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A propos d’une certaine droite littéraire

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Frédéric Gajaray - le 13/06/2010 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

S’il on suit avec assiduité les émissions Répliques, le samedi matin sur France culture, on sait pertinemment que le taulier ne s’est pas beaucoup mobilisé lors du débat sur l’identité nationale. Depuis, la polémique a été close, archi close. Et même emmuraillée vivante par le concept d’excellente novlangue du « conglomérat de peuples » d’Eric Besson, pareille à une vestale politique, souillée d’entrée de jeu par des manœuvres électorales foireuses et une formulation sotte. Une vestale au visage couvert de ce non-dit congestionnant, de ce foutre en manière de glacis, masturbé toujours plus vite, du problème des minorités.



C’était il y a bien longtemps, dans la sphère médiatico-politique. Les brebis sont rentrées à la bergerie sous la houlette des mutins de panurge. Et les vieux loups sortent pour causer, cachés dans un coin, inaudibles, d’un « retour sur l’identité nationale » (ci-dessous). Denis Tillinac se fait remarquer au cours de cet entretien, en reprochant au débat d’avoir occulté littéralement son objet. Et de n’avoir jamais manipulé aussi mal la France et le français qu’en utilisant de la sorte le mot « papier ».



Deux remarques s’imposent, peu conciliantes. Primo : la faiblesse. Pourquoi nous parler de France qu’une fois qu’elle est sortie du débat ? Parce qu’elle ne vaut pas suffisamment le coup de se battre quand elle est sur le billard ? Parce que voilà, nous sommes de fiers types de droite, mais nous n’osons pas trop, si promptement agressé par la simplicité gaucharde au milieu des masses ? Deuxio : l’égocentrisme. N’est-ce pas quelque part ridicule d’évoquer l’identité nationale depuis votre placard d’ivoire, entre poilus ? C’est de l’identité nationale ou de vous dont vous causez ?

Couardise et nombrilisme. Deux pans entiers dans la formulation d’une certaine pensée de droite, et que l’on pourrait interroger, sur un plan littéraire, à la faveur d’un livre récemment paru, et au titre qui affiche d’entrée la couleur. Poète et paysan, de Jean-Louis Fournier. Ex-ami de Pierre Desproges, l’auteur au Prix Femina pour Où on va, papa ? narrant sa relation avec ses fils handicapés, nous délivre un texte court, d’autofiction, sur le rapport à la terre d’un jeune homme qui quitte ses études, afin d’épouser la fille d’un fermier, et reprendre l’exploitation familiale.

D’une certaine manière, l’idée d’exalter une identité nationale fédératrice dans l’arrière garde politique se retrouve, en termes de littérature, transmuée en obsession d’un retour au discours d’antan. C’est l’idée de laisser parler cette terre morte, cette culture désertée, jetée en pâture à la meute, piétinée par elle.

Laisser faire à nouveau, ne pas délaisser le passé.

Il ne manque rien à Poète et paysan pour nous faire penser que Jean-Louis Fournier partage ce désir. Derrière ce discours d’antan dont on cherche à provoquer la renaissance se trouverait un soutien immédiat à l’individu. Le Moi dissolu, abandonné dans l’unimonde moderne, atome de la plus petite existence possible, parviendrait enfin à retrouver sa position, à remettre pied dans ses chausses, dès lors qu’il aurait derrière lui cette parole des temps anciens. Sa névrose est de ce fait tempérée ; il aura toujours la culture en arc boutant au dos. Le sentiment épouvantable de voir le sol s’échapper sous ses pieds, de ne plus savoir « où l’on est » propre à notre ère pavée de supermarchés, est évacué.  Ainsi, Fournier commence ces chapitre deux et trois par des formules parallèles qui révèlent son intention : « Qu’est-ce que je fais là ? / J’ai dans les mains un fourchet, le manche est poisseux, je charrie du fumier, les vaches me toisent. » ; « Mais qu’est-ce que je fais là ? Le ciel est bas, il pleuviote. La terre est couverte de betteraves jusqu’à l’horizon, il y en a des milliers ».

Faillite du discours.

Et face à cette velléité, l’écrivain, du moins jusqu’à présent, se trouve en disjonction. Il échoue inéluctablement à laisser sa plume faire couler le passé pour le remettre à un présent d’écriture ; il échoue parce qu’il est, qu’il le veuille ou non, lui aussi, un moderne, un contemporain.

Chez Jean-Louis Fournier, cette conscience emporte pour conséquence une forme d’humilité. C’est l’aveu qu’il ne prétend pas faire de grande littérature. C’est aussi un protagoniste qui rate absolument tous ses travaux à la ferme et qui, corrélativement, demeure un pauvret larmoyant : grosso modo, il va tout le temps chialer à l’étable. Mais encore, cette conscience s’accompagne du rire doux, roucoulant, de celui qui n’a plus que ça. Ainsi à propos d’une poule : « Soumise et résignée, elle ne milite pas dans les mouvements féministes. Elle bosse sans rien dire, toute la journée, comme une malheureuse, poursuivie sans cesse par les ardeurs d’un coq qui, à tout bout de champ, lui dit tu as de beaux œufs et veut lui refaire des poussins qu’il ne reconnaîtra pas. […] Elle sait qu’elle est bonne au riz ».

Chez Richard Millet, qui, également, du style jusqu’aux idées, partage la volonté d’une communion avec le discours d’autrefois, on observe le phénomène de disjonction. Mais différemment, vu son orgueil – légitime, car lui est un véritable écrivain. Disons simplement que la véhémence des condamnations dont Millet barde ses romans vient constamment en écorcher l’homogénéité, la beauté même. La raison de ces sorties de texte ? C’est qu’il n’arrive pas à tenir la barre de son livre.

Autre symptôme de la disjonction : ce désir de toujours citer, de montrer que « nous autres appartenons à l’élite cultivée ». Les grands romanciers ne procèdent pas de la sorte, ils n’en éprouvent pas le besoin. Quand Fournier se met à dire que « lui, il connait le latin », on n’a envie que d’une chose : se moquer de lui. C’est un fait, les meilleurs moments dans ce genre de livre ce sont ceux où l’auteur sacrifie toutes ses aigreurs à la bonne tenue des événements romanesques. C’est quand il s’oublie, lui et son fiel. Dans Poète et paysan, on  le remarque parfaitement à la fin du livre, quand le protagoniste abandonne la ferme et travaille à la télévision. Comme par hasard, c’est un moment où Fournier a laissé tomber toute la théorie fondatrice du livre, et ne se préoccupe que de l’intrigue. Révélateur.

Et d’ailleurs, est-ce vraiment le discours d’antan que ces écrivains font parler ? Pour poursuivre notre comparaison entre Millet et Fournier, prenons Lauve le pur. L’auteur y développe la grande fraternité de la merde, symbole de la matérialité, similaire à la terre. C’est une certaine façon de rappeler au lecteur, supposé être un petit pantouflard qui mettra son baladeur en marque-page toutes les dix lignes, qu’il est aussi un bouseux, un être fini, loin de l’imaginaire publicitaire dont on le gave, et ce, dans une perspective pascalienne, et d’évocation du catholicisme. Chez Fournier, on retrouve le même mécanisme : la terre, c’est de la merde, de l’ennui, et « je m’en vais vous l’apprendre ». Vous le réapprendre.

Surtout que présenter la terre de cette façon, ce n’est pas rappeler ce qu’à été le passé : c’est admettre de concert avec l’époque qu’effectivement elle est à chier. Et ce, aux antipodes des Bucoliques de Virgile, des pommiers, de la grasse terre normande de Maupassant, ou des collines bleues de Barrès. Prétexter une dualité pascalienne dans l’humanité, c’est d’autre part sombrer dans une lecture du catholicisme qui n’a jamais été établie par le dogme. Non, la terre n’est pas de la merde, non, ce n’est pas la chair que l’Eglise nous a appris à dresser en vaste zone de communion dans la crotte avec l’humanité.

Proust, mon gentil pavois.

Cette littérature, nous le voyons bien, n’est pas la voix d’une culture, au sens du Kultur allemand, mais celle d’un écrivain qui joue le jeu, en noir, de l’époque. Si ce n’est pas « moi je fais ça, parce que c’est bien », mais « moi je fais ça, parce que c’était bien », c’est toujours du « Moi, je ». D’autant qu’on y retrouve l’autofiction.  Et pas avec un « je » proustien, comme nous le vend une rengaine mensongère. N’en déplaise à Jean-Louis Fournier, qui page, 117, se permet de nous refaire la conclusion d’A la recherche du temps perdu en trente lignes. Encore moins proustien, ce Poète et paysan, dans la mesure où il est d’un style sartrien, épuré. La voix blanche dont parlait Barthes dans sa jeunesse : le degré zéro de l’écriture etc. En bref, une plume qui ne dit pas, mais laisse supposer, et est censée nous amener à dresser certaines conclusions. Tout l’inverse d’un livre qui épouserait le monde, même passé. Va-t-on enfin en finir avec ces écrivains qui se cachant dans l’aura de Proust, pensent pouvoir parler de leurs fesses en tout impudeur ? Proust est une divinité littéraire, certes. Mais avançons bon sang ! Surtout quand on se la joue gentiment réac. Tiens, appelons ça la réaction à hauteur de nombril.

« Je veux bien, mais que faire alors ? Oh, comme je suis malheureux. »

Nous voyons plusieurs alternatives dans la littérature de droite contemporaine – il faut bien lui donner un nom. On se dit que Houellebecq a abandonné la volonté du retour au discours. Il a tout mis à plat, et à laissé parlé l’époque, ce qu’elle puait, l’infime reliquat d’esthétisme qui y subsistait. On se dit aussi que Dantec assure le côté roman nord-américain,  la véritable fiction.

Le créneau du retour au discours, de l’œuvre, donc, parfaitement ré-actionnaire, est libre. Et ne dénions pas qu’il pourrait être séduisant, inédit, abyssal. Saisissez-vous en. Mais si, et seulement si, vous y arrivez.

Il faudra bien du courage aux plumes qui s’essaieront à cette mission. Duraille de ne pas s’y casser les dents. Il faudra dépasser le petit Moi qui pleurniche parce que les gens autour de soi sont moches, modernes et vilains. Il faudra réussir une fois pour toute à s’en foutre, de tout ça, et aller par delà, en deçà, dans un véritable roman d’ubiquité : celui qui fera vivre à nouveau. Et ce n’est pas avec des Fournier qu’on y parviendra, s’il on décide de se fixer cet objectif. C’est au contraire avec eux qu’on s’éloignera des portes flamboyantes d’un rêve littéraire qu’il s’agit de pénétrer en profondeur.

Bazarder l’encombrant barda de l’affectation larmoyante, impardonnable confort de l’écrivain de droite, doit rester en haut de la liste des courses, cher Jean-Louis.

Frédéric Gajaray


Jean-Louis Fournier, Poète et paysan, Stock, 15, 50€.


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