Alain Damasio, La Zone du Dehors
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Schneider - le 22/03/2010 - 1 réactions -
Derrière la figure d’un roman de science-fiction se cache
une œuvre politique critique et réformiste qui réussit fabuleusement sa critique
et rate sa réforme.
La Horde était
l’histoire d’une vingtaine de compagnons de cordée qui, sur une planète balayée
par le vent, remontaient les courants pour en trouver l’origine. Le roman était
le lieu d’une écriture polyphonique, d’inventions de lexique, d’images,
d’écriture (la notation du vent par un jeu subtil de virgules et de signes de
ponctuation) et de concepts (les chrones). Tout cela pour un dénouement…
disons qu’on aurait pu y penser avant la fin. La Zone du Dehors, elle,
semble plus un roman de politique-fiction, un manifeste, là où La Horde
était surtout un long conte.
Cela se passe sur une
colonie terrienne de Saturne, Cerclon. La Terre est ravagée par les résidus de
guerres nucléaires et bactériologiques. Seule l’Afrique est encore habitable.
Mais à Cerclon, la paix règne : la colonie est en effet un modèle de ces
« sociétés de contrôle » chères à Gilles Deleuze et qu’il faut décrire avec
quelques détails car elles sont le véritable objet du livre, ce qui lui donne sa
valeur et son intérêt.
Cerclon est organisé en
cercles comme l’enfer de Dante et ce ne sont pas les péchés mais la classe
sociale qui détermine le cercle d’appartenance. Au centre, le bâtiment du
gouvernement. Autour de chaque cercle, un boulevard périphérique. Derrière tous
les cercles, la « radzone », une espèce de gigantesque terrain vague exposé aux
radiations où vivent quelques chiffonniers et ferrailleurs placés en marge du
système. On y trouve aussi un Cube de huit cents mètres de côté, résultat de
l’accumulation et de la compression, depuis le début de Cerclon, de tous les
déchets produits par la colonie. Une butte ou digue artificielle,
l’« antirade », protège les cercles des radiations. Au dehors de l’enceinte de
la colonie, c’est « la Zone du Dehors » où la vie est impossible.
Cerclon a cette
particularité, contrairement aux restes d’humanité laissés sur Terre, d’exister
sans guerre ni conflits. C’est une société policée, confortable et – horresco referens – où toute votre vie
est gérée comme dans une entreprise à la mode, voire comme dans un cabinet
d’audit. Tous les deux ans, le « terminor », l’ordinateur qui contrôle tout
Cerclon, synthétise tous les paramètres de chaque citoyen, les évaluations qu’il
a reçues, celles qu’il a données, ses compétences, ses aspirations… et classe
ainsi toute la population. Les citoyens ne sont plus nommés par leur nom mais
par leur fonction, qui est désignée par une série de lettres, d’une à cinq.
Selon qu’on est plus haut ou plus bas selon l’ordre lexicographique, on est
mieux ou moins bien classé. « A » est le président, les une-lettres sont les
ministres… et le tout-venant est représenté par les cinq-lettres, tels les héros
Captp, Obbfs, Slift, Bdcht, etc. Et donc, à chaque classement, on change de
fonction donc de nom. Les habitants de la « radzone », ces ferrailleurs réduits
à une vie sous les radiations, sont les hommes et femmes qui se sont mis hors de
ce système – et ont donc perdu leur « nom ». Dans le monde de Cerclon, les
publicités sont des hommes ou des femmes (des « incitateurs ») et le marketing,
archaïque, a été remplacé par une science des affects. Et, comme au boulot
aujourd’hui, plus vous souriez, plus vous êtes « relationnel », mieux vous êtes
classé. Si j’en crois ce que je lis sur Internet, Damasio aurait fait l’ESSEC :
cela se sent.
Alain Damasio reprend et
étend le principe du panoptique abordé par Michel Foucault : tout le monde
surveille tout le monde, « pour votre confort et votre sécurité » bien entendu.
Les architectures tout en verre se prêtent à la surveillance, dévolue à
d’ordinaires citoyens qui se retrouvent, par goût, dans une des « tours
panoptiques » où ils peuvent zoomer sur tout ce qu’ils veulent, et dénoncer
aussi. Au demeurant, tout est identifiable, tous les vêtements, tous les
véhicules portent des codes-barres ; la forme de la main, d’une jambe, la
démarche sont autant d’éléments d’un bertillonisme élargi. Des hélicoptères et
des drones survolent en permanence cette cité idéale où la liberté d’aller et de
venir est sévèrement limitée : ainsi vous ne pourrez pas entrer dans une
boutique si votre compte bancaire est à découvert. La porte se fermera à votre
nez.
Tout, du débat politique au
maintien de l’ordre et à la condamnation à mort d’un des héros, est gouverné par
des statistiques et des scénarios probabilistes. Une infraction sera tolérée si
elle permet en fin de compte de renforcer la politique sécuritaire du
gouvernement. Et comme 85 % des délinquants sont des gens qui se sont déjà
rendus dans la « zone du Dehors », interdite, le gouvernement préférera ne
jamais sévir mais ficher les transgresseurs et les surveiller, puisque ce sont
là les futurs délinquants.
C’est dans ce contexte que
le roman décrit les agissements de la Volte, mouvement révolutionnaire disposant
de son intellectuel de service, de son cœur tendre, de son fou furieux et ainsi
de suite. Au fur et à mesure d’actions de plus en plus calibrées, posant au
passage la question de la fin et des moyens, la Volte va gagner en ampleur au
point que son leader sera jugé et exécuté au cours de deux shows télévisés en
prime time. Mais la « volution » se fera quand même.
Ce livre se veut une arme de
combat, une « lame » contre le monde contemporain. Ce n’est pas vraiment
étonnant s’il recèle alors la plupart des faiblesses du genre : tant qu’il
s’agit de démolir et de critiquer, c’est brillant même quand ça ne devrait pas
l’être. Le rôle des médias, leur formatage émotionnel alimenté par le fait que
la première victime de la « volution » est un enfant, leur tentative
d’appropriation de la Volte comme d’une mascotte, tout cela est excellent.
Parfois même le propos tourne à la dissertation, comme dans ce long cours de
Captp sur Foucault, ou dans l’interminable confrontation de Captp avec A qui
tente de le récupérer. Même là où ça devrait être fastidieux, c’est
captivant.
Mais là où ça pèche, comme
souvent, c’est lorsqu’il s’agit de reconstruire. Autant le vocabulaire de la
cité détestée est clair et précis (police, quadrillage, contrôle), autant la
cité idéale qui se construit dans la Zone a des contours flous. ça fait catho de gauche. On danse la
vie, on fédère des dynamiques bondissantes dans le respect mutuel, la cité
s’appelle « virevolte », bref on a du mal à y croire. Parfois c’est un peu
bébête : les habitants de « Gomorrhe » font ce que vous imaginez entre adultes
consentants, et pour ceux de je ne sais plus quelle autre cité, ce sont les
fêtes médiévales de Provins à longueur d’année : on change juste le thème tous
les mois.
La Zone du
Dehors, premier roman d’Alain Damasio, a été retravaillé par l’auteur pour
cette publication en Folio SF. Son imperfection montre que le maximum a
désormais été tiré de l’œuvre – et il est loin d’être négligeable, il est même
l’un des plus captivants que j’ai lu dans le genre. Ce qu’on attend de l’auteur,
maintenant, c’est un roman prenant de la trempe de La Horde du
Contrevent, quel que soit son genre ou son sous-genre.
Pierre Scheiner
Alain Damasio, La zone du dehors (Édition revue et
corrigée), Paris, Gallimard, coll.
Folio SF, 2009, 650 p., 9 € 70.
Toutes les réactions (1)
1. 24/03/2010 14:39 - guillaume P
Un seul vrai livre exceptionnel, lu deux fois de suite, sans intervalle : la Horde. Pour un gauchiste, c'est déjà pas si mal.
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Dernière réaction Un seul vrai livre exceptionnel, lu deux fois de suite, sans intervalle : la Horde. Pour un gauchiste, c'est déjà pas si mal.  24/03/2010 14:39 guillaume P
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