Au-delà de l’e-book : l’édition électronique
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Alain Jamot - le 12/09/2010 - 6 réactions -
L’édition numérique constitue-t-elle véritablement une nouveauté, où s’agit-il encore d’un gimmick pour journaliste fatigué ?
 Depuis deux ans, et plus particulièrement depuis le lancement réussi de l’iPad, la tablette d’Apple qui permet de lire des e-books, tous les médias se sont fait l’écho de cette évolution (révolution ?) de l’édition. Brunon Racine, directeur de la BNF, est un des rares décideurs français à avoir saisi que quelque chose de fondamental se passait dans ce secteur, dans son petit bouquin “Google et le nouveau monde”. Pourtant, il manquait un ouvrage de référence, pointu et accessible, pour informer véritablement tous les lecteurs qui ne comprennent pas vraiment ce qui est à l’oeuvre. Il vient enfin de paraître, et ses auteurs, Marin Darcos et Pierre Mounier (un ingénieur CNRS et un enseignant à l’EHSS), font enfin le point sur ce qu’il faut savoir pour ne pas rater le coche. Bizarrement, les deux auteurs entament leur explication par un point de vue d’éditeur: plutôt que de retracer l’évolution du livre en tant que support, ils partent de la question des droits d’auteur, et de sa version numérique. Intéressant pour les professionnels du livre, mais pour le lecteur ? On se permettra d’en douter, même si leur explication du modèle creative commons (une nouvelle approche du copyright) est d’une rare limpidité.
Il faut attendre le chapitre IV pour enfin entrer dans le vif du sujet, avec une description de ce qu’est vraiment un e-book et un e-book reader/liseuse/terminal de lecture. Vous ne pourrez plus dire que vous ne savez pas !
Enfin, la dernière partie vaut à elle seule l’achat du livre. Elle replace l’édition numérique (la vente d’e-book) dans le contexte beaucoup plus général de l’édition électronique. Car cela fait bien longtemps que seuls les livres papiers ne sont pas électroniques. Depuis presque vingt ans, les écrivains écrivent leur manuscrit dans un traitement de texte, qui est ensuite mis en page dans un logiciel de PAO (Xpress, puis InDesign maintenant le plus souvent), corrigé et relu par un logiciel type ProLexis, transformé en fichier PDF et envoyé à l’imprimerie autrefois sur CD et désormais par mail. Un ordinateur pilote alors un système d’impression, et le livre paraît enfin. Et même circuit pour la couverture. En fait, seul le support final n’était pas numérique. On le voit donc, il ne s’agit pas d’une révolution, mais de l’aboutissement d’un changement technologique majeur, qui bruissait dans les coulisses et l’obscurité et que personne n’osait enfin montrer.
Et l’édition numérique ne se limite pas à cela: les blogs en font partie, avec cette possibilité incroyable de publier en temps réel pour n’importe qui. C’est pas de la vraie démocratisation du savoir, ça? N’oublions pas non plus les textes que nous lisons depuis quinze ans sur nos écrans à base de pur HTML, les journaux en ligne type Agoravox, Rue89 où l’internaute peut contribuer, intervenir, les listes de diffusion, les mails, les flux rss et leurs agrégateurs... L’édition numérique c’est aussi Wikipedia, au modèle bien peu démocratique, mais qui incarne l’antique songe européen du savoir encyclopédique éternellement en mouvement. Sans compter ce bon vieux Ring que vous êtes en train de lire, gratuitement, sans jamais toucher une feuille de papier !
Nous vivons depuis des années dans un système éditorial purement électronique, et nous n’avons pas attendu l’iPad ou le Kindle pour lire chaque matin sur écran nos journaux préférés. John Cage, le fameux compositeur chantre de l’aléatoire, ne cessait de le réclamer auprès de ses pairs: soyez contemporain de votre propre époque. Et nous sommes tous dans ce cas, à larmoyer en repensant à nos mains tâchées d’encre par le Libé d’autrefois, par l’argent qu’il fallait sortir chaque jour pour déguster Le Monde, et ces bibliothèques qu’il fallait parcourir pour trouver un peu d’info, toutes ces lourdeurs, ces retards, ces rétentions d’informations, ces trésors de connaissances inacessibles, pourissant au fond de réserves poussiéreuses....Qui a envie de revenir en arrière?
Vous avez bien compris je crois là où je veux en venir: l’édition électronique est non seulement une réalité, mais notre présent, et depuis longtemps. Ce qui fait encore peur, c’est de lâcher le bon vieux livre papier qui, au fil du temps, est devenu l'emblème d’une culture fatiguée, incestueuse, élitiste, trop souvent coupée de la chair du monde, de ses souffrances, de sa misère ou de ses rêves. Un livre sans papier, sans page, sans odeur, sans couverture à brandir pour passer pour un intello ou un esthète ? Le dernier bastion vacille, ce n’est qu’une question de temps avant que le savoir (car c’est de cela qu’il s’agit véritablement, on n’a pas inventé le livre juste pour générer du cash, mais pour partager le savoir, la plus sale des bombes sales, la seule qui puisse faire vaciller les dictatures et les tartuffes), se déploie enfin et retrouve sa vraie nature, celle d’un virus insaisissable et reproductible à l’infini.
Nombreux sont les écrivains et les artistes, les penseurs qui rêvent de produire un livre constitué de flux, de strates, de zones, sans cesse en mouvement, connecté au réel, oubliant enfin la métaphysique pour ne plus être qu’immanence, un livre où chacun pourrait entrer, contribuer, surfer, un livre électrique immense, à la mesure de notre univers. Ce livre est désormais possible, délivré du papier, délivré du stockage, du pilon, des libraires, des éditeurs (des lecteurs ???), de tout ce “cul de plomb”, des ventes, de tout: il peut flotter sur les fibres lumineuses de notre infra-monde binaire, toucher tous ses lecteurs où qu’ils soient... La liberté commence, et c’est maintenant.
Alain Jamot
Marin Dacos, Pierre Mounier, L’édition électronique, La Découverte, collection Repères
Toutes les réactions (6)
1. 14/09/2010 18:06 - Eugène
Il y a quelques mois encore je discutais avec une amie grande lectrice comme je le suis moi-même, et qui utilisait un livre électronique à sa plus grande satisfaction. Je lui répliquais des arguments intuitifs qui concluaient sans appel à ce que rien ne pourra remplacer le bon vieux papier.
Depuis j'ai eu l'occasion d’utiliser une liseuse (je ne sais pas quel terme sera consacré) et je constate que l'objet est bougrement attachant.
Et je commence effectivement à percevoir la révolution qui risque d'arriver rapidement dans la distribution des livres qui sera au moins du niveau de celle qui a touché l'édition musicale.
J'espère que nous serons à la hauteur de l’évènement. Quand je vois les principaux marchands vendre les téléchargement de livres électronique au prix du papier, souvent à des formats mal adaptés je suis très perplexe.
2. 15/09/2010 23:08 - Ignatius
Le livre papier serait "'emblème d’une culture fatiguée, incestueuse, élitiste, trop souvent coupée de la chair du monde, de ses souffrances, de sa misère ou de ses rêves"?
D'où peut bien vous venir une idée aussi curieuse?
Et même si le livre est tel que vous le dîtes, on ne voit pas bien en quoi un changement de support rendrait le livre davantage "connecté au réel", à moins de croire que la facilité de l'édition électronique ferait émerger des génies cachés, étouffés par un système éditorial qui les rejetterait...
Ce serait là un espoir bien romantique.
3. 16/09/2010 09:56 - Wölfli
"Qui a envie de revenir en arrière?"...Ce genre de question, digne d'un parain cynique, n'est même plus à poser aujourd'hui, franchement...la seule question valable c'est: est-il seulement envisageable de penser encore comme un vieil élitiste dégénéré qui ose perdre son précieux temps de partage d'informations citoyennes à lire un seul livre, lourd et poussiéreux, dans la cave de son manoir, au milieu des rats et des chauves souris, en compagnie des spectres d'un passé déjà éradiqué?
4. 17/09/2010 16:26 - Yuppie Jimmy
Quel article plein d’enthousiasme! Je suis sûr que les pré-hippies tenaient le meme genre de discours sur leurs visions d’avenir.
Mais c’est qd meme marrant cette tendance aujourd’hui à tout vouloir dématérialiser/aseptiser associée à la notion de Liberté. Je suis d’accord que les possessions de tout un chacun finissent par nous posséder et que se débarrasser d’objets inutiles peut nous libérer. Mais je n’ose imaginer le ravagement psychologique dans lequel se trouverait le possesseur d’une tablette hi-tech en cas de perte ou de panne de l’ultime objet …
"Toujours plus vite, toujours plus haut ! Suivez-nous dans un monde merveilleux de froide immédiateté, sans relations humaines, sans odeur (voire sans gout pour certains), un monde de myopes pouvant zoomer à loisir !"
Et quid de la fatigue de l’œil face à l’écran ? Personnellement je trouve plus confortable de lire un long texte sur papier que sur un écran.
En parlant de ca, récemment j’ai reçu le dernier numéro de mon magazine préféré par la poste avant la dématérialisation des prochains. J’ai immédiatement suspendu mon abonnement. Eh oui, comment remplacer le plaisir simple d’ouvrir ma boite aux lettres et d’y apercevoir l’objet attendu depuis 1 mois ?
Par email ? biensur….
5. 19/09/2010 13:42 - Louis Philippe
Zavez jamais essayé de vous torcher le luc avec vos pages virtuelles de journaux électroniques? Et hein? Zavez réussi ou pas? Alors laissez moi rire, le journal papier (et toutes les éditions) a encore de belles journées devant lui, à moins de faire comme les Indiens et de prendre une petite bouteille d'eau avec soi aux chiottes, je vois pas comment ni où est l'avantage.
6. 08/09/2011 14:13 - Pan
"Et même si le livre est tel que vous le dîtes, on ne voit pas bien en quoi un changement de support rendrait le livre davantage "connecté au réel", à moins de croire que la facilité de l'édition électronique ferait émerger des génies cachés, étouffés par un système éditorial qui les rejetterait... "
C'est pourtant ce qui est en train de se dérouler aux Etats-Unis. On verse même maintenant dans une deuxième phase : après avoir été rejeté par une grande partie de lecteurs, le système papier sclérosé (et devenu inefficace) est rejeté par les auteurs-mêmes. Ils sont de plus en plus nombreux à quitter leur éditeur pour se prendre en charge en s'auto-publiant. Dans le même temps, les éditeurs traditionnels vont chercher les nouveaux talents dans le numérique…
Ne pas oublier que sans contre-culture forte, il ne peut y avoir de Culture, et la France qui proclame (politiquement) son exception culturelle sans s'intéresser aux indépendants (et donc le numérique qui est devenu leur terrain de jeu privilégié), est coupable d'un discours incohérent qui en fait la risée du monde…
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Dernière réaction Il y a quelques mois encore je discutais avec une amie grande lectrice comme je le suis moi-même, et qui utilisait un livre électronique à sa plus grande satisfaction. Je lui répliquais des...  14/09/2010 18:06 Eugène
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