Sur le RING

Antoine Chainas, un shoot nucléaire dans le polar

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Poucet - le 03/05/2010 - 6 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

« Sur le coup, vous ne faites pas le rapprochement. Vous dressez le profil du mec : poste élevé dans une boîte de pub, vie sans histoire. On évoque un comportement subitement irrationnel – irritabilité, violence sourde, exaltation inexplicable –, sa disparition – dans des circonstances qu’il appartiendra à l’administration hospitalière d’éclaircir – une semaine avant, alors qu’un mal évolutif et incurable était en train  de la bouffer de l’intérieur, et surtout, il est fait allusion à une mystérieuse bonne femme un peu artiste qui aurait tourné dans les parages un peu avant. Ça fait tilt ». Et ça fait un putain de polar.

Une histoire d’amour radioactive. Voilà un titre qui résume bien, même si laid et un peu kitsch, genre mauvaise traduction de sous-policier américain des années 70. Un titre, néanmoins, qui annonce la couleur d’une histoire à double hélice, un léger oxymore. La passion, le cœur, le corps ; l’atome, le froid, la rationalité technique et industrielle de l’autre. Deux histoires croisées, en fait, entre deux flics homos et toxicos évoluant dans un milieu de brutes mécaniques homophobes, et un DRH houellebecquien mort intérieurement rencontrant une artiste mystique radioactive qui va changer sa vie – et soutenir l’intrigue de Chainas.

C’est pas un pédé mon polar.


A première vue, on n’est pas vraiment dans le polar grand public, ce qui était semble-t-il l’ambition première de l’auteur. On est loin d’Anna Gavalda on l’aura compris. De courts chapitres denses et tranchants qui alternent des scènes de cul franchement crues entre les deux flics Javier et Plancher, et l’univers mental angoissant d’un agent comptable du grand capital qui déraille, DRH. Juxtaposé, ça donne ça :

« Javier passe la main sur les fesses, les écarte. Son doigt trouve l’anus qui s’ouvre délicatement sous la pression. Il l’introduit. Tourne et retourne. Plancher gémit. Plancher le branle avec dextérité. La chaleur étouffante, Javier la sent partout sur le corps de son amant. Dans sa bouche, son rectum, sur sa peau qui ne cache plus rien. Il s’y plonge, s’y repaît. Mord dedans. Au travers, au milieu. Il offre sa verge à Plancher. Ce dernier ouvre la bouche et l’accueille. Bien plus que quelques gouttes de sperme (…). Ce n’est pas fini, pose son visage au bas des reins, menton en galoche, bave aux lèvres, ouvre les fesses. L’anus de Plancher est rouge, boursouflé. La langue du capitaine s’insinue à l’intérieur, là où tout n’est que viande. La fibre. Loin, aussi loin qu’il peut. La merde, qu’il peut sentir sur le bout de son organe, a une saveur étrangement acide. Si l’on pousse plus loin, un peu plus loin, il sourd un arrière-goût de charogne. Il s’agit bien d’amour » (p. 107).
Part one.

Part two :
« Moteur au point mort.
BMW 750 Oil.
Un feu rouge, place de France. Beaucoup de peuple. La France qui se couche tard. La France du week end. La France qui décompresse. La France qui oublie. Qui dépense ce qu’elle peut encore dépenser (…). Un grand carrefour. Ce qu’on appelle une zone intermédiaire. Entre le centre commercial – 124 000 mètres carrés, 520 magasins, 3 500 mètres carrés d’espace multimédia, 16 hectares de parc, 11 fast-food – et le centre de paiement, c’est ici que les gens s’arrêtent un moment (…).
DRH, lui, vient de sortir du travail.
Et il a encore un dossier à finaliser chez lui pour demain matin. Nuit blanche qui se profile.
Le dossier urbania. Gros plan social en perspective. Les entrevues préalables sont prévues pour la semaine prochaine avec la médecine du travail et les assistants sociaux, histoire de les mettre en condition ; qu’ils déblayent un peu le terrain – invalidés, mises en dispo – avant la phase deux
» (p. 22). Il tombe amoureux, déraille, frappe son gosse et viole sa femme (p. 44 à 276).

En pratique, maintenant, c’est un peu plus compliqué que ça.

Du polar couillu et efficace.

Beaucoup plus de finesse (1), et beaucoup moins de trash tout de même par rapport aux précédents Chainas. Plus d’efficacité également – les rançons de la gloire ; des concessions éditoriales aussi, sûrement. On reste dans du polar burné, mais on oublie un peu les excès hormonaux de Versus. Pas de flic haineux antisémite, raciste, homophobe, myosine, poujadiste, pédophilophobe antitout dans la veine de Nazutti. Juste deux pédés camés qui s’aiment et baisent sous nitrite d’amyle et cocaïne en part 1. Et en part 2, un pauvre type, anonyme bourreau abruti d’une boîte de finance mondiale. A la croisée des deux univers, la grande jonction, Veronika, une artiste qui dévoile ou provoque des cancers des burnes et expose les clichés radiologiques dans les centres d’art contemporain, une pionnière du toxic tour, « une branche très spéciale et méconnue de l’industrie du tourisme. Sites classés interdits, zones neutres, excursions sur les sites les plus pollués par l’industrie et la croissance urbaine. Stages d’inhalations de trichloroéthanol saturant l’atmosphère d’Ashma Town, bains dans des sources infectées de la péninsule Trembley Point… ». Du polar classique, quoi.

Hubert Artus a raison de qualifier Chainas de « Houellebecq du polar français » (2). Et raison de souligner également ses affinités avec Dantec : présence du Mal, background apocalyptique et sordide, chaos social, mystifications, aliénations, profanations et quête du sacré. Un solide univers bien frappé qui donne de sérieux coups de pied au cul au polar façon Marc Levy. Une lecture comme une séance de kick-boxing dans une église délabrée de banlieue éclairée aux néons.

Mais Chainas a quelque chose d’autre, ses propres obsessions : l’exploration de la marge, l’expression de la frustration, l’infection, la contamination, l’ambiguïté, les pulsions de mort mêlées aux pulsions de vie (qu’on trouvait également dans les portraits croisés de Nazutti et d’Andreotti dans Versus), et la chair, le corps, le sang, le mal, l’Amour. C’est d’ailleurs ce dernier point qui frappe dans ce dernier opus, et c’est peut-être aussi d’une certaine manière son côté grand public : l’approfondissement de la thématique amoureuse – certes entre deux homos légèrement déviants, et chez un DRH qui se met à vivre subitement au moment même où il tombe amoureux en apprenant qu’il est condamné par un cancer de la prostate… Chainas a en un sens voulu vérifier que le polar était bien soluble dans Barbara Cartland, mais en « admettant que la vénérable nonagénaire eût en son temps usé du nitrite d’amyle pour tester le polar en suppositoire » (3). Le sens de la formule, le Toinou. C’est parfois assez gore, j’approfondis pas le truc, mais terriblement efficace.

On sent néanmoins que Chainas se calme sur la dope. Qu’il tape quelque part dans le filon efficace. Qu’il joue avec un truc, une mécanique qui marche : le suspense, ressort le plus efficace du livre. C’est pas non plus du Musso ou du Coben. On est sur autre chose, en quelque sorte sur de la bonne came tranquille, efficace mais pas fulgurante. Un bon polar pour consommateur régulier ; de la marchandise de qualité, typique de la littérature policière et criminelle et en même temps novatrice, un peu coupée. Une mise en intrigue classique, mais captivante, une montée, et une profondeur d’analyse psychologique allumée, bien barrée, qui rappelle des souvenirs douloureux et délicieux de purs shoots littéraires : Hubert Selby Jr, John Fante, Chuck Palahniuk…

Néopolar au carré.


Enfin une tentative de démarche couillue chez un auteur français. L’esthétique de Chainas, on l’aura compris, ne lorgne pas tout à fait du côté de San Antonio ou d’Albert Simonin. On est tout de même chez un type qui se pose en héritier du néopolar tout en n’étant pas de la même génération que Manchette ou Vautrin. Nécessité distinctive, dès lors. Volontairement ou pas, Chainas garde du néopolar sa trame sociale, son approche critique, voire politique. Pas de dénonciation ou de portraits caricaturaux (quoique l’incipit d’Une histoire d’amour radioactive en soit un magnifique contre exemple), mais une philosophie sous jacente somme toute assez classiquement marxiste : règne de la marchandise, domination du tout économique-médiatique-industriel, règne du fric et de la jouissance hédoniste, atomisation sociale, etc.

Mais l’alchimie Chainas, c’est le néopolar filtré par Selby Jr et Cronenberg, Houellebecq et Dantec, l’insistance sur les obsessions, la déviance, l’organique – mettre le doigt là où ça fait mal. La volonté de produire une littérature qui dérange, l’ambition d’en découdre, de dissoudre. De dissocier le polar de la simple satisfaction émotionnelle – l’un des charmes les plus évidents de cette littérature –, de ne pas le consacrer comme divertissement pascalien, comme littérature de consommation rapide, fast-reading, ce qui le guette aujourd’hui. La méthode : on conserve le positionnement gauchiste (pour faire très court) du néopolar – dénonciations d’une certaine misère sociale et, ici, affective et spirituelle, de la décadence, de la violence – et on ajoute une sauce trash, on appuie bien ferme sur les tabous de l’imaginaire collectif avec un côté inévitablement provoc. Tâche ardue, peu évidente, dont on respecte l’entreprise. Le polar antifestif en quelque sorte. Comme écrire une histoire de crimes en série à base d’androïdes transsexuels pédophiles qui seraient perpétrés à Eurodisney le week-end de Pâques.

Chainas parvient à s’affranchir des codes les plus triviaux, politiquement caricaturaux et manichéens du néopolar par une approche délibérément rock’n’roll, pour faire court, marginale et déviante pour faire synthétique. Il a son petit public, ça marche pas mal. Une niche, on appelle ça en éco. Quant à savoir si ses polars sont de droite ou de gauche, on laisse la question à Lire et Rue 89. Personnellement, je ne le pense pas de droite. Mais tout ce que je sais, c’est qu’il n’est certainement pas de gauche. Passé de la contre culture à la contre révolution en un sens (4), de Jonquet à de Maistre. Il incarne, en tout cas, le côté anti-institutionnel du néopolar qui se voulait transgressif et qui, devant le succès et la consécration, se range tranquillement sur le bas-côté pour un pique-nique bio. Chainas, finalement, est un peu le pote qui débarque sans prévenir au beau milieu d’un dîner qui s’embourgeoise, un peu dézingué de son début de soirée, débarqué d’on ne sait où avec sa bouteille de vodka entamée ou ce qui lui reste de son gramme de coke, et qui flingue l’ambiance en se comportant comme un porc à grands coups de sentences provoc et trash faisant fuir les convives.
Pas grave, on s’emmerdait un peu de toute façon.

Pierre Poucet

Antoine Chainas, Une histoire d’amour radioactive, Gallimard, 276 p., 14 € 50.


(1)    Qualificatif hasardeux. Très hasardeux dans ce cas précis.
(2)    http://www.rue89.com/cabinet-de-lecture/2010/04/09/antoine-chainas-le-mec-qui-explose-marc-levy-146733?page=1#comment-1433968
(3)    Ibid.
(4)     « Moi, je suis apolitique. Ni de droite, ni de gauche ! Enfin, je suis pas de droite, mais tout ce que je sais, c’est que je suis certainement pas de gauche », me déclarait récemment un ami. De droite. Sujet de thèse, ici : les vrais marxistes, aujourd’hui, sont les mecs qui lisent les pages saumon du Fig. Vous avez trois ans.



Toutes les réactions (6)

1. 03/05/2010 13:55 - Bardamu

BardamuExcellente chronique! ça donne envie de lire le livre, dont peu m'importe que l'auteur soit de gauche ou de droite, marxiste ou poujadiste, anticapitaliste ou anti-libéral à tendance nationale-lambertiste ou pagano-catholique du moment qu'il fait de la vraie littérature. C'est tellement rare aujourd'hui !

2. 03/05/2010 13:57 - Pierre MARTIN

Pierre MARTINTrès bonne chronique.
Pour l'heure, le bouquin est posé sur le radiateur de ma cuisine. Il me tarde de lui faire la peau.
Quand à savoir où se situe Chainas sur l'échiquier...
Peu importe en fait.

3. 04/05/2010 13:39 - Noém

NoémExcellente chronique, je vais l'acheter ce matin.

4. 04/05/2010 14:32 - Floria Tosca

Floria ToscaDu costaud cette chronique, mon cher Pierre. Ça donne envie de lire l'auteur. Je vais en parler à MLC qui fait une cure de polar en ce moment (!!)

5. 04/05/2010 17:13 - Pierre Poucet

Pierre PoucetMerci! Chainas a bien apprécié aussi apparemment. Dommage qu'il n'écrive pas pour le Ring, le garçon. J'aurais pas mal de questions à lui poser.
@Bardamu: Ouais, question assez oiseuse, je suis d'accord. Je posais ça en référence à l'article de Rue 89 (le truc de Lire est à chier: ils créent une autre étiquette: le NPN... Le Néo Polar Nihiliste, pour évoquer les mecs dans le sillage du néopolar mais qui refusent sa caricature sociale... Le NPN...
@Pierre: Bon, tu nous rejoins quand, garçon? On a besoin d'un vrai fan de polar. Un mec qui traverse la France pour acheter 1500 polars d'occas m'intéresse.
@Flora, gaffe, à la schizophrénie!
@Noem: en d'autres circonstances, je vous aurais incité à le voler, mais là, tout bon travail mérite salaire. Et marges, et pourcentage, etc.

6. 04/05/2010 22:11 - Floria Tosca

Floria ToscaMais tous les écrivains en sont atteints. C'est un très bon signe !!
Mais sérieusement, ce qui m'intéresse, c'est de découvrir l'écriture de cet auteur. Un bon style, trash ou autre, mais un style bon sang! c'est fréquemment absent des auteurs de polars, une patte qui ne soit pas une imitation ou une tendance untel. Quant aux cases et étiquettes, les genres et sous genres… du moment que ça vibre et d'après votre chronique ça à l'air de valoir le voyage. Je vais le lire. Merci.

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Excellente chronique! ça donne envie de lire le livre, dont peu m'importe que l'auteur soit de gauche ou de droite, marxiste ou poujadiste, anticapitaliste ou anti-libéral à tendance...

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