est stéréotypé ces dernières années. Dans ce marasme (relatif) surnage Del Piero. Comme autrefois, ses buts continuent de remplir les compilations du dimanche – à ce jour, toutes compétitions confondues, il en a marqués plus de trois cents en sept cents matchs, ratios énorme pour un milieu de terrain, certes au soutien direct des attaquants et tireur attitré des penaltys et coups-francs, mais milieu quand même. Seule ombre au tableau : Del Piero sous le maillot de l’équipe d’Italie. Barré par Baggio en 1994, contrarié par une blessure en 98, remplaçant de Totti durant l’Euro 2000, son parcours en Nazionale est émaillé de vaines polémiques (à quel poste doit-il jouer ? peut-il jouer avec Totti ? en tant que meneur de jeu ou qu’attaquant ?) jusqu’au sacre de 2006 auquel il participe sans s’y signaler outre mesure. Une compensation, en somme, au goût un peu amer dans la mesure où il ne put jamais vraiment s’imposer dans l’équipe-type, et ce quel que soit le sélectionneur. Avec vingt-sept buts en quatre-vingt-onze apparitions sous le maillot bleu azur, il n’a pourtant pas démérité. Notre préfèrence pour la Roma ne nous empêche pas de le considérer comme le meilleur joueur italien de ces quinze dernières années, à égalité avec Buffon, mais loin devant Cannavaro, Totti et Pirlo.

Oliver Kahn



Franchement, on hésite. Entre Buffon et Kahn, s’il ne fallait en choisir qu’un – et il le faut –, lequel désignerions-nous comme le meilleur gardien ? Ne souhaitant pas qu’on nous accuse de favoriser les Italiens, ce qui serait au reste une petite croisade légitime tant les médias français persistent à répandre les lieux communs les plus éculés sur ce peuple, et parce qu’il faillit gagner une Coupe du Monde à lui tout seul, on optera pour l’enfant de Karlsruhe. Ainsi que du Karlsruher SC, son club formateur. A l’instar de nombre de grands gardiens (sans parler des mauvais), Kahn choisit ce poste faute de mieux. Premières saisons sur le banc, les suivantes dans les cages où il se distingue par ses parades défiant Newton et une autorité toute naturelle. Ancien milieu de terrain du superbe Borussia Mönchengladbach des années 1970, Winfried Schäfer, son entraîneur d’alors, l’annonce comme un prétendant à la succession de Bodo Illgner, en concurrence avec Andreas Köpke. Le Bayern Munich casse d’ailleurs sa jolie tirelire afin de le recruter en 1994. Il a déjà vingt-cinq ans. En tant que troisième gardien de la Nationalmannschaft, il s’envole pour les Etats-Unis. Tenante du titre, l’Allemagne est éliminée en quart de finale par la Bulgarie de Stoitchkov. Lorsque Kahn surgit en Bavière, le club ne fait plus peur, ni à l’intérieur ni à l’extérieur des frontières de l’Allemagne réunifiée. Sa reprise en main par Franz Beckenbauer sera virile, et finalement salutaire. En 1996, le Bayern remporte la Coupe de l’UEFA, et en tant que doublure de Köpke, il fait partie de la sélection victorieuse de l’Euro en Angleterre. En 1997, le Bayern gagne le championnat. Pendant dix ans, Oliver Kahn va devenir le symbole de l’hégémonie des Bavarois sur la Bundesliga et de son renouveau à l’échelle continentale. Entre 1997 et 2008 : huit championnats, six Coupes d’Allemagne et autant de Coupes de la Ligue. La finale de la Champion’s League 1999, qui voit le Bayern affronter Manchester United, est une grosse déception. Kahn, Scholl, Lizarazu et les autres tiennent le match jusqu’à l’égalisation puis la victoire des Mancuniens. Scénario qui rappelle un peu celui de la finale de l’Euro 2000. En 2001, à Milan, le Bayern domine Valence après la fatidique séance de tirs au but. Kahn en stoppe trois. A trente ans passés, on lui offre le brassard de capitaine tant à Munich qu’en Nationalmannschaft. Autorité naturelle, disions-nous. C’est un joli euphémisme. Sur le terrain, Kahn gueule comme un putois, harangue, s’embrouille, mais ne franchit jamais le Rubicon de l’anti-jeu. Contrairement aux apparences, le Bayern a souvent dû s’arracher lors des dernières journées pour remporter des titres. La pression, soit les joueurs de connaissent pas, soit ça les excite. Et à chaque fois Kahn est décisif. Comme il l’est, à un niveau rarement atteint par un gardien, durant la Coupe du Monde 2002. Après un Mondial raté en 98 et un Euro pathétique en 2000, l’équipe d’Allemagne arrive en Asie avec une montagne de doutes et l’espoir de ne pas être ridicule. Elle va presque donner raison à Gary Lineker en se hissant en finale malgré un fond de jeu des plus brouillons. Miroslav Klose plante, Ballack phagocyte tous les ballons au milieu, Kahn multiplie les arrêts d’anthologie. C’est que la défense est le point faible de cette sélection, à l’inverse de l’Italie de 2006. Héroïque lors de la phase éliminatoire, auteur de parades miraculeuses, il se troue au plus mauvais moment, en finale. Sa faute de mains fera le tour des bêtisiers du monde. Les Brésiliens soulèvent la coupe. Toutefois, le titre de meilleur joueur du tournoi lui sera attribué. C’est dire aussi à quel point cette Coupe du Monde était bizarre… A l’Euro 2004, Kahn ne parvient pas à sauver une équipe vieillissante et qui se fait sortir dès la phase de poules. Klinsmann fait le ménage. Il décide également de mettre Kahn en concurrence avec Jean Lehmann, le gardien d’Arsenal, capable du meilleur comme du pire, et fort en gueule lui aussi. Duo de rêve pour les comiques d’outre-Rhin. Pas très courtois, l’affrontement : entre les deux hommes, c’est une collection de déclarations « chocs » sur l’air de C’est moi le plus beau c’est pas lui. Finalement, à l’orée de la Coupe du Monde 2006, Lehmann gagne ce duel – en tout cas dans l’esprit de Klinsmann. Kahn n’est que remplaçant dans l’une des plus belles sélections de l’histoire du football allemand. Elle n’a plus besoin de « sauveur » – elle le prouvera encore à l’Euro 2008 et à la Coupe du Monde 2010. Il participe néanmoins au match pour la troisième place, que les Allemands remportent. Ecarté de la sélection et critiqué même à Munich, Kahn met un terme à sa carrière en mai 2008, après un nouveau sacre national des Bavarois. Elu à deux reprises gardien européen de l’année (2001 et 200) et sept fois de la Bundesliga, deux fois troisième au classement du Ballon d’Or, Kahn aurait sans doute fini premier en 2002 s’il n’avait pas commis cette faute de mains en finale, rejoignant ainsi Lev Yachine.

Loïc Lorent



Toutes les réactions (5)

1. 14/10/2010 15:12 - ferdinand

ferdinandPuskas et Maldini sont indéniablement ceux qui l'auraient mérité cent fois. Les autres sont plus discutables , par exemple Thuram et Barthez sont largement au niveau de Cafu et Khan ( peur d'ètre taxé de chauvinisme peut-ètre ). J'aurais pour ma part ajouté Baresi un des plus grands libéros de l'histoire aprés le Kaizer. Le problème du ballon d'or c'est qu'il récompense une saison et pas une carrière d'ou cette incongruité : Cannavaro l' a obtenu alors que Maldini et Baresi étaient bien meilleurs.

2. 14/10/2010 18:50 - Orchid

OrchidOn devrait aussi remettre des "Ballons de boue" aux pires joueurs, voila qui serait plus amusant!

3. 14/10/2010 19:52 - ferdinand

ferdinandCa existe en France, un jury de journalistes ( il me semble ) décerne le ballon de plomb.

4. 15/10/2010 13:25 - Greg môk

Greg môkIl manque Franco Baresi, selon moi.

5. 21/07/2011 00:58 - Jean Kulazscek

Jean KulazscekUne petite imprécision sur Del Piero : 3 finale de ligue des champions perdu, vous avez oublié celle contre le Real Madrid en 1998.

Ring 2012
Loïc Lorent par Loïc Lorent

Loïc Lorent est romancier et pamphlétaire.

Dernière réaction

Puskas et Maldini sont indéniablement ceux qui l'auraient mérité cent fois. Les autres sont plus discutables , par exemple Thuram et Barthez sont largement au niveau de Cafu et Khan ( peur...

ferdinand14/10/2010 15:12 ferdinand
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    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

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     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

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    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

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    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

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    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

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    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

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    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

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    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

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    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

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    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

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    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

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    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

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    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

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