Badalamenti, le façonneur d'éther
SURLERING.COM - CULTURISME - par Aurélien Lemant - le 07/03/2007 - 0 réactions -

"Make it very cosmic, make it like the wind, make it like the sea, make it like the waves, make it endless, make it float through time..."
David Lynch à Angelo Badalamenti
Elle est duplice.
Incongrue et nécessaire, itérative et surprenante, c'est par elle qu'advient la narration, c'est par elle que demeure la fiction. Elle est l'actrice récurrente de David Lynch, depuis plus de vingt ans, et ce n'est pas Laura Dern, ni Sheryl Lee. Homme ou femme, elle vous rend fou, et persiste à murmurer, grommeler, siffler comme chanter - interpréter en tous les cas - de ses timbres sourds, frêles ou rauques, les redondantes ritournelles qui étouffent l'espace entre vos deux conduits auditifs. Eprouvé, vous en réclamez de plus belle. Vous émergez de votre siège, interdit, coi, en proie à la perplexité fascinée de celui qui ne sait s'il a été la dupe d'une mystification de plus, ou s'il est resté insensible à une authentique parcelle de grâce. A moins que le contraire n'agisse encore plus violemment sur votre perception accrue, aggravée, et ne vous astreigne à un second visionnage.
Cette tragédienne superbe et lancinée, on la connaît tant par ses mutismes que ses éclats. Tantôt chienne industrielle, ici nocturne collégienne, là femelle céleste ou rêve lacéré de réel, elle n'est « ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même » d'un récit à celui d'après.
Tels les personnages endossés, elle change de voix comme de noms, de couleurs comme de tons. Se parodie parfois à l'extrême pour mieux se renouveler.
On l'entend chez Paul Schrader, Nicole Garcia, Jean-Pierre Jeunet, Jane Campion...
On ne la voit que chez David Lynch.
Car, chez Lynch,
La musique est visible
La collision entre le compositeur Angelo Badalamenti et le réalisateur de Blue Velvet s'est faite au travers d'une autre actrice, récurrente elle aussi dans les oeuvres du petit génie de Boise, Idaho : Isabella Rossellini.
Mandaté pour enseigner à la fille d'Ingrid Bergman comment chanter le morceau-titre du film, Badalamenti pénétra pour la toute première fois les oreilles de David Lynch sous la forme d'une cassette, lue sur walkman, bande minimaliste où le pianiste et l'apprentie diva formaient ce duo éploré, réminiscence fifties à éterniser sur 35mm.
Lynch dira qu'il n'y a rien à ajouter, que tout est là, il n'y a plus qu'à passer la bande et faire chanter Isabella en play-back, « she wore blue velvet ». Les tympans déflorés, Lynch, pourtant habitué à torsader les sons et les ambiances avec le sound designer Alan Splet, est touché au coeur. Il rencontre en Badalamenti son alter ego musicien, celui qui va l'aider à créer ses films d'une manière autre, et inaugurer avec lui une nouvelle conception de l'écriture et du tournage.
La première collaboration entre les deux hommes, ce sera « Mysteries of love », écrite par David et composée par Angelo, dans ce no man's land de velours où un Roy Orbison obscène copule avec un Chris Isaak en apesanteur. C'est que, bien plus que les instrumentaux, ce sont les chansons qui mènent la danse dans le Lynchland. Elles sont jusqu'à la genèse d'un long-métrage. Ainsi du slow de Bobby Vinton qui donnera son nom et son écrin de plomb à Blue Velvet. En effet le metteur en images et en sons a toujours su d'avance quelles musiques il allait insérer dans un film. Mais à partir de Badalamenti, il va insérer des films dans une musique.
Lorsque lui prend l'envie de Twin Peaks, Lynch convoque son musicien devant un clavier. Il a l'intuition d'une histoire, l'ébauche d'une sensation qui bientôt accouchera d'un monde, mais il lui faut la musique pour en connaître l'accès. Lynch sait la lune au-dessus de bois noirs, il devine la chouette dans la nuit, mais il ne voit pas encore la fille s'enfuir dans la forêt. Il balbutie à l'oreille du pianiste ses visions vaporeuses, et l'autre se met à jouer. Litanies de ténèbres. Sous les mineures harmonies digitales se dessinent la trame et son découpage. Lynch aperçoit la route, il reconnaît les arbres, quelque chose gronde, l'image se fait de plus en plus nette, quelque chose monte, un mouvement sous les frondaisons, quelque chose apparaît, Lynch parle, Badalamenti joue, une fille sort d'un bosquet, un thème s'impose, ce sera celui de Laura Palmer. « Je la vois ! s'écrie le maître, je vois la fille, je vois toute la scène, et je sais exactement comment je vais la tourner ! »
Pour la série Twin Peaks, Angelo Badalamenti va composer des dizaines de mélodies. La plupart d'entre elles va prévenir les pas des personnages ou suivre la moto d'un James Hurley, voire symboliser un lieu, le rendre vivant, le transformer en protagoniste à part entière (l'hôtel Great Northern ou les sycomores). Contre-slows, rocks désaxés, jazz destroy, saturations ésotériques : les deux horlogers mixent leurs obscurités, superposent de contradictoires ambiances, les guitares surfent, country pop, comptines d'enfer pour adolescentes perverties ; les synthétiseurs pleurent des bluettes orgiaques et métaphysiques. Le générique devient un indicatif, un leitmotiv, un hymne.
Présent dès lors sur toutes les oeuvres de Lynch, spectacles, disques ou longs-métrages, Badalamenti va non pas inventer le score de ses films - ce serait trop facile - mais inventer leurs climats, orienter leur réalisation, et influencer le jeu des comédiens. En effet, sur le plateau, Lynch écoute en permanence la bande sonore de son film, enregistrée dès avant le tournage, et la diffuse en boucle pendant les répétitions. Conditionnés, les Kyle MacLachlan, Jack Nance et autres Dean Stockwell se reconfigurent en fonction des nappes et des riffs badalamentiens, aubades disjonctées qui implicitement complètent les indications du directeur d'acteurs.
Selon Angelo Badalamenti, les films de David Lynch sont des espaces à emplir : il y a tant de place, tant de silences, une telle économie dialogique que sa musique a tout le temps de s'y épanouir. Si l'on prend ce temps pour contempler chaque plan, chaque mouvement, chaque cadre, chaque photogramme ( ! ), l'on s'apercevra que Jeffrey's dark side, Fred & Renee make love, ou Questions in a world of blue, dévorent cet espace, pour combler, physiquement, la distance. Qui sépare les rêves des cauchemars.
Silencio
Aurélien Lemant
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