Sur le RING

Aprés la guerre...

SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Thibaut Kaeser - le 18/07/2002 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B


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Souvenez-vous de Sarajevo. Quelle grande affaire, Sarajevo ! La ville martyre de la décennie précédente. 1990's. Le carrefour des Balkans, de l'Europe, du monde, où se croisaient casques bleus désemparés et humanitaires hagards ; des intellectuels, le pape, voire un président y passaient aussi, on ne sait d'ailleurs souvent plus trop pourquoi. Peut-être qu'ils célébraient de leur fugitive venue une cité cosmopolite, le temps béni où ses habitants se rendaient au marché sans se faire tirer dessus comme des lapins, l'époque où diverses communautés cohabitaient. L'âge d'or, en somme.

Tout ça, c'était avant, avant la guerre, et quant on parlait de cette dernière, cette malheureuse, certains évoquaient l'été 1914, voire Gavrilo Princip et « la Main noire », comme si ils y avaient été, à Sarajevo. Ceux qui n'avaient pas bien bûchés leurs cours d'histoire se taisaient, un peu honteux, croyant avoir manqué un «Blake et Mortimer» du très grand Edgar P. Jacobs - « une suite du « Sceptre des Ottokar »?... », ce qui aurait été une bonne idée - mais non, heureux ignorants. Sarajevo, la Grande Guerre, la grande boucherie et tout ce qui s'ensuivit : le vingtième siècle y avait commencé. L'éternel retour du baril de poudre balkanique, et cette fois-ci pour une fin de siècle morose.

Sarajevo, sous les feux de la rampe...

Sarajevo, cité martyre un jour, pas forcément pour toujours. Et oui, qui s'en souvient ? L'actualité ? Et non. Cette semaine, sur les écrans de télévision, dans la presse, sur les ondes, rien ou presque sur cet événement. Car c'en fut un. Un véritable sommet, avec discussions de couloirs et discours pétris de bonnes intentions. Historique, le sommet. La réunion dans la ville martyre d'un autre siècle de trois hommes, de trois présidents: Stipe Mesic pour la Croatie, Beriz Belkic pour la Bosnie-Herzégovine et Vojislav Kostunica pour la Fédération yougoslave. Devinez où ? Dans la résidence Konak, élégante demeure austro-hongroise dans laquelle Tito séjournait lorsqu'il passait par Sarajevo. Que des symboles pour un grand échec partagé.

Au moins, Mesic, Belkic et Kostunica se sont parlés et se sont serrés la main. Ils ont normalisé leurs relations. Ils ont fait comme tout le monde, comme chaque chef d'Etat, de la politique, avec pragmatisme, prudence et résolutions à la clé. Ils ont pris exemple sur les cousins de l'Ouest, pas trop pour autant. Les excuses sont toujours délicates au-delà de Vienne et du jardin de Metternich ; quant à la mémoire, elle est déjà assez encombrante comme ça dans les Balkans - Churchill l'a dit, répété, déploré, etc. - pour en faire en plus un devoir. D'ailleurs, chacun sait bien que personne ne ressortirait indemne d'un épanchement général de douloureux souvenirs.

Le monde d'hier, bis

L'histoire des cousins, en revanche, c'est universel. Ils prennent des rendez-vous avec vous, quand on les voit, de temps en temps. Et ils vous posent des lapins. Puis, on se souvient d'eux, de leur ton paternel, solennel. On a l'impression qu'ils se sont payés notre tête, qu'ils en faisaient trop avec leur insistance, leurs objurgations, leurs pétitions, que rien n'était vraiment sérieux dans cette histoire de rancard à ne manquer sous aucun prétexte. Et pourtant... Attention, ça ne rigolait pas. Sarajevo, ville martyre, quand même ! De tels rendez-vous avec l'histoire, il n'y en aurait pas plus d'un par siècle. La paix, ça se célèbrerait ; on l'avait tant espérée, attendue, chérie.

Mais quand les frères ennemis se rencontrent, après la guerre justement - deux millions de déplacés et des morts, des viols et des disparus à la pelle - et qu'ils tournent la page, les cousins ne répondent pas à l'appel qu'ils ont lancé. Ils brillent aux éclats par leur absence. La paix, c'est peut-être moins intéressant, en définitive. Tout cela ressemble alors à une mauvaise histoire, une malédiction balkanique, décidément. On n'en parle que quand c'est saignant. Après, on ne sait plus trop qui étaient les Serbes, les Bosniaques, les Slovènes... Des Yougoslaves, des Slaves du Sud avez-vous dit ? Qu'importe, le Tribunal de la Haye s'occupe de Slobodan Milosevic. C'est important, la justice, ça compte.

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D'un champ de bataille à un autre

Sarajevo a certes de sérieux concurrents depuis quelque temps, il faut le concéder aux illustres absents de ce sommet. Twin Towers, Ben Laden, Al-Quaida, Tora Bora (pas Bora Bora !, hélas), Amérique, Afghanistan, Proche-Orient, Jénine et même, oui, une fois n'est plus coutume, la France avec ses fièvres hexagonales printanières, récurrentes... Une longue liste de circonstances atténuantes, de noms exotiques, plus séduisants et faciles à prononcer que Pristina, Srebrenica, Banja Luka. Des noms qui remuent tellement plus les méninges, bouleversent les esprits, interrogent, interpellent. Mobilisent les penseurs et les consciences. Pro, anti-quelque chose. Le sort du monde a l'air d'être en jeu, il faut dire que c'est une affaire capitale, entendez bien. Alors on se positionne. Et on passe à autre chose, on s'engage. Encore, toujours. Un prétexte, une date (enfin trouvée !) ne sert pas que les historiens, qui peuvent - déjà ? - dater la fin du XXème siècle et le début du XXIème : le 11 septembre 2001. Mais avant, au fait ? Que s'est-il passé au juste depuis 1989, la chute du Mur de Berlin le 9 novembre, jusqu'à ce Mardi Noir ?

Sarajevo et les spectres balkaniques hantent donc l'espace auxquels ils retournent cycliquement : un no man's land situé quelque part entre Budapest et Istanbul, un Orient très proche et passablement compliqué. Une parenthèse avant les choses sérieuses. Un avant-goût. Un souvenir. On l'oubliera donc, l'ex-Yougoslavie, avant d'en reparler au prochain coup de feu. Les intellectuels, et les autres, pourront alors ressortir du bois pour donner des leçons éculées de démocratie, nous éclairer de leurs lanternes, édifiants par leur versatilité. Quelle leçon ! Nous voici rassurés. Ce jour-là, certains pourront néanmoins se rappeler d'un proverbe, à toutes fins utiles : les absents ont toujours tort.


Thibaut Kaeser




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Ring 2012
Thibaut Kaeser par Thibaut Kaeser

Editorialiste, écrivain

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