Sur le RING

300%

SURLERING.COM - CULTURISME - par Alexis Choron - le 30/03/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Par Alexis Choron

Post-face de François-Xavier Ajavon 

 


Je suis allé voir 300 sans a priori, c'est-à-dire en faisant confiance à la machine hollywoodienne bien huilée - et à une bande annonce ultra graphique - pour me servir une énième version de l'Histoire, remasterisée avec brio par un réalisateur à la mode.

 

Je n'ai pas été déçu. 300 est une bonne synthèse de ce que produit Hollywood en terme de cinéma épique.En cela c'est également une bonne synthèse de l'état d'esprit américain de l'époque.

 

J'entends par « état d'esprit américain » celui d'une majorité de citoyens de cet Etat-nation / Continent-monument(al), n'en déplaise aux détracteurs de l'administration en place, puisque George Bush qui les représente a, ne l'oublions pas, été réélu par plus de 52% des électeurs, c'est dire s'il a flanqué une sévère raclée à monsieur ketchup Heinz. Ceci, soit dit en passant, semble accréditer la thèse selon laquelle la célèbre sauce rouge n'est plus le symbole américain qui convient à notre époque tourmentée où le rouge a de plus en plus tendance à symboliser le sang versé par les gardiens de la liberté...


A cet égard, certains - toujours les mêmes - voient, comme de coutume, une provocation dans le choix du sujet : un conflit armé entre l'occident (Grèce) et l'orient (Perse) - que les perses ont pourtant gagnée - en ces temps où les frictions entre la communauté internationale et l'Iran vont croissantes.

 

Ainsi les iraniens font-ils, en ce moment même, circuler une pétition pour faire interdire le film au motif qu'il salit l'image de soldats perses, dépeints comme des monstres, et que Xerxès, leur chef de guerre, est présenté comme une « folle » adepte du piercing, pour dire les choses clairement. Encore une belle preuve de tolérance, en actes.

 

Las ! Malgré ces arguments caduques, cette fois on ne pourra pas accuser l'occident de faire l'apologie des croisades, puisque précisément dans 300 la position des grecs est ni plus ni moins que défensive, ce face à une démarche colonialiste perse ne faisant aucun doute, au regard de l'histoire.

 

Machine Hollywoodienne bien huilée, disais-je avant cette digression, tant il est vrai que ce film, duquel la virilité et l'esthétisme sensuel exsudent à chaque plan, a des airs de vidéo clip d'une heure cinquante cinq minutes. Mais un vidéo clip qui se laisse regarder avec un plaisir non dissimulé. Et qui fort heureusement n'est pas que cela. Bien au contraire.

 

Zack Snyder porte ici à l'écran une bande dessinée de Frank Miller (une première adaptation d'une oeuvre de l'auteur, Sin City, était co-réalisé en 2005 par Franck Miller lui-même et Robert Rodriguez), et nous livre un bien bel exercice de style, tant sur la forme que sur le fond.

 

Passons très vite sur les approximations historiques (les spartiates n'étaient pas 300 mais plutôt 3000, pas plus que les perses n'étaient 1 million mais plutôt 300 000), elles ne sont pas gênantes dans le contexte et n'enlèvent rien au fond du sujet.

 

Car le récit historique de la bataille des Thermopyles (480 avant Jésus Christ), autour de laquelle s'articule le film, n'est évidemment qu'un prétexte pour mettre en exergue certaines valeurs morales en pertes de vitesse dans l'âme occidentale (il y a bien une âme slave..).

 

300 appuie là où cela fait mal (au niveau de la virilité, attribut masculin en pleine émasculation en ce moment) tout en magnifiant ce qui nous fait défaut pour nous pousser à le désirer et à nous l'approprier de nouveau. Le traitement numérique de la quasi-totalité des images du film n'est sans doute pas étranger à l'omniprésente atmosphère de violence sensuelle qui émane de chaque plan. 300 c'est l'histoire du sacrifice d'une poignée pour la sauvegarde d'une civilisation. Et pas des moindres...

 

C'est une histoire de courage, d'abnégation, de don de soi. C'est l'histoire d'un combat, pour un territoire, un état, un esprit, une culture. C'est une histoire d'état d'esprit. C'est une histoire d'Hommes, de Soldats. Pour toutes ces raisons 300 redonne du baume au c½ur et surtout un peu de consistance à la peau de chagrin qu'est devenu l'ego masculin du spectateur (de sa propre vie) occidental.

 

Enfin 300 incarne à mon sens, à travers l'allégorie cinématographique, la représentation en temps réel sous forme romanesque (et chevaleresque) projetée sur notre rétine, et donc dans l'inconscient collectif occidental, du dernier choc des civilisations en date, celui qui prend actuellement forme sous nos yeux encore cillés.


Le film au fond reprend à son compte le nom de la bataille qu'il relate.Thermopyles : Les portes chaudes, en français. 300 nous rouvre certes les portes chaudes de l'histoire mais plus encore il entrouvre certaines portes closes dans notre esprit, donnant à voir des attributs depuis longtemps oubliés par l'homme moderne, parmi lesquels la dignité, l'honneur, la valeur de parole donnée et de l'engagement, le courage, (autant de gros mots pour notre époque).

 

Je tenterai une comparaison qui pourra sembler osée, mais qui dans le contexte n'est pas dénuée de sens : A savoir que 300 est, sur le plan visuel, purement esthétique, la transposition moderne d'un film de Leni Riefenstahl, à mi chemin entre le Triomphe de la volonté de 1935 et Les dieux du stade de 1936. Il parle autant de la chair que de l'esprit et tend à magnifier l'un comme l'autre, selon l'idéal civilisationnel et esthétique de son époque. 300 ajoute par ailleurs au côté outrageusement sexuel, viril et militaire, une sensualité qu'aucun des deux films de Riefenstahl n'a pu approcher, grâce notamment à ce grain si caractéristique des images de synthèses adaptées aux besoins cinématographiques les plus exigeants.

 

On est donc tout autant marqué au fer rouge par la sensualité qui émane des scènes ou le corps féminin est présent que par celles des batailles viriles et sanglantes, où les hommes se transcendent. Car la féminité est aussi très présente dans ce film de mâles, intensément concentrée, et habillement difractée sous diverses formes dans le récit. On retrouve le large spectre de la féminité et de sa condition de l'époque, à travers une scène d'amour et une scène de viol aussi pudique et intense l'une que l'autre, une jeune pythie vierge ondulant comme une naïade dénudée, ou encore des prostituées de harem oriental dont les apparitions fugaces sont rythmées par une musique et des images de danse envoûtantes. Erotisme soft filmé sans perdre pour autant en intensité.

 

Il faut enfin évoquer qu'on y fait simplement, sans provocation inutile ni faux procès stérile, mention de l'eugénisme, concept qui joue un rôle primordial à Sparte puisqu'il est à la base de la sélection (élimination systématique des éléments les plus faibles) des enfants mâles destinés à devenir des hoplites, les soldats d'élite spartiates.

 

300 est donc un film à aller voir pour la reconstitution d'une bataille antique et épique qui redevient aujourd'hui le symbole d'un occident par trop androgyne. C'est un film à regarder pour la qualité visuelle du traitement de l'image et à travers elle la représentation des corps en mouvements, en action, en plein combat. C'est aussi un film de guerre qui touche le spectateur au c½ur de son être, là où se cache ce qui fait de lui un homme, ou ce qui le fera redevenir digne de ce mot, puisque c'est un film qui tape directement sur nos principaux organes vitaux, à savoir l'âme, le coeur, les tripes et les couilles.

  

300% efficace, évidemment. 

 

*

**

Deux mots complémentaires sur la fantasmatique eugénique spartiate.

Par François-Xavier Ajavon.

 

 

Lorsque Maurice Barrès publie son petit texte consacré à Sparte et à la Grèce ancienne, en 1906, le « Voyage de Sparte », Nietzsche est mort depuis six ans, mais l'engouement pour l'Antiquité et les représentations issues du classicisme est encore très fort. Académicien, penseur de l'individualisme, du nationalisme et du militarisme, Barrès ( 1862 - 1923 ) trouve en Sparte tout à la fois une illustration commode de ses convictions intimes et une sorte de justification historique de son propos. Dans son Voyage, Barrès évoque sa visite du site fameux de la chaîne montagneuse du Taygète, sur laquelle est planté le rocher des Apothètes depuis lequel les enfants non conformes à la norme spartiate étaient éliminés.

 

Lisons de larges extraits du texte de Barrès pour nous permettre de mesurer à quel point Sparte porte au fantasme, mais aussi pour le beauté du style contrastant avec la violence des propos :

 

« Je ne me lassais point d'errer, à l'ouest de la ville, dans les campagnes comprises entre l'Eurotras et la chaîne du Taygète. Des bosquets d'olivier, de sycomores et de platanes, des mûriers enlacés de vignes laissent pousser dans leur ombre claire de l'orge, des maïs, tous les légumes et toutes les fleurs. A chaque pas murmurent et fraîchissent de petites rigoles, par où la neige, qui blanchit les cimes du Taygète et qui ruisselle impatiente sur tous ses flancs, vient tremper cette terre brûlante. Mais ce paradis est un cimetière. Les cyprès y commémorent le plus illustre des deuils. Sur cette scène étroite, une race extraordinaire a donné sa représentation. (...) On y visite, dans les premiers escarpements du Taygète, le haut rocher des Apothètes, d'où Sparte précipitait tout enfant incapable de faire un guerrier vigoureux. C'est excellent de décourager les fausses vocations. Sparte a prétendu diriger la reproduction de ses citoyens. Les jeunes reproducteurs étaient formés par des danses et des luttes ( ...) Voici l'un des points du globe où l'on essaya de construire une humanité supérieure. (...) Lycurgue ( le législateur de Sparte, j'y viens immédiatement ) proposa aux gens de cette vallée la formation d'une race chef. Un spartiate ne poursuit pas la suprématie de son individu éphémère, mais la création et le maintien d'un sang noble. Je sais tout ce qu'on a dit sur la dureté orgueilleuse de Sparte. Ces critiques sentent l'esprit subalterne. (...) J'admire dans Sparte un prodigieux haras. Ces gens-là eurent pour âme de vouloir que leur élevage primât ».

 

Je souligne « C'est excellent de décourager les fausses vocations » : humour ou cynisme de Barrès ? Peut-être simple provocation. Il n'en demeure pas moins que l'auteur du Culte du moi ne s'embarrasse pas d'hésitations pour adhérer au modèle spartiate. Cependant, par-delà la radicalisme du propos de Maurice Barrès se dessine une image caricaturale mais assez saisissante de la fantasmagorie spartiate. Sparte porte au fantasme et à l'exagération ; Barrès est fasciné, tout autant que l'était Platon lorsqu'il construisait le plan utopique de sa cité idéale, tout autant que l'est Hollywood avec les « 300 » lorsqu'il s'agit de raconter la bataille des Thermopyles. François Ollier, grand spécialiste français de l'histoire lacédémonienne a trouvé la formule de « mirage spartiate » pour caractériser le phénomène.


FXA



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