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SURLERING.COM - OUTREMONDE - par Ulrich Cros - le 18/12/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Une révolution pacifique menée dans du satin orange par une foule hétéroclite de babouchkas survitaminées et de jeunes top-models en chapka ; un infâme tyran post-soviétique bientôt déboulonné par l'opposant idéal, jeune, viril, et épris de démocratie ; un régime sclérosé et corrompu, pulvérisé par une insurrection spontanée, populaire et bon enfant. Surtout connue pour sa gastronomie au cholestérol et ses réacteurs nucléaires en bricorama, l'Ukraine, brutalement jetée sous les feux de l'actualité, vient d'être promue terre de contes de fées par les médias internationaux.



Du carrosse à la citrouille

Viktor Iouchtchenko n'a pourtant rien de l'éternel opposant : premier ministre de 1999 a 2001, chef de la coalition « Notre Ukraine », ce financier influent et marié à une Américaine est un homme de pouvoir. Souvent décrit comme faible et peu charismatique, son passage aux affaires a révélé son inconsistance idéologique et son absence de vision. Le Premier ministre sortant, Viktor Ianoukovitch, tient tout autant de l'apparatchik : ancien gouverneur du Donetsk, une importante région industrielle de l'Est ukrainien, il incarne une bureaucratie pusillanime et soumise aux volontés de Moscou. Les deux hommes partagent plus qu'un prénom : ils sont tous deux les produits du système politico-économique à structure féodale qui caractérise aujourd'hui l'ensemble des anciennes républiques soviétiques. Ianoukovitch et Iouchtchenko : deux interprétations pour la même partition.

Significative à cet égard est la grossière tentative de manipulation, complaisamment relayée par la presse (en particulier française), et conduite par l'état-major de Iouchtchenko après le scrutin : les élections auraient été truquées ! Amplifiées par l'OSCE et l'ensemble des gouvernements occidentaux, ces accusations ont contraint le pouvoir à organiser un troisième tour de scrutin, prévu pour le 26 décembre.

Mais pour qui sait à quel point les élections organisées dans l'ex-sphère d'influence soviétique depuis 15 ans furent systématiquement et massivement manipulées, tant par une mise en coupe réglée des réseaux d'informations que par d'occasionnels mais bien réels bourrages d'urnes, la question fait sourire : la culture politique russe, post-soviétique mais proto-démocratique, considère tout processus électoral comme un moyen d'action sociopolitique, c'est-à-dire comme un outil au service du pouvoir. Jusqu'à présent, les Occidentaux n'y avaient rien trouvé à redire : sur l'élection d'Eltsine en 1996, comme sur la présidentielle azérie de 2003, l'internationale des « forces de progrès » n'avait pipé mot. Pourquoi tant d'agitation autour de la question ukrainienne ?

Ukraine, champ de bataille

C'est que l'Ukraine se trouve malgré elle au point focal des principaux enjeux du nouvel ordre global. Interface naturelle entre l'Europe et le monde orthodoxe, elle est devenue le champ d'une bataille qui la dépasse, entre l'affirmation d'une Russie toujours à la recherche de son identité géostratégique et la nouvelle volonté des Etats-Unis de reconfigurer la masse eurasiatique sur des bases conformes à leurs intérêts.

Il convient de garder à l'esprit un élément essentiel : l'Ukraine est un pays divisé. Huntington a montré en 1996 comment le pays est traversé par une ligne de faille civilisationnelle qui sépare les ukrainophones de confession uniate à l'Ouest (fidèles au Pape mais pratiquant les rites orthodoxes) des russophones orthodoxes à l'Est. Les premiers ont massivement voté Iouchtchenko, les seconds Ianoukovitch, reproduisant avec une précision stupéfiante les résultats de la présidentielle de 1994 que Léonid Kutchma avait remportée avec moins de 15 % des suffrages exprimés dans l'Ouest du pays. À l'évidence, cette division structurelle rend l'Ukraine extrêmement vulnérable aux ingérences étrangères, en même temps qu'elle empêche l'émergence d'une authentique identité ukrainienne.

Brzezinski, pour sa part, soulignait dès 1997 l'importance du pays pour la nouvelle politique américaine : nouvellement indépendante, l'Ukraine combine une position géographique avantageuse (un vaste territoire doté d'un excellent débouché sur la Mer Noire), une identité nationale mal définie (voire inexistante), et une proximité avec la Russie qui en ferait un précieux partenaire de l'OTAN. Morceau de choix de l'ex-empire soviétique, elle correspondrait au point d'extension maximal idéal d'un espace politico-stratégique européen patronné par Washington.

Pour la Russie, l'enjeu est tout aussi fondamental. Berceau historique de la civilisation orthodoxe (Kiev demeura jusqu'au XVIIe siècle le véritable poumon culturel de la Russie), l'Ukraine constitue, avec la Biélorussie, le dernier glacis entre la Russie et son Occident ; l'intégration du pays dans l'ensemble euro-atlantique équivaudrait pour Moscou à un revers historique. Inversement, garder la haute main sur les affaires intérieures ukrainiennes apparaîtrait comme un test réussi de l'attractivité et de la capacité d'action de la nouvelle Russie.

L'éclatement de la fiction ukrainienne ?

C'est précisément le long de cette ligne de faille que se sont positionnés les deux candidats. Ianoukovitch voulait incarner une Ukraine ancrée dans l'espace orthodoxe, et mécaniquement alignée sur le grand frère russe ; Iouchtchenko, pour sa part, s'est fait le champion du rêve ukrainien d'occidentalisation, avec comme corollaire ses promesses de démocratisation et de modernisation économique.

La principale erreur de celui que l'Occident désigne un peu hâtivement comme un « réformateur » fut probablement d'accepter avec tant d'empressement et de diligence le soutien logistique, financier et politique de diverses organisations et institutions occidentales qui, sous couvert d'aide au développement ou au processus électoral, ont largement financé sa campagne. Les 50 millions de dollars versés par USAID (l'agence américaine pour le développement international) au titre du soutien de la démocratie en Ukraine sont ainsi allés, pour l'essentiel, alimenter des médias d'opposition. Difficile pour Iouchtchenko, dans ces circonstances, de ne pas apparaître comme le candidat de l'étranger.

Les deux camps ont d'ailleurs successivement brandi la possibilité d'une sécession dans les négociations qui ont succédé aux résultats du second tour. La menace fait sourire : aucun leader local n'aurait les tripes ou la marge de man½uvre pour imposer une telle issue sans un consentement tacite des deux supergrands. Mais dans l'hypothèse où la Russie se résignerait à lâcher l'Ouest ukrainien (de toute façon perçu par Moscou comme un bastion papiste dangereusement ancré à la vieille Europe), un éclatement du pays sur le modèle tchécoslovaque impliquerait automatiquement l'annexion de sa moitié orientale, de ses ressources, et de son débouché sur la Mer Noire. L'Amérique et l'Europe, pour leur part, ouvriraient vraisemblablement les bras au résidu occidental de ce pays fictif. Loin d'être une simple éventualité théorique, une fission de l'Ukraine apparaît comme de plus en plus probable.

Le visage ravagé de Viktor Iouchtchenko n'incarne donc pas seulement l'impotence pathétique d'un Etat sans nation. En même temps qu'il a, en le dépassant, trahi l'éphémère rêve nationaliste ukrainien, cet opposant d'opérette a surtout prétendu tirer un trait sur l'éternel idéal de l'unicité du monde slave. Son empoisonnement, attribué sans nuance à l'ex-KGB, ferait ainsi figure d'avertissement : Moscou entend garder la mainmise sur ses anciennes possessions. Son intoxication à la dioxine, quelque peu choquante d'après les normes occidentales, ne devrait pas surprendre. Pour la Russie, cette authentique (et ironique) brejnevisation faciale constitue un indéniable progrès si on la compare aux méthodes soviétiques (rappelons-nous Budapest et Prague). Pour les Etats-Unis, la neutralisation symbolique de Viktor Iouchtchenko n'équivaut, au pire, qu'au sacrifice d'un pion.

Ulrich Cros



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