Sur le RING

A la rencontre de Bertrand Burgalat

SURLERING.COM - SOUNDTRACKS - par François-Xavier Ajavon - le 31/01/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Bertrand Burgalat, la petite quarantaine, est l'un des plus créatifs musicien et producteur français. Au sein de son label Tricatel, il a réussi à faire chanter Valérie Lemercier et Michel Houellebecq, pour lesquels il a composé des univers musicaux sur mesure... Au sein de Tricatel, Bertrand a édité/produit d'immenses artistes tels que Philippe Katerine, Helena Noguerra, April March, Eggstone...  Musicien au talent infatigable,  Burgalat a également sorti trois albums très personnels ces dernières années, dont il est urgent de prendre connaissance - toutes affaires cessantes : The Sssound of music ( 2000 ), Meets A.S Dragon ( 2001 ), et Portrait Robot ( 2005 ). Pour définir l'univers Tricatel le livret de la compilation « Au c½ur de Tricatel » ( 1999 ) portait cette annotation :  « La musique Tricatel a l'air superficielle mais elle est sentimentale, c'est une caravelle aux voiles fléchies par l'Esterel, une féerie de nappes en papier et de c½urs qui chavirent sous les tonnelles de l'hédonisme... » Bertrand Burgalat a très gentiment accepté de répondre aux questions du Ring. Nous l'en remercions bien vivement.


En 1997, il y a dix ans maintenant, vous avez supervisé l'enregistrement de la musique que vous aviez composé pour le film « Quadrille » de Valérie Lemercier, dans les mythiques studios d'Abbey Road. Qu'est-ce que ça fait à un musicien d'entendre sa musique résonner dans un si prestigieux studio ? 

J'essaye de ne pas faire le lien avec les chefs d'½uvre qui y ont été enregistré : ce n'est pas parce qu'on écrit avec le même stylo que Marcel Proust que ce qu'on fait est intéressant.

Au sujet de l'univers Tricatel on a parlé de musique hype, branchée, « easy listening »... quel était le projet initial de ce label ?

Il était très éloigné de ces étiquettes, qui relèvent essentiellement de l'imaginaire et des préoccupations de ceux qui les manient. il y avait des artistes que j'appréciais dont je ne pouvais comprendre que leurs musiques ne sortent pas. J'étais très influencé par ce qu'avait fait Mike Alway avec El Records à Londres au milieu des années 80 : constituer une équipe de songwriters et musiciens capables de prendre des formes et des identités différentes, quelque chose de fantasque et d'idéalisé pas loin des écuries de bubblegum américain à la Kazenet-Katz.

Le premier projet des disques Tricatel a été l'album de Valérie Lemercier, en 1996. Comme avec Houellebecq, votre projet de producteur a t-il été d' « amener » à la chanson quelqu'un dont ce n'était pas l'univers initial ? 

Pas vraiment. Le disque de Valérie était au départ une commande pour une starlette de M6, Valérie avait écrit les textes, mais il y avait pas mal d'incompréhension, c'était un peu donner de la confiture à des cochons quand même, donc Valérie l'a chanté mais ce n'était pas prémédité, les morceaux n'avaient même pas été enregistrés dans sa tonalité. Dans le cas de Houellebecq il ne s'agissait pas de faire chanter une personnalité, d'abord parce que j'ai tenu à ce qu'il n'y ait pas de chansons et que la forme poétique soit respectée, ensuite parce que Michel, lorsque ce projet a commencé en 96, n'était pas encore aussi connu qu'il l'a été par la suite. 

Le site web de Tricatel proposait jadis une très bonne webradio, ainsi qu'une boutique permettant d'acheter les productions du label  : pensez-vous mettre en place prochainement une plate-forme de téléchargement ?

Nous sommes en train de récupérer tout le catalogue Tricatel chez nos distributeurs et licenciés afin de le retirer complètement des chaînes de magasins où ils végètent, en général au mauvais rayon. Nous allons les vendre en dématérialisé sur les plates-formes de téléchargement et en physique en Vpc sur le site et chez les quelques disquaires qui apprécient nos productions.

Votre dernier album « Portrait robot », distribué par EMI, était « Copy controlled ». Quelle est votre position par rapport au téléchargement pirate ? Est-ce un danger pour les majors, pour les petites structures comme la votre, ou pour tout le monde ?

Les petites structures souffraient depuis longtemps du duopole Fnac Virgin, de la pression des annonceurs sur la presse et les radios, du verrouillage des émissions de service public autour de quelques artistes dits de qualité. Le bon coté d'internet c'est que de vieux disques introuvables, pas réédités, sur lesquels les artistes ne perçoivent de toute façon jamais rien, peuvent être réécoutés. On en sent les retombées positives auprès des ados, qui délaissent de plus en plus les groupes qu'on fabrique pour eux, et se plongent dans les originaux. Pour le reste je n'ai rien à préconiser, l'industrie du disque telle qu'on l'a connue est en train de disparaître, on ne sait pas ce qu'il y aura à la place, comme toute évolution elle aura ses bons et ses mauvais cotés. Tricatel a réussi à survivre, à payer ses dettes et même celles de quelques connards qui nous ont plantés, je n'accablerai pas ceux qui se foutaient de nous quand nous ramions et qui pleurnichent aujourd'hui.

Vous avez lancé un « club » original à Saint-Ouen, une salle de spectacle d'un nouveau genre... pouvez-vous nous en dire davantage ? Recherchez-vous de nouvelles manières de faire de la scène ? 

Il y a huit ans, quand il n'y avait que de la house partout, que les clubs ouvraient à minuit etc. nous avions fait des soirées dans un bowling en essayant de rompre avec toutes ça : nous ouvrions à 19h, il n'y avait pas de dj pro mais des "music lovers" qui passaient du rock, du hip hop ou de la soul, deux groupes jouaient live chaque fois et l'entrée était gratuite car j'avais remarqué que seuls les gens fauchés payaient dans les clubs. Après huit mois cela marchait tellement bien que tous les crétins modeux essayaient de se pointer, nous avons donc déménagé pour Mains d'Oeuvre à Saint Ouen, une structure associative créée par des gens formidables. La traversée du périphérique éloigne pas mal d'abrutis, nous faisons donc des soirées plus confidentielles, cette fois-ci tout le monde paye 5 euros, il n'y a pas de guest list. Sans ça je n'attends rien de la scène, j'ai passé des années à faire des milliers de kilomètres pour jouer devant des salles à moitié vides, que ce soit moi ou les Dragons nous n'avons jamais réussi à gagner plus de 100 euros chacun par concert et encore, alors à 43 ans la seule "nouvelle manière de faire de la scène" que j'ai trouvé c'est de ne pas en faire.

Vous êtes patron d'un label musical, patron d'un salle de spectacles à Saint-Ouen... est-ce difficile d'entreprendre en France de nos jours, et surtout dans le domaine culturel ? Voyez-vous des battons dans vos roues ?

Je ne suis pas le patron d'une salle à Saint Ouen, nous y co-louons un local de répétition mais ça s'arrête là ! Pour le reste je ne me vois pas vraiment comme un entrepreneur mais comme un musicien qui n'a pas trouvé d'autre moyen que l'autoproduction pour faire exister certaines choses. Si tous les artistes qui vendent cent fois plus que moi en faisaient autant au lieu de montrer leur bobine à des shows caritatifs ou d'acheter de la coke on n'en serait pas là. Pour le reste je ne suis pas du tout gêné par les taxes, les charges sociales etc. Je regrette le saupoudrage de subventions, l'arbitraire des commissions qui donnent des aides dans le domaine culturel, et encore le rock me paraît bien moins gratiné pour ça que d'autres formes d'expression. Mais si on voulait que les choses se passent mieux ce ne serait pas du luxe de jeter un oeil sur les investissements de la Caisse des Dépôts, sur les subventions des conseils généraux et régionaux, sur l'actionnariat de certains magazines. Quand le rédacteur en chef musique d'un hebdomadaire culturel se fait salarier en douce depuis des années par une maison de disques, que le même hebdo fait payer la pub deux fois plus cher aux petits labels qu'aux gros je suis presque flatté quand ils démolissent mon dernier disque ou qu'ils me conseillent d'arrêter de chanter...

En 2000 vous avez composé et produit l'album de l'écrivain Michel Houellebecq « Présence humaine ». Quelle a été la genèse du projet ? Qui a fait le premier pas ? On a parlé de « rap mou »... que pensez-vous de la qualification de « slam » ?

La genèse du projet c'était en 96, par l'intermédiaire d'un ami commun, Jean-Yves Jouannais.  "Rap mou" j'avais dit ça pour rigoler. Ce qu'on a essayé de faire d'autres l'avaient fait et bien fait : Jack-Alain Léger en Dashiell Hedayat, ou Léo Ferré avec Zoo. La qualification de slam bof bof, je n'ai rien entendu qui m'intéresse dans cette catégorie, ni sur les textes ni sur la musique, ça me paraît être au rap ce que l'acid jazz est à la soul.

Houellebecq vous a donné un texte inédit pour la très belle chanson « Gris métal » de l'album « The sssound of music » ( 2000 ) : de nouvelles collaborations entre vous sont-elles envisageables ? Avez-vous gardé de bonnes relations ?

Nous n'avons pas gardé de bonnes relations. Les choses se sont formidablement bien passées jusqu'à peu avant la sortie de l'album, ensuite ça s'est gâté. Michel m'en a voulu d'avoir sorti une pochette "pas assez décevante", je crois qu'il est suffisamment destructeur pour s'acharner sur les personnes qui lui veulent du bien, il y a chez lui quelque chose de la victime qui se transforme en persécuteur, un goût du rapport de forces, de la délation, une certaine dégueulasserie qui contrastent avec la beauté et la sincérité de ses poèmes. J'en veux plus à certains de ses proches de l'avoir poussé dans ses pires instincts qu'à lui-même.

Avez-vous écouté l'album enregistré quelques mois avant la mort de l'écrivain Philippe Muray ? D'après vous les écrivains doivent-ils faire l'effort d'en passer par la chanson, et le disque, pour transmettre leurs textes au plus grand nombre ?

J'avais rencontré Philippe Muray il y a quelques années, par l'intermédiaire de Benoît Duteurtre. Il venait d'enregistrer ces titres et cherchait à les publier. Je me débattais avec le label, les dettes, je ne pouvais rien sortir à ce moment là. Je regrette vraiment car c'est un type formidable, je n'étais pas super fan de la musique, de ce coté là ça me semblait une redite pour Tricatel après Présence humaine mais c'était important que ça sorte, comme le disque de Jonathan Coe , qui est un écrivain immense, je suis fier qu'on ait pu le faire. Il y a sur celui là un morceau, 9th & 13th, qui est le plus parfait alliage d'un récit et d'une musique.

Philippe Katerine fait partie de la nébuleuse Tricatel : il a signé le texte de la chanson « L'Observatoire » de l'album « The sssound of music » ( 2000 ), il a composé et produit l'album Azul de sa compagne Helena Noguerra publié chez Tricatel, il a enregistré pour Tricatel « Parlez-vous français Mr. Foutrax ? » etc. comment jugez-vous sa récente hyper-médiatisation ( nombreuses tv, clips multi-diffusés, etc. ) consécutive au succès de l'album « Robots »... ? 

Elle me fait très plaisir, c'est très très mérité. Ce n'est pas parce que les médias s'intéressent à lui que ce qu'il fait devient inintéressant et vice versa.

Seriez-vous prêt à jouer sur votre image pour accrocher davantage les médias ? 

Franchement le but ce n'est pas d'accrocher les médias, c'est de faire de la musique. Le seul calcul que je fais en la matière c'est de calculer le moins possible, de ne jamais me demander, lorsque je fais de la musique ou que j'essaye de la faire connaître, ce qu'on pourra en penser. Je consacre beaucoup moins d'énergie et de fric à mon apparence que bien des poètes échevelés vous savez...

Et le collant rose est-il indispensable pour passer à la télé ?

Le port de collants pour un homme n'est jamais une obligation mais ça peut être un plaisir... 

Dans son album « Robots » Katrine se moque gentiment de Marine Le Pen dans une très bonne chanson, vaguement oppressante... est-ce que cela vous viendrait à l'esprit d'écrire / de chanter un jour une chanson sur la politique ?

D'abord je crois que la chanson de Katerine est très fine, elle parle moins de Marine Le Pen que de la réaction qu'elle suscite, c'est un peu l'antithèse des poncifs de Diam's. Les chansons "politiques" qui m'ont influencé sont souvent indirectes, je pense aux textes des Kinks, de Pulp, ou au Ghost Town des Specials. Je ne crois pas aux chansons d'indignation, en plus en général ceux qui s'indignent sont souvent les plus horribles socialement car ils se sentent exonérés par l'affichage de leurs bons sentiments. 

Les disques Tricatel ont proposé, dès le début, d'élégantes éditions limitées au format vinyle 25 cm. Les 25 cm vintage, le design général des visuels Tricatel, peut-être parfois l'univers musical, renvoie à une certaine nostalgie des années 60-70...  est-ce que Tricatel est un label des années 60 qui voyage dans le temps ?  

Non, il n'y a aucune nostalgie dans notre démarche, juste des réminiscences affichées. Chacun les interprète en fonction de ses propres centres d'intérêt...

Quel est votre rapport à l'univers musical pop des 60's et 70's ? Quelles sont vos références musicales de cette période ?

Il y a évidemment beaucoup de choses qui m'ont marqué musicalement, dans à peu près tous les domaines, pop, rock soul, musique électronique donc faire une liste est difficile. Je n'essaye pas de recréer ça mais je ne fais rien pour cacher ces influences. J'espère être en fin de compte moins scolaire et limité que les gens qui prétendent faire des choses modernes et singent ces années-là sans vergogne. 

Vous êtes actuellement en studio... pouvez-vous nous parler un peu du projet sur lequel vous travaillez ? La suite de « Portrait robot » ?

J'ai enregistré la suite de Portrait Robot l'été dernier mais je ne presse pas pour mixer l'album et le sortir étant donné le peu d'intérêt que mes disques suscitent, l'impossibilité de passer en radio en télé etc. Ca me va très bien comme ça à condition qu'on ne me demande rien. Actuellement je suis en studio pour un quatre titres d'Allegra, une jeune-fille de 12 ans qui écrit ses propres chansons, aussi pour de nouveaux titres d'AS Dragon, de Control Club (un projet parallèle d'Hervé et Stéphane des Dragons) ainsi que pour des chansons destinées à Christophe Willem. Nous venons de sortir un premier Ep des Shades, et nous nous apprêtons à en sortir un d'April March.

Quel est le dernier « bon » livre que vous avez lu, et dont vous souhaitez nous faire part ?

« Le pays des merveilles », de Giuseppe Culicchia, chez Albin Michel. Un roman qui raconte une adolescence dans l'Italie de la fin des années soixante-dix, totalement à rebours des poncifs habituels sur la question.

Une question pointue, pour finir, comme il se doit...  j'ai récupéré un 45T promotionnel de 2000, où vous chantez en italien, publié manifestement dans la foulée de « The Sssound of music », avec la chanson « (come potrei) Scordare »...  était-ce une tentative d'envahir la botte ? Quelle est l'origine de cette très belle chanson ?

L'origine c'était d'essayer d'associer un canevas harmonique plutôt tordu avec une rythmique plus proche du hip hop, alors qu'en général ce genre de rythmique tourne autour d'un accord ou deux ; j'avais en tête des images assez solaires, méditerranéennes et tristes. Pour le texte c'est Julien de Tommy Hools qui l'avait écrit quasiment sur place en studio.

Quel candidat à la présidentielle est le plus « Tricatel » à vos yeux ? 

Les gens que j'apprécie, quelle que soit leur tendance, sont souvent minoritaires dans leur propre parti, j'ai vraiment la poisse. A droite un Dupont-Aignan me semble avoir un certain sens de l'Etat et de l'intérêt général, au PS Védrine, Jospin, Rocard. Mais il n'y a pas de style politique Tricatel, je plains les gens qui ne s'entourent que d'amis qui pensent comme eux. Nous vivons une époque où les affrontements politiques sont beaucoup moins violents qu'il y a 25 ans, ça ne me paraît pas une mauvaise chose...

Et la Corse dans tout ça ? Vous en êtes originaire je crois : vous y retournez parfois ?

Je suis né en Corse de parents originaires du sud-ouest. J'ai quitté Bastia à un an puis j'ai fait ma seconde à Ajaccio ; j'aime énormément ce pays mais je n'y ai pas d'attaches familiales. Mon père était d'un village à coté de Luchon, en Haute-Garonne, et ma mère d'Agen. Je n'ai plus de famille mais je vais essayer de revenir m'établir dans les Pyrénées.

 

Propos recueillis par François-Xavier Ajavon
Janvier 2007

 

Le site des disques TRICATEL : http://www.Tricatel.com



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François-Xavier Ajavon par François-Xavier Ajavon

Chroniqueur, ancien rédacteur en chef.

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