Sur le RING

Alain Damasio, La Zone du Dehors

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Schneider - le 22/03/2010 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

 Derrière la figure d’un roman de science-fiction se cache une œuvre politique critique et réformiste qui réussit fabuleusement sa critique et rate sa réforme.

 

La Horde était l’histoire d’une vingtaine de compagnons de cordée qui, sur une planète balayée par le vent, remontaient les courants pour en trouver l’origine. Le roman était le lieu d’une écriture polyphonique, d’inventions de lexique, d’images, d’écriture (la notation du vent par un jeu subtil de virgules et de signes de ponctuation) et de concepts (les chrones). Tout cela pour un dénouement… disons qu’on aurait pu y penser avant la fin. La Zone du Dehors, elle, semble plus un roman de politique-fiction, un manifeste, là où La Horde était surtout un long conte.

 

Cela se passe sur une colonie terrienne de Saturne, Cerclon. La Terre est ravagée par les résidus de guerres nucléaires et bactériologiques. Seule l’Afrique est encore habitable. Mais à Cerclon, la paix règne : la colonie est en effet un modèle de ces « sociétés de contrôle » chères à Gilles Deleuze et qu’il faut décrire avec quelques détails car elles sont le véritable objet du livre, ce qui lui donne sa valeur et son intérêt.

 

Cerclon est organisé en cercles comme l’enfer de Dante et ce ne sont pas les péchés mais la classe sociale qui détermine le cercle d’appartenance. Au centre, le bâtiment du gouvernement. Autour de chaque cercle, un boulevard périphérique. Derrière tous les cercles, la « radzone », une espèce de gigantesque terrain vague exposé aux radiations où vivent quelques chiffonniers et ferrailleurs placés en marge du système. On y trouve aussi un Cube de huit cents mètres de côté, résultat de l’accumulation et de la compression, depuis le début de Cerclon, de tous les déchets produits par la colonie. Une butte ou digue artificielle, l’« antirade », protège les cercles des radiations. Au dehors de l’enceinte de la colonie, c’est « la Zone du Dehors » où la vie est impossible.

 

Cerclon a cette particularité, contrairement aux restes d’humanité laissés sur Terre, d’exister sans guerre ni conflits. C’est une société policée, confortable et – horresco referens – où toute votre vie est gérée comme dans une entreprise à la mode, voire comme dans un cabinet d’audit. Tous les deux ans, le « terminor », l’ordinateur qui contrôle tout Cerclon, synthétise tous les paramètres de chaque citoyen, les évaluations qu’il a reçues, celles qu’il a données, ses compétences, ses aspirations… et classe ainsi toute la population. Les citoyens ne sont plus nommés par leur nom mais par leur fonction, qui est désignée par une série de lettres, d’une à cinq. Selon qu’on est plus haut ou plus bas selon l’ordre lexicographique, on est mieux ou moins bien classé. « A » est le président, les une-lettres sont les ministres… et le tout-venant est représenté par les cinq-lettres, tels les héros Captp, Obbfs, Slift, Bdcht, etc. Et donc, à chaque classement, on change de fonction donc de nom. Les habitants de la « radzone », ces ferrailleurs réduits à une vie sous les radiations, sont les hommes et femmes qui se sont mis hors de ce système – et ont donc perdu leur « nom ». Dans le monde de Cerclon, les publicités sont des hommes ou des femmes (des « incitateurs ») et le marketing, archaïque, a été remplacé par une science des affects. Et, comme au boulot aujourd’hui, plus vous souriez, plus vous êtes « relationnel », mieux vous êtes classé. Si j’en crois ce que je lis sur Internet, Damasio aurait fait l’ESSEC : cela se sent.

 

Alain Damasio reprend et étend le principe du panoptique abordé par Michel Foucault : tout le monde surveille tout le monde, « pour votre confort et votre sécurité » bien entendu. Les architectures tout en verre se prêtent à la surveillance, dévolue à d’ordinaires citoyens qui se retrouvent, par goût, dans une des « tours panoptiques » où ils peuvent zoomer sur tout ce qu’ils veulent, et dénoncer aussi. Au demeurant, tout est identifiable, tous les vêtements, tous les véhicules portent des codes-barres ; la forme de la main, d’une jambe, la démarche sont autant d’éléments d’un bertillonisme élargi. Des hélicoptères et des drones survolent en permanence cette cité idéale où la liberté d’aller et de venir est sévèrement limitée : ainsi vous ne pourrez pas entrer dans une boutique si votre compte bancaire est à découvert. La porte se fermera à votre nez.

 

Tout, du débat politique au maintien de l’ordre et à la condamnation à mort d’un des héros, est gouverné par des statistiques et des scénarios probabilistes. Une infraction sera tolérée si elle permet en fin de compte de renforcer la politique sécuritaire du gouvernement. Et comme 85 % des délinquants sont des gens qui se sont déjà rendus dans la « zone du Dehors », interdite, le gouvernement préférera ne jamais sévir mais ficher les transgresseurs et les surveiller, puisque ce sont là les futurs délinquants.

 

C’est dans ce contexte que le roman décrit les agissements de la Volte, mouvement révolutionnaire disposant de son intellectuel de service, de son cœur tendre, de son fou furieux et ainsi de suite. Au fur et à mesure d’actions de plus en plus calibrées, posant au passage la question de la fin et des moyens, la Volte va gagner en ampleur au point que son leader sera jugé et exécuté au cours de deux shows télévisés en prime time. Mais la « volution » se fera quand même.

 

Ce livre se veut une arme de combat, une « lame » contre le monde contemporain. Ce n’est pas vraiment étonnant s’il recèle alors la plupart des faiblesses du genre : tant qu’il s’agit de démolir et de critiquer, c’est brillant même quand ça ne devrait pas l’être. Le rôle des médias, leur formatage émotionnel alimenté par le fait que la première victime de la « volution » est un enfant, leur tentative d’appropriation de la Volte comme d’une mascotte, tout cela est excellent. Parfois même le propos tourne à la dissertation, comme dans ce long cours de Captp sur Foucault, ou dans l’interminable confrontation de Captp avec A qui tente de le récupérer. Même là où ça devrait être fastidieux, c’est captivant.

 

Mais là où ça pèche, comme souvent, c’est lorsqu’il s’agit de reconstruire. Autant le vocabulaire de la cité détestée est clair et précis (police, quadrillage, contrôle), autant la cité idéale qui se construit dans la Zone a des contours flous. ça fait catho de gauche. On danse la vie, on fédère des dynamiques bondissantes dans le respect mutuel, la cité s’appelle « virevolte », bref on a du mal à y croire. Parfois c’est un peu bébête : les habitants de « Gomorrhe » font ce que vous imaginez entre adultes consentants, et pour ceux de je ne sais plus quelle autre cité, ce sont les fêtes médiévales de Provins à longueur d’année : on change juste le thème tous les mois.

 

La Zone du Dehors, premier roman d’Alain Damasio, a été retravaillé par l’auteur pour cette publication en Folio SF. Son imperfection montre que le maximum a désormais été tiré de l’œuvre – et il est loin d’être négligeable, il est même l’un des plus captivants que j’ai lu dans le genre. Ce qu’on attend de l’auteur, maintenant, c’est un roman prenant de la trempe de La Horde du Contrevent, quel que soit son genre ou son sous-genre.

 

Pierre Scheiner

 

 

Alain Damasio, La zone du dehors (Édition revue et corrigée), Paris, Gallimard, coll. Folio SF, 2009, 650 p., 9 € 70.



Toutes les réactions (1)

1. 24/03/2010 14:39 - guillaume P

guillaume PUn seul vrai livre exceptionnel, lu deux fois de suite, sans intervalle : la Horde. Pour un gauchiste, c'est déjà pas si mal.

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Pierre Schneider par Pierre Schneider

Chroniqueur, éditorialiste Ring.

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Un seul vrai livre exceptionnel, lu deux fois de suite, sans intervalle : la Horde. Pour un gauchiste, c'est déjà pas si mal.

guillaume P24/03/2010 14:39 guillaume P
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