50 lettres du marquis de Sade à sa femme
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Murielle Lucie Clément - le 22/03/2010 - 0 réactions -
50 lettres du marquis de Sade à sa femme.
Une gaudriole
philosophique
Recevoir un livre entouré
d’un film plastique suscite toujours des questions existentielles. Doit-on
déchirer avec les doigts et dans ce cas lequel, l’index glissé entre la
couverture sur la tranche ou bien gratter du pouce dans un coin, ensuite dégager
une ouverture par le trou ainsi percé, se saisir du morceau libéré et tirer à
soi ? S’armer d’un coupe-papier, et prendre le risque que celui-ci en glissant
n’égratigne la couverture ou pire incise et effiloche la tranche ? Il va de soi
que la solution où l’on déchirerait avec les dents est à proscrire, il ne s’agit
pas d’un vulgaire sachet de chips. Alors, l’ouvrage reste un moment en attente
devant l’indécision du nouveau propriétaire. Coups d’œil rapides, hésitations,
supputations. Seule certitude : personne n’a feuilleté avant moi ce volume 50
lettres du marquis de Sade à sa femme, paru chez Flammarion, est un de ces
joyaux. Couverture anthracite, tarabiscotage parme foncé et grise l’inscription
du titre et des auteurs, Cécile Guilbert et Pierre Leroy. Raffinement suprême :
une faveur de teinte souris claire entoure le tout d’un nœud coquin
aplati.
Mon attirance n’a pas été
mise branle par le marquis de Sade, un peu une des plaies nécessaires de la
littérature française, une sorte de gaudriole philosophique pour intellectuels
en mal de gros mots. Sade viole mon imaginaire par son écriture totalitaire où
mes efforts de conception personnelle disparaissent sous l’extravagance de
l’élucubration sadienne. Lire Sade équivaut à du masochisme nécrosé et névrosé.
Prétendre cela du vénérable marquis peut bien révéler un goût douteux des
Lettres. D’un autre côté, la permission m’est octroyée de partager mes pensées,
quitte à me faire excommunier par la coterie des bien-pensants littéraires.
Toutefois, force m’est de reconnaître qu’une thèse sur Sade propose
l’opportunité de côtoyer tout un vocabulaire particulier et revendiquer être
occupé à l’introspection littéraire tout à fait dans la même veine que rédiger
sur Houellebecq, celui-ci parfois comparé à celui-là. Là n’est pas la
question.
Le nom de Pierre Leroy, je
l’avoue, m’est totalement inconnu. Je me méfie des universitaires, car ils
exposent fréquemment une tendance à ambitionner avoir une meilleure
compréhension de la signification de la prose d’un écrivain que lui-même,
genre : « il a consigné ceci, mais en fait il voulait dire cela », communément
appelé le décryptage des intentions de l’auteur, dans un langage abscons, de
préférence, dont la lecture procure plus le frisson de délit d’initiés que de la
participation à une analyse littéraire.
Je suis donc plaisamment
soulagée de lire sur la notice d’accompagnement l’appartenance de Monsieur Leroy
à la congrégation des bibliophiles de grande renommée et « à l’origine du choix
de lettres proposé ». Que les lettres aient été annotées par Patrick Graille et
Jean-Cristophe Abramovici, la feuille mauve accouplée au dos de l’ouvrage me
l’apprend de même. Ma curiosité a été titillée par Cécile Guilbert, avec intérêt
depuis ma lecture du Musée national, dans lequel elle fait preuve d’une
grande acuité dans l’écriture de son monde du travail dans une entreprise
nationale, et narre une relation amoureuse consommée, sans se vautrer dans la
coucherie médiatique et médiatisée de bon augure chez plusieurs
contemporains.
Moult réflexions bien
pesées, je me décide pour l’élimination du plastique avec l’ongle du pouce.
Pratique moins élégante que le coupe-papier, j’en conviens, mais néanmoins sans
danger. Le nœud pas vraiment un bolduc et le ruban plutôt de mercière un peu
riquiqui. Flammarion aurait pu… Les pages béantes sur des fac-similés et de
magnifiques retranscriptions, bien pratiques pour qui veut éviter d’acclimater
la patte du marquis, suppriment toutes récriminations possibles sur la largeur
d’un passement.
Suivons, il reste encore
quelque chose, et je veux tout résoudre. On a trouvé, ou pu trouver dans mon
portefeuille trois objets contre moi, expliquons-les tous les trois. L’un était
une recette pour délivrer une femme grosse qui voudrait se défaire de son
fruit ; c’est un tort à moi, et une imprudence sans doute d’avoir recueilli une
telle chose…
Ces lignes laisseraient
supposer des lettres qui viendraient renforcer mon idée. Les suivantes, par
contre, m’éclairent les écrits de Sade d’un jour nouveau.
Si ces grandes
occupations peuvent vous laisser, Madame la marquise, le temps de penser à celui
de qui vous tenez les précieux rejetons qui vous tournent aujourd’hui la tête et
pour lesquels vous sacrifiez jusqu’à votre mari, vous voudrez bien vous
réappeler que voilà un an que je ne prends pas l’air, que cela me fait
horriblement souffrir, que je ne ferme plus l’œil absolument, et qu’en un mot au
travers, de toutes les façons d’assassiner un homme qui peuvent avoir été
conseillées à votre mère par les scélérats qui l’entourent, je la supplie d’en
choisir une plus courte, parce que les excessives chaleurs me mettent dans
l’impossibilité de résister plus longtemps à celle-là.
On ne pourrait rester
indifférent à ces mots où s’exprime la souffrance d’un être enfermé injustement,
semblerait-il, luttant pour sa liberté.
Ce n’est qu’après la lecture
de plusieurs lettres que je m’aventure dans celle de Cécile Guilbert La
Passion d’être soi, où son style et son érudition transparaissent dans sa
défense de Sade. Fin prête à la suivre lorsqu’elle affirme l’importance de
l’auteur pour l’appréciation de son siècle.
Car pénétrer les
détails concrets de son existence aventureuse revient à se propulser dans
l’effervescence mobile du XVIIIe siècle telle qu’elle fut révélée par
les meilleurs artistes de son temps.
Plus que tout, le conseil de
Guilbert conduira la découverte des lettres non obligatoirement chronologique.
Ne dit-elle pas :
Du coup, peu importe de
lire ses lettres dans l’ordre ou au hasard : c’est partout le même fleuve
majestueux et fertile, d’une puissance de débit constant, qu’atteste d’ailleurs,
au fil des ans, leur impressionnante régularité graphique.
En effet, qu’il relate des
faits quotidiens ou des réflexions plus énigmatiques, la plume de Sade est d’une
facture large et magistrale, séduisante dans ses lettres pour sa femme et très
distincte de ses écrits les plus connus. Cet ouvrage change ma vision de Sade et
je m’en réjouis. Quant à Pierre Leroy, on ne peut que se féliciter d’être le
témoin de sa passion et de la récupération de ces 50 lettres du marquis de
Sade à sa femme. « Les plus belles ou comme on voudra, les plus
fortes » confie-t-il.
Murielle Lucie
Clément
Cécile Guilbert et Pierre Leroy, 50 lettres du marquis
de Sade à sa femme, Flammarion, 2009, 224 p.,
50 €.
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