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American Black Box : dernière rhapsodie pour l´Occident

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Bruno Gaultier - le 15/02/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Les Grands Dossiers du Ring

LA LITTERATURE NOIRE DE RAGE

Le dernier journal de Maurice G. Dantec est aussi le premier véritable manuscrit maudit de ce début de 21ème siècle. Véritable ligne de poudre explosive traversant le réel jusqu'à la charge, ce texte a été enfin rendu public le 4 janvier 2007 par les éditions Albin Michel. Intemporelle, la série du Théâtre des Opérations continue de séduire toutes les générations avec des tirages en constante augmentation, avec des propositions internationales d'éditions et qui a fait l'objet d'une adaptation sur scène début 2007. Cette série en trois volumes s'achève ici avec un journal qui aura fait les titres de toute la presse depuis près de trois ans. Tour à tour accepté par Gallimard, puis refusé car jugé trop sulfureux, il passera par les éditions Flammarion dont le service juridique ne cessera de vouloir censurer des dizaines de pages de ce dernier tome du Théâtre des Opérations. Aux tentatives de conciliations des avocats de Flammarion, Maurice G. Dantec répondra magnifiquement, à chacune de leurs interventions sur le texte : "JE DENIE A QUICONQUE LE DROIT DE M'IMPOSER CE QUE JE DOIS PENSER". Sans cesse repoussée pour des motifs d'actualité, sa publication est aujourd'hui officielle et ponctue une aventure écrite sous l'étendard des pressions judiciaires et d'un écrivain qui n'aura jamais cédé.

Bruno Gaultier,  vous livre le plus grand texte critique jamais publié à ce jour sur les trois volumes du Théâtre des Opérations.



« Je ne sais ce qu'il adviendra de moi, ni ce qu'il adviendra de la France, ou plutôt je ne le sais que trop. J'écris donc ce livre dans le simple espoir qu'il traverse le feu des incendies à venir et qu'il se retrouve un jour entre les mains d'un homme, seul ou avec sa famille, d'un homme qui marchera sur les cendres. » American Black Box, p. 483.



Le troisième et dernier tome du Théâtre des Opérations enfin publié, Maurice G. Dantec aura offert à l'époque l'une des radiographies les plus toniques et les plus exigeantes que celle-ci pouvait subir. De 2002 à 2006, ce troisième tome, empruntant une dernière fois les chemins imprévisibles de l'aphorisme, des longues notes d'humeur et des poèmes, entend clairement se faire la surface d'enregistrement des événements du monde, et plus encore devenir ce monde lui-même, laissant bien loin derrière lui les oppositions fatiguées qui scindaient le réel et la fiction, le discours et le réel, la théorie et la pratique. C'est le secret cheminement intellectuel et surtout spirituel d'un marcheur solitaire qu'il est proposé au lecteur d'emprunter à son tour, sur quatre longues et foisonnantes années, où jamais ne se sont démenties les figures tout à la fois simultanées et distinctes du jaillissement inaugural de la lumière malgré et au coeur des ténèbres, de la division de toutes choses comme mode d'évolution et de création, avant que, finalement, tout comme Dantec, le lecteur ne prenne la pleine mesure de l'idée kafkaïenne qu'aucune réconciliation entre soi-même et le monde n'est possible, ni même souhaitable en ces années 2000.

Surrection

Sous la multitude des strates constitutives de l'oeuvre, de préfaces replacées à la fin de l'ouvrage en nouveaux textes évoquant les émeutes des banlieues d'octobre et de novembre 2005, au fil des apparents accords et des refus éditoriaux réels que rencontra l'ouvrage, celui-ci décrit toujours la droiture acharnée d'une âme qui surgit dans le monde comme si elle venait de naître. Cette naissance nouvelle de l'âme, cette surrection, c'est tout d'abord le baptême catholique, reçu par Dantec il y a trois ans quasiment jour pour jour, depuis les dernières hésitations jusqu'à la décision finale, prise en la cathédrale de Notre-Dame de Paris (p. 190), d'embrasser la foi catholique romaine pour toujours. Avec l'humilité de ceux qui savent que la foi ne naît que comme une petite lumière jaillie de vastes ténèbres qui ne parviennent pas à l'enclore, image johannique qui avait déjà été le noyau de la narration de Villa Vortex, Dantec relate l'histoire de son entrée dans la communauté des croyants catholiques, par les voix conjointes du récit et de la poésie (p. 378-379).

Cet événement fondamental trouve une multitude d'échos dans l'ensemble de la « boîte noire » que Dantec met en place : c'est toujours de jaillissement, de surabondance d'âme et de réalité qu'il est question, lorsque Dantec déploie sa pensée par aphorismes, que ceux-ci tissent entre eux une cohérence progressive ou que, au contraire, ils surgissent tels de petits événements quantiques, sinon comme des gouffres imposant un silence définitif (p. 216). C'est toujours la singularité pure, seule réalité viable et connaissable, qui vient au jour, c'est à chaque fois l'histoire de la liberté, elle-même comprise comme discontinuité souveraine survenant au sein du réel, que Dantec approche par la métaphore de l'éclatement vital de la physis : la réalité que choisit Dantec, envers et contre toutes les homogénéisations et tous les nivellements outrancièrement égalisateurs que l'époque prétend imposer en douceur, cette réalité-là possèdera toujours sa part de chaos, comme surgi de la profusion anarchique du monde tel le « Baby Chaos » que dépeint Dantec, mais, en même temps, elle demeurera libre. C'est une telle aventure que Dantec conte pour la dernière fois par la voie de l'essai polémique et métaphysique.

Réagir face à la progressive montée des nihilismes ne sera possible que si le coeur se sait également disponible pour d'authentiques sentiments humains ; c'est pourquoi le lecteur amateur de polémique pure et quasi gratuite pourrait bien se trouver ici désappointé en comprenant que le livre de Dantec raconte, une fois encore, d'une manière plus fragmentaire et moins linéaire que les romans, l'accueil fait par une âme solitaire à l'amour, et le rôle prépondérant de la féminité dans la vie et dans l'oeuvre de l'auteur (p. 393). Infiniment seul, l'auteur l'est toujours, mais, contrairement au narcissisme littéraire contemporain, cette solitude ne constate pas sa propre existence alors qu'aucune altérité n'a de valeur ni de sens face à soi, mais bien l'exact contraire : l'auteur n'est absolument seul que dans la mesure où il sait qu'il est le point de néant qui emprunte la voix des morts et s'ouvre au monde en ayant perdu tout espoir de jamais pouvoir s'y retrouver totalement. La boîte noire qu'est la voix de Dantec se fait ici pure absence, pure humilité contemplative face à la hauteur de ce qui a été et de ce qui sera :

« [...] je parle du coeur de la nuit la plus profonde, là où la lumière lorsqu'elle apparaît porte tout le sens d'un monde à créer, je parle depuis les ruines de l'Être, depuis les lunes sauvages du devenir, je parle depuis ce qui ne peut être raconté sinon par lui-même, et s'il le faut par votre bouche devenue orifice de feu, je parle depuis le siècle de la fin des temps, je parle de l'homme, et surtout du Fils de l'Homme. » (p. 455)

Depuis longtemps, la petite individualité a perdu toute illusion sur elle-même et sait qu'elle n'est qu'un porte-parole de ce qui l'excède : elle n'existe que dans la reconnaissance de la seigneurie d'un passé civilisationnel et littéraire plus de deux fois millénaire, et du futur le plus lointain. Rappelant de très hygiénique et très rafraîchissante manière combien il est illusoire de prétendre penser « par soi-même » (p. 283), Dantec s'efface, se décentre, « s'exorbite », et l'on ne s'étonnera guère de voir à quel point le personnage principal des quelques beaux moments autobiographiques de ce journal est bien moins Dantec qu'un paysage américain désertique, ou bien une ambiance politique et intellectuelle découverte lors d'un été provençal, ou au foyer socio-culturel du lycée Romain Rolland d'Ivry... Dans American Black Box, Dantec enterre ceux qui furent ses pères : en quelques pages, par le récit, le poème ou la notule, Dantec rend hommage à son père, à Jean-Paul II et à Paul Ricoeur (1). Une page de la grandeur passée se tourne définitivement, et le temps des dernières imprécations avant le grand silence terminal est venu.

Car voilà par où vint le scandale : le livre faillit ne pas exister pour son caractère trop violent envers l'Islam et envers un certain nombre de petits personnages que Dantec épinglait avec une férocité savoureuse. D'en avoir trop entendu parler dès avant la parution du livre, le lecteur ne s'étonnera peut-être pas nécessairement de la force imprécatrice, et de plus en plus impatientée, de certaines pages écrites contre les idéologies gauchistes ayant le vent en poupe, contre le communisme, la politique française et canadienne, contre un certain mépris français pour l'Amérique et pour Israël, contre l'Islam, enfin, tout autant que l'islamisme - quoique Dantec maintienne une distinction, dont l'importance n'est pas négligeable quant au comportement à adopter à l'égard des personnes, et non seulement de leurs idées, entre l'Islam comme hérésie religieuse issue d'une forme théologiquement déviée du judaïsme et du christianisme, portant en lui-même des germes de totalitarisme, et l'Islamisme comme sa forme violente et terroriste, qu'il s'agit de combattre par tous les moyens.

Mais Dantec, s'il pointe encore telle ou telle absurdité de l'époque contemporaine, vise aussi et surtout bien plus loin : solitaire marcheur qui avance sur les cendres, il laisse l'époque zouker tout son saoûl, préférant renouer, de son côté, avec les chants épiques du rhapsode. Le chant rhapsodique l'emmènera, on le sait, en Amérique ; il tire sa force paradoxale, ici, de ce que les combats ont déjà eu lieu, et que le pire est déjà survenu. Reste la voix isolée, purifiée de toute peur, constatant les vestiges de l'époque :

« Ici Radio-Subterranea, station troglodyte de l'abattoir 17, ici tout ce qui se déchire d'un seul coup comme la chair d'une enfant violentée, ici tout ce qui pénètre dans le corps et les esprits telle une seringue remplie de venin, ici tout ce qui appelle à l'aide dans le silence mordoré des astres nocturnes, ici tout ce qui aiguise son couteau pour le sacrifice, ici Radio-Libre-Adonaï, ici l'homme seul, avec sa femme et son enfant, au pied du volcan ruminant sa prochaine éruption, ici l'homme qui marchait sur les cendres. » (p. 69).

Proliférations

Avec American Black Box se prolonge, et semble s'achever, une méditation propre aux trois journaux sur le sens que prend la technique dans le monde contemporain. La lecture des trois journaux et des romans révèlera rapidement la nature des changements à l'oeuvre dans la pensée de Maurice Dantec, changements que lui-même constate : d'une forme de nietzschéisme anti-chrétien qui appelait de ses voeux le dépassement de la technique dans une nouvelle métaphysique qui trouverait à s'incarner dans une espèce humaine du futur, Dantec est passé à une vision résolument chrétienne du monde, capable d'emprunter encore chez Deleuze, chez Nietzsche, dans la grande pensée allemande du vingtième siècle, mais aussi dans la spiritualité juive et dans les avancées scientifiques les plus récentes, tous les éléments nécessaires à la compréhension d'un certain nombre de processus métaphysiques.

Le monde contemporain est marqué par la « chute », c'est-à-dire par une forme de division des êtres qui en marque à la fois la naissance et la prolifération plus ou moins chaotique. Comprendre que ce schéma de complication de l'être et de multiplication proliférante innerve la pensée de Dantec dès avant sa conversion au catholicisme, permet de saisir pourquoi, depuis la rédaction de Babylon Babies au moins, la capillarisation des réalités, le mode de différenciation et de diffusion des êtres est à la fois le signe d'une catastrophe actuelle et, par inversion de la valeur des processus qui agissent sur le monde, par création de contre-pôles qui inversent les valeurs, celui de l'avènement d'une nouvelle humanité du futur, sans doute capable de vivre dans l'espace. Dantec le redit explicitement ici, en connectant ce schéma déjà ancien dans sa pensée avec sa foi catholique : cette division permet de constituer l'humain, et de préparer la Résurrection ; par quelques démonstrations acrobatiques et stupéfiantes d'audace et d'érudition, Dantec montre par exemple, en s'inspirant de Leibniz et de la Kabbale, que c'est par ce processus chiffré, encodé, que le monde se crée dans la Bible.

L'ingénieuse invention littéraire de la « boîte noire » vient alors préciser les choses : cette boîte noire où Dantec consigne les événements les plus odieux de l'époque est elle-même créatrice de mondes, puisque toute création est ontologiquement liée à une destruction. Tout le livre, dont le titre est explicite, nous suggère donc que l'Amérique de Dantec est une Amérique en devenir, futuriste, dont l'approche solitaire nécessite une compréhension toujours plus affinée des rapports que tissent la fiction et le réel. La méditation de Dantec sur la technique, comprise comme ce qui doit devenir l'instrument de son propre dépassement, trouve des applications concrètes pour nombre de débats sur lesquels l'auteur propose souvent une opinion qui ne peut que susciter l'adhésion, en bioéthique par exemple : toute opération de clonage ne peut être acceptable qu'à maintenir la primauté de la personne sur le biologique (p. 134). Ni vertige inconsidérément enthousiaste pour tout ce qui est nouveau, ni non plus réaction technophobe, la position de Dantec trace donc la voie d'un futur ambitieux qui saurait se souvenir de son passé, et d'une humanité à venir qui saurait à la fois utiliser la technique et se souvenir de ce qu'elle est depuis des millénaires.

Mais l'Opérateur ontologique de division a opéré dans tous les champs du réel, et il a exprimé son essentielle ambivalence dans le domaine de la politique, par exemple, où il semble bien que le même schéma de production spéculaire et proliférante d'idéologie gauchiste héritée du situationnisme (2) ait été à l'oeuvre pendant la deuxième moitié du vingtième siècle. C'est ce que Dantec appelle le « Globhomme », et que les lecteurs de Grande Jonction avaient retrouvé, en substance, avec la figure sans visage de l'Anome. Si la véritable force de la division créatrice est, en temps normal, d'engendrer d'authentiques singularités, le Globhomme, ou l'Antéchrist, est donc cet être qui n'en est pas un, cette réalité qui n'en est pas une, qui plonge le réel dans la grande indifférenciation égalitariste d'où aucune singularité ne doit et ne devra jamais émerger. De l'ancienne critique du spectacle au spectacle désastreux de la critique, voilà effectivement une forme de « démocratie » qui semble assez difficile à aimer et à défendre :

« Tout ce qu'ils veulent c'est LEUR démocratie, à détruire selon LEUR méthode. Car la démocratie est arrivée au stade où elle n'est plus suffisante en tant que telle à l'individu ivre de droits et d'identités de la société post-historique. Il lui faut SA démocratie à LUI. Sa démocratie sur mesure. Sa démocratie privée. Son jeu vidéo grandeur nature.

Ainsi l'anarchisme anomique gagne-t-il sans cesse du terrain. Ils veulent la fin de la démocratie marchande, disent-ils, mais ils n'en sont que les agents modernisateurs. Ce qu'ils préparent, peut-être sans le savoir mais qu'importe, c'est la mercantilisation de la fin de la démocratie, conçue comme démocratie interminable de la fin. » (p. 223)

Face à cela pointe parfois dans la prose de Dantec la tentation du feu purificateur, qui explique pourquoi tant et tant de scènes d'enthousiasme primesautier et de redécouverte de beaux paysages, après les enfers des territoires en voie de junkisation, sont salués par l'auteur pour leur « pureté », inhumaine, irréelle : du feu pyros à la pureté il n'y a qu'un pas, que Dantec n'a jamais renoncé, semble-t-il, à franchir.

L'impossible pacification

Il y a dans American Black Box une très déconcertante innocence métaphysique de Dantec, malgré tout : l'auteur a beau rappeler que Villa Vortex voulait décrire l'ambivalence de tout être, à la fois bourreau et victime, jusqu'à se réincarner dans la figure anagrammatisée de Marc Naudiet, le tueur des centrales, c'est bien à une innocence qui surgirait par-delà le crime et par-delà la mort qu'il convie le lecteur et aspire pour lui-même. Cette forme d'innocence surmonte les dualismes trop stricts entre le crime et le châtiment, elle est celle de l'épée qui se lamentait sous la plume de Léon Bloy.

Car ce sont, au fond, les dualismes imposés et définitifs entre l'homme et le monde, entre le réel et la fiction, entre le vrai et le faux, entre la matière et l'esprit, et en philosophie entre l'idéalisme et le matérialisme, que Dantec refuse avec le plus de virulence. Conformément aux découvertes scientifiques les plus récentes, et à la sagesse présocratique ou encore kabbalistique, le principe de non-contradiction et le principe du tiers-exclu ne peuvent pas valoir universellement, puisque vérité et fausseté sont plutôt un moment l'un de l'autre que de stricts opposés incompatibles (3). Nulle régression irrationaliste ici, mais la quête sans doute de l'unité « logocratique », où Logos, Verbe et Être s'identifient, et que Dantec place directement, une fois encore, sous le signe de Nietzsche (p. 650).

Par cette synthèse, par cette quête de l'unité, le motif de la boîte noire prend toute sa force : elle est l'acte et son enregistrement à la fois, elle est la boîte qui excède la juxtaposition emprisonnante de la ville aux milliers de boîtes-immeubles, Paris, tout comme, dans Grande Jonction, c'était Gabriel, le petit enfant-boîte, qui luttait contre la mise en boîtes numérisées de l'humanité. Ainsi Dantec lui-même, venu dire que « la parole n'est pas morte » et qu'elle « fait acte » (p. 568), joue le jeu de sa propre boîte noire, tirant la puissance performative de son texte directement de la transcendance divine. Ce faisant, par ce témoignage, Dantec tente d'accomplir l'acte littéraire absolu de diction et de création de l'être par la profération d'une parole qui fait surgir ce qu'elle dit.

Le réel et la fiction s'entrelaçant de manière toujours plus complexe, il devient pensable d'envisager que la terre qu'habite Dantec, désormais, est un « Ouest » qui n'est pas objectivement constatable, mais dont la réalité se construit néanmoins grâce à la « boîte noire », définie également comme ontologie concrète. C'est pourquoi à mesure que le livre s'écrit, le lecteur découvre un Dantec paradoxal : la colère contre l'époque n'a jamais été aussi forte, aussi virulente, hautement méprisante, cependant que la solitude et les longs voyages solitaires vers l'Amérique ou l'Atlantide, « Americade », rêvées, pacifiées, ces continents et ces civilisations du futur d'après la technique, désidéologisées, au Verbe électrique, dirigent Dantec vers un apaisement de l'âme qui semble infiniment proche sans parvenir à s'accomplir pleinement. L'amour de l'Amérique de Dantec, qu'on lui a tant reproché, pourrait peut-être se justifier ultimement par le fait que l'Amérique est la terre rêvée où les choses seront enfin elles-mêmes, où elles se donneront à elles-mêmes et à l'homme sur le mode de la pacification :

« Ce que l'Amérique a introduit, c'est une étape essentielle de l'opération ontologique de division infinie : le surpli du Verbe dans sa face « révélée », mais en retour le Verbe lui-même a disparu, complètement englobé dans le Monde de la « Révélation » continuelle des Choses à elles-mêmes. » (p. 505)

Inaccessible pacification, toutefois, car Dantec, « catholique de la fin des temps », est arrivé trop tôt (ou trop tard ?) dans l'histoire, car il demeure malgré lui enfant du chaos, et ne cache pas que le silence politique qu'il adoptera ne signifiera rien d'autre que la plus terrible des guerres, celle qui consistera à ne plus se battre pour les causes perdues, mais à habiter dans le coeur le plus solitaire et le plus inaccessible de sa propre foi, dans le temps troisième de la sagesse juive et de Saint Thomas d'Aquin.

Il restera l'honnêteté, la « droiture » pour reprendre Saint Anselme, d'un homme qui aura tenté de témoigner du Mystère auquel il croyait, de hâter l'avenir dans le respect des racines millénaires de l'Occident, mais aussi la conscience tragique d'un homme pour qui la rédemption définitive n'est pas pour cette vie, comme le montre l'étonnant projet de suite qu'il annonce vouloir donner à Babylon Babies où chutes et rédemptions s'alterneraient et sans fin nécessiteraient leur recommencement alterné. (p. 291) Fin de partie, sans doute, clôture d'une parole singulière sur une époque qui n'aime pas les singularités, American Black Box, tout droit sortie « de la Fosse et du double éclair atomique », aura organisé le dispositif de survie que pourrait adopter toute littérature à venir : agir et enregistrer l'acte, vivre et témoigner devant le monde. Ainsi se clôt cette rhapsodie pour un Occident à la fois réel et fictif, universel et parfaitement singulier, tout proche et infiniment lointain :

« Ainsi à l'heure où j'écris ces ultimes corrections avant épreuves, sorte de post-face improvisée dans le tourbillon des sirènes de la blitzkrieg à venir, je me dis que tout est bien, que tout est merveilleusement à sa place, que l'Invisible trame en continu le dessein chaotique que nous avons sous les yeux, et que les cauchemars du jour veillent en fait sur les secrets orphiques de nos songes. Je me dis que la beauté est une flamme perdue et que la beauté réside précisément dans la perte qui semble consubstantielle à l'éclat même de la lumière. Je me dis alors qu'il est temps sans doute de dormir un peu, maintenant que la Fin du Monde est là et qu'en quelque sorte, le pire, s'il est encore à venir, est d'ores et déjà advenu. » (p. 524)

Bruno Gaultier

(1) Lire les pages 626-632, où l'évocation de la mort de Jean-Paul II est assez rapidement suivie par un poème d'hommage de Dantec à son père, comme si la disparition d'un père réclamait nécessairement la salutation d'un autre.

(2) Une simple définition du situationnisme, fournie généreusement par Dantec : « Le « situationnisme » : un mélange de marxisme théorique et de dandysme jacobin, un joli petit monstre, à bien y regarder, de jeunes bourgeois qui se promettaient de ne « jamais travailler », posture « aristocrate » façon Aragon ou Breton, s'appuyant sur une confusion totale, et parfaitement « démocratique », des termes « travail », « service », « charge », « noblesse », etc., et qui pire encore se promettaient en sus de faire profiter de cette trouvaille l'ensemble de l'humanité, animaux de compagnie inclus. » (p. 183)

(3) Un exemple parmi nombre d'autres de la pertinence de cette assertion : « La persistance du désir sexuel dans l'amour est la preuve que le faux est un moment du vrai.

La persistance de l'amour dans le désir sexuel est la preuve que le vrai est un moment du faux. ». (p. 67)



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Ring 2012
Bruno Gaultier par Bruno Gaultier

Rédacteur en chef des pages littéraires de Ring.

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