Sur le RING

Alexandre Le Grand

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Thibaut Kaeser - le 29/11/2002 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

magazine lidealisteLes cérémonies les plus importantes de cette année 2002, comprenez bien, ont commencé le mardi 26 novembre, et elles s'achèveront le mardi suivant, 4 décembre. La veille de la sortie sur grand écran du deuxième numéro des aventures d'Harry Potter, notez le jour mais n'y voyez aucune facétie du hasard, ce hasard rigolard comme un Irlandais, forcément décomplexé puisque amant de la bière, du football et des légendes celtiques (oh, Saint Patrick !). Et puis je ne connais pas la nationalité de Harry Potter. Je me préoccupe d'autre chose. Question de priorité.

Je me demande si, d'ici là, la France va se réveiller, prendre conscience de ce qui se passe chez elle, quand même. J'ai beau écouter, je n'entends ni vivats, ni cris de joie. On organise bien de grands événements, mais quel est leur écho, au juste ? Guère sonore. L'indifférence domine, écrasante ; quelle inquiétude. Et pourtant, cette semaine, on transfère les cendres d'Alexandre Dumas au Panthéon. Nom de Dieu !

Discuter du bien-fondé d'un tel déménagement, de Villers-Cotterêts (8867 âmes), sis dans l'Aisne (02), à Paris (75), rue Soufflot (Vème arrondissement), ne nous éclairera pas. Les habitants de la ville natale du génial écrivain ont eu l'occasion, mais si peu, si peu, de déplorer la perte locale d'un monument national. Je ne peux que compatir au chagrin des habitants de cette bourgade paisible et sans histoire - l'histoire que Dumas aimait tant malmener et rudoyer afin de lui faire de beaux enfants. Villers-Cotterêts chérit ses morts et son patrimoine. Elle respecte et elle a rappelé le vœu de l'enfant du pays, qui désirait y être enterré. On ne l'a pas écouté. Elle aime donc les morts en terre, c'est son côté païen, et très chrétien. Elle est encore bien éduquée, en somme. Alors une question, à l'adresse de tous les autres : pourquoi diable la France n'a-t-elle pas l'âme un brin irlandaise ? Cela lui éviterait d'être parfois ridicule. Après une solide cure au pub du coin - foin de manières ! -, elle pourrait entrevoir l'horizon avec des idées claires ! Et hurler sa joie.

L'enfant de Villers-Cotterêts et le fils d'un général mulâtre

On se consolera de ce rapt organisé en se rappelant une phrase, elle sonne fière, droite, trempée et intraitable ; républicaine : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante », ce qui en impose pas mal, non ? On trouve alors au moins une excuse à cette initiative. Il s'agit après tout de la France et de ses dignes représentants. Ceux qu'elle se choisit au gré de ses régimes, de ses gouvernements et de ses fièvres hexagonales, récurrentes, ce qui est moins heureux, on le sait. Mais un honneur, même posthume, reste un honneur. J'en reviens donc à ma première inquiétude. Pourquoi donc si peu d'enthousiasme pour Alexandre Dumas, en comparaison avec d'autres figures « panthéonisées » ?

Rassurons-nous : le MRAP n'a pas encore soupçonné les élites intellectuelles et les décideurs français d'une quelconque forme de racisme à l'encontre du rond et bon métis qu'était Dumas - qui aimait la cuisine, la rigolade et la compagnie des femmes, décidément, il avait tout pour lui ! La couleur de peau de ce fils de général mulâtre qui s'était brouillé avec Napoléon n'est pas en cause dans le peu d'intérêt qu'on lui porte. Il est vrai que l'on préfère donner des sportifs et des comiques en modèles d'intégration (qu'on m'explique ce que veut dire ce mot, en passant) à la France colorée. On ne va pas se fouler, hein ? Pour un génie de la littérature, que nenni ! Plutôt « Star Academy » que Milady !

Le ridicule est donc, hélas, parfois, français. Puisqu'il faut bien le dire, hélas : Alexandre Dumas ne bénéfice pas de l'estime qu'il mérite chez les gens de lettres ; quant à son relais médiatique, il est restreint, évidemment. Je me demande même si ce n'est pas une cause perdue. Défendre Les Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Christo, ça va cinq minutes avec certains beaux esprits : on entend alors vite les ricanements, les criantes limites du jugement littéraire, implacable pour ceux qui aiment le romanesque, le souffle, une griffe reconnaissable. C'est d'ailleurs une vieille affaire que cette dépréciation d'Alexandre Dumas. La France aime se faire mal, il faut le rappeler, s'auto flageller : c'est son côté chic, exclusif. Et puis ces bretteurs romantiques, cet évadé magnifique - tous ces modèles de France -, sortis de l'imagination merveilleuse d'un romancier prolixe, comme ils sont agités, et si chevaleresques en prime ! Non mais. Ne pourraient-ils pas tout simplement discourir sur leurs problèmes relationnels, personnels, affreusement intimes, leur spleen qui nous intéresse tant ? Où l'on constate que peu de gens ont perçus la « mélancolie glacée ... ce charme secret à l'intérieur du livre » dont parlait Roger Nimier à propos des Trois Mousquetaires.

Des qualités françaises

Il y a pourtant des gens, en France et aux quatre coins du monde, car le prestige d'Alexandre Dumas est universel (national donc mondial) qui ne se sont jamais résolus à ouvrir Vingt ans après. Moi y compris. C'est un geste qui compte, il ne s'oublie pas. C'est un réflexe, il est très français, je crois - et je l'aime passionnément. Le temps qui passe n'apporte pas que des bienfaits, regardons-nous, écoutons-nous, surtout. Et ouvrir un tel livre après tant d'émois et d'émotions est chose risquée, dangereuse. On ne veut rien perdre, ne rien concéder à l'enfance, ses vérités premières, ses profondeurs cachées, enfouies : à ses lectures fondamentales, qui sont comme des leçons (non des manuels) de conduite - des injonctions !

Des jeunes gens ont été élevé avec cet esprit de mousquetaire comme idéal, ce synonyme du tempérament français, cet allant frais, discipliné, léger et profond ; décisif. Et ils aiment encore ce qu'il en reste, ce qui s'en manifeste parfois : le panache et l'amitié ; la fidélité de quelques-uns ; la vivacité ; l'héroïsme, la force, le mot juste, alerte, piquant, et la noblesse du geste, sa beauté, désintéressée, sa nécessité. Toutes ces qualités - et il y est question d'humour comme d'amour - qui se conjuguent comme autant de vertus cardinales, et que l'on peut se plaire à retrouver, de loin en loin, dans l'histoire de France, dans les mots et les attitudes de certains. Prestige oblige.

Alexandre parmi les grands

L'apanage d'un style, sa spécificité - son génie -, c'est donc bel et bien de cela qu'il s'agit et il est fort triste qu'elles soient si peu prises en considération. Pas de bol pour Dumas. Pas de chance pour la France, donc. Mais peut-être souffre-t-elle d'un autre problème, cette France : car elle ne peut s'empêcher de, toujours, de près ou de loin, ramener la littérature à des querelles politiques, les marquantes, entendons bien. Et de juger en fonction. Observez. Ecoutez. Silence sur la ligne. L'homme n'était pas vraiment «  engagé », plutôt orléaniste, actif en 1830, 1848 et enthousiaste aux côtés de Garibaldi. Estimable, admirable. Mais bon, oubliez. L'auteur de George (un très beau roman oublié, parmi tant d'autres, dont de nombreux actuellement réédités) sera enterré dans le caveau où reposent Emile Zola et Victor Hugo.

J'y vois comme un symbole. Zola, c'est l'affaire Dreyfus et la défense d'un innocent capitaine ; Victor Hugo, c'est l'exil à Guernesey, le républicanisme tonitruant. Non pas que je dédaigne ces deux ténors de la plume au talent incontestable et à la réputation amplement méritée, mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il fallait que l'on mette en terre un auteur comme Dumas encadré d'esprits piqués de politique, dont l'étiquette de contestataires a tant fait pour leur postérité et l'estime dont ils jouissent (car la révolte rapporte de nos jours). Alexandre Dumas au Panthéon est ainsi sous bonne garde. Mais l'esprit d'aventure, le goût de l'évasion et du mystère ? Ce romantisme chevaleresque, classique et frondeur, poétique et sans illusions ? Ce sens de l'honneur, car c'est tout ce qui reste, tout ce qui demeure en dernier ressort ? Sont-ils célébrés ? Non. Presque bradés ; fanés, moqués et dénigrés. Alexandre, reviens ! En garde, on te méprise encore ! Les imbéciles.

Thibaut Kaeser



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Ring 2012
Thibaut Kaeser par Thibaut Kaeser

Editorialiste, écrivain

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