Sur le RING

Antinomies électives

SURLERING.COM - FRANCE - par Méryl Pinque - le 24/03/2006 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B



L'éclat des étoiles mortes, par-delà l'immensité, ne cesse de nous parvenir, envers et contre tout. Ainsi en va-t-il de l'Occident, supernova d'un nouveau type. Nous irradions alors que nous n'existons déjà plus. Et dans l'attente du fruit ultime de nos déliquescences, de cette explosion finale, non métaphorique, qui viendra se refléter tôt ou tard dans la pupille de quelque extraterrestre hilare, nous traînons nos ombres exténuées dans l'ignorance béate de ce que nous ne serons et ne fûmes jamais (nous sommes sans âge d'or), mais que nous eussions pu devenir, peut-être, si nous avions consenti à suivre notre pente et à nous rester fidèles jusqu'au bout.
 
Nul besoin de souscrire à quelque déterminisme spenglerien pour voir à quel point ce monde s'essouffle. Ce n'est plus sur dix, mais sur cent, sur mille fronts périlleux qu'il se brise et qu'il déserte, submergé par l'insignifiance. Nous dérivons à bord d'un vaisseau acéphale, en butte aux barbaries que notre orgueil ou notre ignorance ont partout suscitées, du meurtre prémédité des âmes au viol de la nature en passant par le culte absolu de la mondanité.

Nous n'appartenons pas aux hordes warholiennes des félons, écrivains à la mode ou minables échotiers, lesquels, fascinés par ce qu'ils dénoncent, sacrifient aux faux dieux de ce temps, et dont le misérable fonds de commerce prospère dans cet égout où ils prétendent ne pas mettre seulement le pied. Nous ne rallions pas davantage une tendance qui ne durera que le temps qu'elle s'épuise. Et tout s'épuise vite, de nos jours, à commencer par nos c½urs de plus en plus artificiels, usés d'avoir cavalé si tôt dans le grand prêt-à-jouir qu'est devenu ce monde en kit. Nous ne sommes pas labellisés, ni labellisables. Nous n'avons décidément pas de ces ambiguïtés. Nous n'exigeons rien, sinon que l'on nous reconnaisse pour ce que nous sommes : des poètes superfétatoires dans un cimetière de machines, opposant ce qu'il reste en nous de vie vivante, de pureté et de courage (et c'est miracle en vérité qu'il en subsiste quelque chose, après les chocs létaux portés si libéralement à nous-mêmes depuis que nous sommes nés, afin que jamais nous ne réchappions du grand rien à quoi l'on voulut nous réduire) à la froideur lisse et mortifère d'un monde à genoux devant les prophètes de la « subversion postmoderne ». À l'heure des « cyber » et autres « porno manifestos », l'univers d'Alien n'est plus loin, il est à nos portes, où, tels des Baptiste funestes, des robots décapités vanteront de leur voix grise comme il est beau d'être libre de ces liens qui nous arriment encore - osons le mot, en parfaits rebelles que nous sommes - à la morale, dans un monde livré de plus en plus au vice ordinaire.

Martin Amis, en 1975, signait Dead Babies, fable visionnaire narrant la disparition (auto)programmée d'une petite communauté post-soixante-huitarde, sadienne donc dérisoire,  ennuyée forcément, ne vivant plus que de ses seuls spasmes et jouissant de sa seule médiocrité scandaleuse, à coups de gestes spectaculaires et de surenchères dans la perversité. Trente ans plus tard, la satire n'a rien perdu de son éclat. Nous ressemblons plus que jamais aux fantômes d'Amis, à ces « poupées crevées », comme si, secrètement contaminés par la haine de soi (une haine qui cohabiterait avec l'orgueil le plus débridé, mélange détonnant qui nous fait traiter « les autres » non point en égaux responsables mais en mineurs innocents, et devant qui nous sommes comme des grands frères en perpétuel état de rachat), confusément au fait de notre entropie, nous n'aspirions plus qu'au suicide, à l'oubli de nous-mêmes dans la vanité délibérée et l'expérimentation capitale, dans la confusion cynique du bien et du mal, dans la condamnation sans nuances du « passé » qui ferait obstacle au « progrès » tel que l'entend l'époque, dans le reniement enfin de ce qui nous forgea tels que nous ne sommes plus, au profit d'une altérité devenue quasi magique, idéale par cela seul qu'elle n'est pas nous, puisque nous avons déserté de nous-mêmes, puisque nous avons craché à la face de notre reflet, puisque nous cherchons ailleurs un visage.

Soixante-dix ans après la parution d'Achtung Europa !, l'ennemi est toujours intérieur. Il a autant le visage du djihadiste que celui, désespérément puéril et follement repentant, de l'homme moderne, lequel ne cesse d'en appeler aux forces crépusculaires, qu'il les engendre ou les invoque, pour expier les errements d'un c½ur dont il n'a pas l'exclusivité. Et les paroles de Thomas Mann conservent, dans le contexte mondial actuel, toute leur pertinence : « Ce qu'il faudrait aujourd'hui, c'est un humanisme militant, un humanisme qui [...] se convaincrait que le principe de liberté, de tolérance et de doute ne doit pas se laisser exploiter et renverser par un fanatisme dépourvu de vergogne et de scepticisme. Si l'humanisme européen n'est plus capable d'un sursaut qui rendrait ses idées combatives, s'il n'est plus capable de prendre conscience de sa propre âme, avec une vigueur, une force vitale fraîche et guerrière, alors il périra, et une Europe subsistera, qui continuera à porter ce nom à titre purement historique, et devant laquelle il vaudrait mieux chercher refuge dans l'indifférence de l'intemporel. »

Prendre conscience de sa propre âme. Comment résumer mieux la maladie qui nous ronge et dont nous devrons guérir si nous ne voulons pas disparaître ?

L'âme de l'Europe, c'est l'âme des pays qui la composent, non pas fondues mais additionnées, et c'est aussi (au-delà du vieux débat opposant naguère culture et civilisation) l'âme de l'Occident - cet Occident qui enfanta Platon, Dante et Shakespeare. Une âme que nous avons perdue ou vendue, assassinée peut-être, et qu'il nous faudra, hic et nunc, ressusciter. Dans ce grand parc de loisirs qu'est devenu l'Occident - Saul Bellow à propos des États-Unis parlait d'un « immense taudis d'attractions » - dans cette vaste Médiocratie qui porte gravé sur son fronton de stuc le Panem et circenses du vieil auteur des Satires, où la télévision tient lieu d'Église et la parole starsystémique d'oracle, où la torture continue d'être érigée au rang de loisir spectaculaire, où les corps mécanisés ont la perfection glaciale des objets du luxe, où les êtres eux-mêmes sont devenus des biens de consommation jetables après que l'on en a, et de toutes les manières, librement usé, recyclés dans la vaste machine à faire du toujours plus neuf, nous ne faisons plus que nous payer du bon temps. Un temps qui a délaissé l'épaisseur de l'inscription au profit de la linéarité inconséquente. Un temps, donc, fait pour passer sans laisser de traces. Nous faisons passer le temps, ce qui suppose, de notre part, une dispersion continue, une immersion perpétuelle dans la frivolité. La transmission du savoir et des valeurs, l'exigence d'accomplissement, d'élévation morale et spirituelle, tout ce qui enfin donnait sens au temps et à la vie, au temps de la vie, sont devenus non grata, balayés par les vents impies d'une toute-puissance et d'un eudémonisme sans freins. La vieille éthique profective, essentiellement chrétienne et essentielle tout court, que chaque génération a pour tâche de parfaire et de léguer à la suivante, est devenue encombrante, obsolète et « réactionnaire ». L'homme de la (post)modernité, englué dans le reniement et la culpabilité, a également désappris l'humilité, et avec elle le sens de la grandeur. Aux prises avec une liberté qui ne supporte désormais aucune limite, sa servitude ne fait que commencer. Une servitude d'autant plus infrangible que l'ilote n'en a pas conscience, huilant les rouages maudits avec quelle bonne volonté, d'un sang et d'une chair qu'il lui arriva de réserver pourtant à de plus hautes fins.

Serait-ce donc là le sens ultime du terrorisme ? Fallait-il qu'un tel monstre émergeât afin de gonfler la baudruche de nos c½urs, d'imprimer à nos âmes déroutées le sursaut vital ?...

Certains, cependant, moins naïfs, n'attendirent pas, pour manifester haut et fort leur dégoût, qu'on présentât à leurs regards stupéfiés (de ce même genre de stupéfaction qui préside invariablement aux lendemains de beuverie, où ce que l'on avait pris pour de l'or se révèle pur strass, noyé dans des reliquats plus immondes encore) leur propre décollation ou, pis, celle de Nick Berg que, cela va sans dire, et pour paraphraser Mailer - une fois n'est pas coutume - nous avons tous tué, à notre lâche façon. Orphée modernes, ces combattants de l'ombre décidèrent qu'après tout il n'est d'enfers qui ne puissent être remontés, de fonds qui ne puissent servir de dernière chance, de tremplins vers la lumière. Après tout, n'est-il pas vrai que la nature a horreur du vide ?

Ça et là, donc, des voix s'élèvent, comme autant de flambeaux dans la nuit tétanisée. Suivant les brisées de quelques vieux routards qu'il n'est plus besoin de nommer, montent à l'assaut les fils de ceux qui prétendirent tuer le pouvoir à seule fin - Foucault lui-même l'avait pressenti - de le ressusciter sous ses formes les plus basses et les moins effectives. Non que ceux-là que le hasard nous donna pour parents soient les seuls coupables (il y a probablement une fatalité de la modernité qui modèle les hommes à son image, malgré qu'ils en aient), mais enfin ont-ils durement trahi. Et voici que, par l'une de ces admirables tragédies du destin, leurs juges sont leurs propres enfants, nés au cours de ce qu'Amis nomme justement « la décennie bouffonne ». Grandis de l'autre côté du miroir, à l'ombre des chimères perfides, ceux-là au moins auront eu le temps de méditer le sens du sacrifice et de prendre la mesure de la parole donnée.

C'est donc à la chaleur de cette foi dans le sursaut, au plus près de la nuit qui nous cerne, qu'il faut appréhender la petite troupe d'irréductibles qui, de blog en site, de sermon en mercuriale, tracent sur les épaules gauchies de notre époque vibrionnante la liste de ses vices, de ses traîtrises et de ses désertions, d'une plume agile passée au feu de la colère. Nous, qui sommes tout ce qu'ils ne sont pas et plus encore, nous nous sentons avec eux, par-delà nos âges qui nous agrègent dans le même limon générationnel, plus d'une affinité. Car la conscience du désastre, ainsi que l'impérieuse nécessité de la réaction, transcendent les frontières idéologiques. Ainsi notre intérêt pour eux ne s'explique-t-il pas tant par une communauté de goûts que de dégoûts. Fraternité négative en quelque sorte, érigée moins sur l'identité de nos aspirations que sur la somme de nos aversions. Aussi bien, malgré quelques désaccords, rallions-nous à notre tour la cohorte de ces pourfendeurs, embarquant avec eux sur les mers anamnestiques, en partance pour des matins que nous voulons plus radieux, loin des aubes artificielles qui présidèrent à notre naissance.

Meryl Pinque.



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Méryl Pinque par Méryl Pinque

Critique littéraire, chroniqueuse Ring de 2006 à 2007.

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