Une nuit douteuseSURLERING.COM - FICTIONS - par Frédéric Gajaray - le 11/09/2010 - 1 réactions -
Ils étaient là. Tous en cercle, autour du feu. Les doyens distribuaient des bols de lentilles. Parfois, quelques poils drus leur tombaient des mains, s’insinuaient entre les dents des jeunes qui mâchaient le rata commun. Les flammes léchaient la fonte de la marmite accrochée au trépied. Ils étaient bien une trentaine. On distinguait sortie de l’ombre leur mine adolescente, gaie. Des marbrures violacées leurs venaient aux joues, au gré des gorgées de picrate qu’ils s’enfilaient, dans des gobelets de métal. Les âges différaient dans une fourchette de 8 à 16 ans. Les plus grands étaient les moins nombreux ; l’essentiel de la meute se composait de gosses blonds, ou bruns, qui n’avaient pas dépassé la décennie. Pour éviter d’en entendre un déconner des cordes vocales en plein séminaire, une scrupuleuse sélection avait été opérée, de sorte que dans la pyramide des âges, un grand vide se situait entre François, Jean, Marcel – les trois ainés –, et le reste du groupe. Le dîner en forêt terminé, les doyens ordonnèrent de retourner au gîte. Sans un bruit, la caravane de petits hommes en culottes courtes les suivirent. Quelques craquements de branches ou de feuilles sous les souliers de marche se firent entendre, pour toute perturbation humaine au silence. Les oiseaux de nuit lâchaient des hululements sinistres, ou d’autres bruissements saugrenus. Avec trois dynamos, ils traversaient la nuit, lorsque des ténus rayons de lumière, ils touchèrent enfin le lieu où dormir. La bicoque était d’étrange construction. Surélevés sur un mur de pierres sèches, de sombres rondins grimpaient les uns sur les autres, pour donner une vague forme de chalet à l’ensemble. Pourtant, cet aspect archaïque était contredit par l’élégance d’un haut toit d’ardoises fines. On entrait par une porte à deux battants que les doyens poussaient du pied. Une grande pièce s’ouvrait alors, barrée au milieu par une table de chêne fort allongée. Les tabourets qui la ceignaient de toutes parts étaient suffisamment nombreux pour que toute la compagnie puisse le cas échéant y manger. Au fond de la salle, une cuisine se distinguait à travers une grosse cheminée de châteaux forts, ouverte de part et d’autre du mur. Sur la gauche, une porte donnait sur un vaste dortoir aux lits de fer blanc. Les murs y étaient recouverts d’un crépit pâle, aux aspérités fortes, dissuasives. Par crainte de s’égratigner, nul n’avait envie d’y poser une main salissante. Sur trois rangées, les matelas se répartissaient. Une porte donnait au fond à droite sur un petit cagibi qui faisait office de chambre particulière aux trois ainés. Tous debout, les chevilles collées, droits, à côté de leur lit, attendaient l’ordre de repos. Le sermon habituel sur la discrétion qu’il fallait observer fut servi. On répéta ce qu’il était advenu d’un ancien pensionnaire qui avait transgressé la règle : on l’avait fait attaché à une poutre la nuit durant, sans pouvoir jamais s’endormir. Puis, les doyens s’en allèrent. Chacun s’emmitouflait sous ses draps de toile rêche, et plaçait une couverture de laine jaune à hauteur du cou. La lumière éteinte, tous firent une prière, et honorèrent de leur pensée le saint patron qu’ils estimaient le plus à même de protéger leur famille. Ils étaient alors pris par le sommeil, d’un élan léger, pas plus brutal qu’une plume échappée d’un oreiller, touchant le parquet. François, Jean et Marcel, les plus âgés, ne pouvaient se résoudre à dormir immédiatement. Dans leur cagibi bien clôt, ils débouchèrent une bouteille de framboise qu’ils dissimulaient sous une planche, grillèrent quelques cigarettes en soufflant précautionneusement dans l’embrasure du mur la fumée. Ils chuchotaient pour se donner leurs impressions sur la journée. François – Sûr que le gros chef était pas mal sec du coco aujourd’hui. Qu’est-ce qu’il a gueulé quand Marcel à loupé le faisan à la chasse. En même temps : échec Marcel. Donc : sanction ! Cinq coups de bâtons. L’a pas volé ! Marcel – Vachard ! Tu déconnes ? Regarde mon dos : je vais devoir dormir sur le côté. Essaye un peu, toi, de chasser avec un arc une bestiole de quarante centimètres qui furette partout dans les buissons. Impossible ! J’ai tenté. Et foiré. Mais vaut mieux tenter. Jean – Morale de jardinier, ça : « faut toujours mieux tenter » – à peu près comme ça l’axiome de scrogneugneu. C’est un peu comme « l’important, c’est de jouer, pas de gagner ». Truc d’abruti. On gagne. Ou alors on perd. Et on assume les conséquences. Un point c’est tout. « T’as tenté ton coup » ? Mais espèce d’ahuri : tu fais, ou tu ne fais pas ! Arrête de secouer mollement la cagette de fruit pourris qui te sert de caboche. François – Bon ça ! « cagette de fruits pourris ». Mieux que poche à saindoux ! Je l’aérerai à l’occasion. Jean – Je te trouve bien rigolard, toi, là, le François. Ferme ton claque merde ! On n’est pas à la fête foraine de ta province de merde, là. Ta gueule ! Non… Je te dis, ferme-la. Oh ! Déconne pas où je te fous une beigne, tu m’entends ! François – Ouais, ouais… Bon, j’ouvre le carnet de bord. On est à la troisième page. Sujet de méditation du jour ? Une proposition ? Marcel – Je n’ai pas d’idées. Jean – « Pas d’idées », « pas d’idées » ! Mais tu l’entends, là, l’animal ? Bien sûr que tu n’as pas d’idées. Evident. D’ailleurs, tu n’as pas idée en général. Voilà ! François – Alors ? Toi, t’en as une, hein, à l’ouvrir ? Jean – Comme si fallait qu’en plus de penser à tout, je m’occupe d’un travail de commissaire ! Bon… j’avoue : pas d’idées non plus. François – Alors j’interviens. Ordre du jour : « La fuite est-elle une défaite ? ». Jean – Pan ! Enorme ça ! T’as trouvé ça où copain ? François – Bah on s’en fiche pas mal. Bon, je vous le dis. Je chiais, et puis, au moment de chercher les feuilles mortes pour me torcher, je me suis dis : qu’est-ce que je fous si un type vient m’attaquer, là, maintenant, hein ? Je ne peux pas me barrer, faut que je lui fasse face, la crotte au cul, pas vrai ? Marcel – Tu déconnes, ça ne va pas arriver de si tôt qu’on t’attaque quand tu chies. Tu pues à trente mètres salopard ! Jean – Encore les conneries de remarques de Marcel à la con. Allez, on s’y met. Moi, comme ça, sur le tas, je dirais que ouais : la fuite est une défaite. Regarde un peu. Le Cid, ne s’est pas barré. Il a même été savater le vieux con de beau-père. Et la Chimène dans tout ça ? Elle reste moins importante que la Reconquista bordel ! Et puis, si on veut la faire finaude, y aurait le cas d’Enée, dans le genre ambigu. Parce qu’il a bien fuit de Carthage, mais si on y regarde bien, c’était une fumisterie de rester sur place. Il l’a bien planté, hein, la Didon, avec ses mièvreries salonardes. Y avait un truc à faire, tu vois. Genre préparer le terrain, foutre la première pierre de l’Empire romain, tout ça. François – T’as bien raison. D’ailleurs, Jésus non plus, ne s’est pas barré. Et Socrate ? Hein ? Pareil. Sûr que le premier s’est fait clouter les bras et percer le palpitant, et le deuxième, il a bien avalé la mort aux rats des sophistes à la con. Mais au final, Christ a sauvé l’humanité, Socrate a donné à la philo toute sa force – même si pour la philo, c’est pas mal casse-bonbon comme victoire, et qu’on en paye bien les pots cassés aujourd’hui, avec tous ces voltairiens qui crient le cul sur des quenouilles que le coffre-fort de l’occident est scellé d’une hostie et tutti quanti ! Jean – Tu diverges, là, ne parle pas des sujets qui fâchent comme ça, là, j’étais tout apaisé, et là, j’ai mon cœur qui fait des zigzags, j’ai le sang qui boue et… Marcel – Ouais, allez, je vais vous dire moi, une sorte de fuite qui fait gagner : Vercingétorix. Jean – Mais qu’est-ce que tu racontes couillon ? S’est pas enfui ! C’était sa stratégie ! Juste un peu plus compliqué que Charles Martel en 732. Voilà, eh quoi ! Et puis au final, il a perdu : voilà, perdant. Marcel – Pas d’accord. Mais, allez, autre exemple : les suicidés. T’en fais quoi, toi ? Jean – Des pauvres perdants, des merdes. Des ratés. Marcel – Et Drieu la Rochelle ? Et Jünger ? Tu vois, là, je t’ai pris. Jean – « Tu vois là, » ! Non mais écoute ça François : « Tu vois, là » qu’il dit Marcel ! Mais « Tu vois là », t’es qu’un sale con ouais ! Tu ne peux pas comprendre ! Tout de suite, tu cherches à comprendre les machins insondables, style le sublime. En plus, tu reproduis une méthode de dialectique antique à la mords-moi-le-nœud pour nous contredire en cherchant l’autorité que nous reconnaîtrons tout ça pour nous faire dire que t’as raison… Enfin, je crois. Bref : t’es à côté de tes pompes ! François – Suis bien d’accord ! T’es à côte de tes pompes, Marcel. Va jardiner ! Bon, j’ai bu un coup de trop pour le coup. Alors, je rédige le bilan de la méditation de ce soir, et puis au plumard. « La fuite est-elle une défaite? Nous, Jean, Marcel, et François, savons bien que la modernité a été prolixe en matière de fuite. On aime la fuite. On trouve que ça donne des côtés fragiles sophistiqués à l’homme. C’est celle de Candide au Chapitre trois. C’est celle de Faust sur son cheval après ses méfaits. C’est celle de Céline lorsqu’il dit « je voudrais bien le voir, moi, le Déroulède, prendre une balle dans le bidon » (ou quelque chose dans le genre, nous avons un doute)… En tout cas, aujourd’hui, on ne fuit même plus. On sait que la névrose postmoderne nous bouffe… Nous bouffe… Qu’on ne peut pas y couper. Mais ce n’est pas parce que nous sommes sous l’égide de la renaissance de la Tragédie qu’on ne s’enfuit plus désormais. Non, ça serait trop beau. C’est simplement parce que nous nous complaisons dans la fange, nous autres, végétaux stercoraires. L’immobilisme, le présent perpétuel : ça, c’est dans l’air du temps. Le Cid lui, il ne s’était pas enfui : il s’est magné le train. Et Phèdre non plus ne s’est pas barrée : elle a pris ce qu’elle devait prendre. Bon. Voici comment nous avons à peu près entamé notre réflexion. Nous nous étions assurément bien mis en jambe. Donc, problématique : Le fuyard est-il un perdant ? Réponse évidente, bien que politiquement incorrect : oui. Plan : Grand un : la fuite à peine évoquée dans la vertu antique ; Grand deux : la mode des lâches, fondation de l’édifice postmoderne ; Grand trois : éloge de la Tragédie contre la couardise de gauche. » Marcel et Jean regardaient François rédiger sur le carnet la somme de leurs réflexions du jour. C’est toujours François qui y inscrivait leur précieux jus de crâne, parce que sa calligraphie baroque faisait l’unanimité. Les barres de ses T croisaient sur un bon centimètre et demi leur tronc ; l’écriture était dans l’ensemble vertigineusement élancée. Puis sans rien dire, ils se couchaient. Réveil sec. Le hurlement des doyens en fait de clairon. Les petits bonhommes se déroulaient de leurs draps, ébouriffés, comme des petits chiots de trois semaines qui n’y voyaient pas clair, et cherchaient le lait. Ils n’eurent qu’un café solide et trois biscottes beurrées pour toute ration. Pas un mot ne se prononçait, de sorte que l’on n’entendait que vaguement les mandibules sur la faïence des tasses, les crissements de biscuits sous les molaires, et les discussions des vieux doyens dehors. Ils étaient sortis pour s’entretenir de la marche des opérations de la journée. Ils riaient souvent. Fort. Gravement. Cette raucité n’heurtait pas les mômes ; ils y étaient habitués. C’était à l’oreille un peu comme un son de clocher, ou une histoire de mémé à la faveur de la lampe. Le cor retentit, signalant que c’était le moment de sortir en rang d’Ognon. Les enfants s’exécutèrent si vite qu’on eût l’impression que les cuillers qui tombaient n’étaient là que pour prolonger l’alarme en un bien anarchique carillon. Le doyen le plus âgé avait une allure de sanglier. Sa peau ridée, parcheminée, tranchait avec cette robustesse. Deux yeux perçants et clairs criaient la mort au milieu de cette tronche blanchâtre. Il devait bien avoir passé les soixante-dix ans, ce qui, pour ce genre de force de la nature, est beaucoup. C’est là une race d’homme à claquer d’un infarctus soudain au coin d’une charrue, à un âge non-encore vidé de toute libido. L’homme s’avança, et déclara qu’ils allaient faire un examen pour savoir si la compagnie était au niveau. Les trois ainés dirigeraient chacun une équipe de neuf plus petits. Puis, ils prendraient celui des trois sacs qui leur était destiné. Et ils partiraient chacun dans une direction différente, écartée de 30 degré l’une de l’autre, pour une marche d’une heure montre en main. Le chronomètre arrivé à terme, ils pourraient ouvrir les sacs. Pas avant, « sinon, il en cuira aux réfractaires ». L’objectif sera de rentrer au gîte en premier. « Nous vous déconseillons de courir », incisa dans la longue explication un des autres doyens. Un sourire sardonique illumina brièvement leur mine avertie. Puis le vieillard qui avait donné les instructions fit sonner le départ. François disposait d’une assez bonne équipe. Trois garçons de 12 ou 13 ans formaient sa sous-lieutenance. Ces aides de camps disposaient chacun de deux subalternes plus petits. Il avait ainsi sous sa coupe trois trinômes qu’il pourrait répartir si jamais il fallait empêcher les autres d’avancer, sur le chemin du retour. Auquel cas, il abandonnerait l’un de ses trinômes en arrière avec pour mission de jeter des marrons, de casser, de se battre avec des buches pour ralentir la progression de l’équipe adverse. Bien que cela signifierait que les trois de l’arrière-garde se feraient vite submerger, puis martyriser – il voyait au passage très bien le chef binoclard de l’un de ses trinômes se faire ligoter à un arbre puis écraser des myrtilles sur les carreaux de ses lunettes, en vengeance –, cette perte signifierait également la victoire assurée. Le sacrifice était nécessaire. François songea alors que ce raisonnement pouvait très bien être suivi par Jean. Mais pas par Marcel. Il en était assuré, le considérant comme trop mou-du-bide, peigne-cul. Qu’à cela ne tienne. Il utiliserait deux trinômes pour Jean, et un pour Marcel. Comme ça, il était sûr d’arriver en solo à destination. Vu son corps leste, et sa rapidité à la course-à-pied, il était convaincu qu’il l’emporterait de cette façon. Puis il expliqua brièvement à ses trois sous-officiers comment ils se répartiraient hiérarchiquement. Il leur attribua à chacun un nom de code. Alpha, Bravo et Charlie. C’était ça, le mieux. Comme dans la vraie guerre. Ca ferait probablement plus sérieux. A peine eût-il fini d’échafauder son plan qu’il arrivait au terme de la première heure de marche. Sa montre le lui indiquait. Il était satisfait, sa stratégie ayant été peaufinée avant l’échéance. Ils s’arrêtèrent tous. François fît approcher ses trois subalternes pour regarder ce qu’il y avait dans le sac, loin des seconde classe, lesquels étaient estimés trop sottement cupides : ils voudraient tous s’attribuer les choses qui sortiraient du sac ; cela ferait beaucoup de bruit ; cela serait non seulement peu discret, mais aussi follement fatiguant. La boutonnière ouverte, François trouva trois lance-pierres, trois pelles militaires à arête aiguisée, semblables à celles des allemands en 14, trois poignards de chasse avec lame de vingt centimètres, et un fusil à canon-scié accompagné de 4 cartouches. François ne dit rien. Ses trois adjudants le regardèrent béats, ne comprenant pas bien pourquoi il palissait. Il chuta net sur le cul, l’esprit vide. Le bourdonnement des voix de ses compagnons tombait à son oreille comme quelque chose de confus, faiblard, alors que ceux-ci criaient presque, jubilants, heureux de voir enfin des vrais jouets. Il se ressaisît brutalement, affirmatif, pète-sec, et dispensa ses ordres. Il pensait que c’était un exercice pour tester la solidité du groupe, pour savoir s’ils étaient suffisamment liés par une manière de fraternité, être certain qu’ils ne songeraient jamais à se faire du mal entre eux. Alors, il distribua simplement les lance-pierres et les pelles tranchantes à son détachement. Il conserva auprès de lui dans le sac les couteaux, et le fusil. Puis il ordonna qu’on se mette en route. « Eh quoi ? On n’a pas le droit d’avoir les petites épées ? C’est totalement injuste, je propose une mutinerie » fît le binoclard de ses trois chefs. François fut surpris d’un emportement qu’il n’aurait jamais songé trouver chez ce chétif morceau d’homme. Il le regarda froidement et lui dit de fermer bien fort sa gueule, que s’il serrait suffisamment la mâchoire, on aurait peut être la chance de voir des dents éclater en tous sens, et qu’on s’amuserait peut-être enfin avec lui, avec cette grêle de chicots, ce feu d’artifice de lunetteux. Tout le monde approuva, et ils se mirent en marche. Au bout de quelques minutes, François se dit qu’ils avaient pris le chemin du centre. Ils étaient donc au milieu des deux autres convois. Sur sa gauche devait débouler le groupe de Jean ; sur sa droite, celui de Marcel. Il valait mieux légèrement obliquer du côté de Marcel : on ne pouvait pas être tout à fait sûr de Jean, peut-être utiliserait-il les lance-pierres, et tout ce qu’on y gagnerait, c’est un œil crevé ou deux chez les petits. Et ce ne serait même pas les doyens qui se mettraient à réprimander Jean d’avoir fait ça ! Non, ils ne diraient rien, et puis c’est tout. Quel chouchou ! Alors il déporta sa compagnie sur la droite, pour s’éloigner de l’escadrille de Jean. Seulement le binoclard de ses lieutenants se rendit compte assez vite que François ne faisait pas aller l’armée tout droit, qu’il déraillait même franchement. Et cette grande gueule le fit remarquer à tout le monde. « Non mais, toi, non seulement tu nous les brises à faire ton matamore alors que t’as des lunettes, mais en plus, t’aurais un compas dans le crâne ? Et douze ans avec ça ? Tais-toi, je te dis ! On est tout droit, je le vois sur la carte », lui hurla François, pensant avoir fait une nouvelle fois argument d’autorité. Mais l’aide de camp récalcitrant avait réussi à rameuter ses deux soldats pour fonder sa jacquerie. Il réclama les poignards, pour obliquer par la gauche. François refusa catégoriquement, et menaça le binoclard de lui balancer une volée de plombs si jamais il s’approchait des couteaux. Cette irascibilité heurta l’un des autres adjudants, qui se joignit au parti du binoclard, affichant avec forfanterie son mépris pour la tyrannie. « Très bien, vous avez ce qu’il vous faut dans ce cas. Vous n’avez qu’à prendre un gourdin pour armer vos troupes sans équipement. Et ne faites pas chier. Décampez. » Sans mots dire, cinq gosses détalèrent par la gauche, disparurent après une butte, ramassant çà et là de longs branchages pour faire office de lance. Ils avaient l’air fiers d’eux-mêmes, convaincus d’avoir pris la bonne décision. François se passa la main sur le front, et fît signe au reste de son équipe de continuer leur route. Il distribua les poignards et toutes les armes qui lui restaient. Il se réserva néanmoins le canon scié, pensant que cette pétoire ne devrait de toute manière pas être utile. Il l’abandonna même dans le sac qu’il gardait sur l’épaule. Les enfants restés sous ses ordres se tenaient résolument muets. Ils suivaient le chef sans broncher. Ça ne pouvait pas s’expliquer autrement. François fit placer le seul lieutenant qui lui restait avec un troufion sur sa droite, au cas où la présence de l’armée de Marcel se ferait sentir. Hostile ou aimable. Le reste marchait avec lui à la file indienne, évitant les sentiers, zigzagant entre les grands arbres centenaires, dans cette forêt claire, de pur silence, semée de fougères à hauteur d’homme. Ils entendirent brusquement cette insondable tranquillité se rompre dans un vacarme sourd et quelques éclats de voix d’enfants. Tous se raidirent comme des cerfs à l’affût, prêts à se carapater devant une meute de chasse à cour. François se ressaisit, un peu comme lorsqu’il avait réalisé que dans le sac qu’il trimballait, il y avait des armes, et pouvait y avoir la mort. Cet éclair de lucidité arriva à temps : quelques secondes de plus, et probablement, toute la bande de garçons qu’il dirigeait se serait vaporisée en une vague de dissolution, soufflant à travers bois en bourrasque de lâcheté, et il se serait retrouvé là, seul. Il sortit instinctivement le fusil à canon scié, et fit un détonant « en avant marche » pour qu’ils avancent tous sans scrupules, dociles. Leurs pas était alors vifs, peu soucieux du bruit qu’ils pouvaient faire. Après tout, rien de bien grave ne devait arriver : ils ont dû s’amuser à éclater des pétards à mèche pour jouer un mauvais tour. Tout ça n’était qu’un manège, on ne la lui ferait pas, et on s’en amuserait, au soir, quand on mangerait les mêmes fayots que tous les soirs, autour du feu. Quand ses amis de la gauche jailliraient d’un buisson en poussant des cris farouches, ils riraient bien, et tout le monde se serrerait la patte, comme des gamins satisfaits d’avoir construit une cabane dans les bois, ensemble. Alors que François s’était réconforté avec ces idées chaleureuses, il ralentit l’allure. Un drôle débarqua de sa gauche. C’était le binoclard. Il n’arrivait pas à parler tant son souffle entrecoupé d’asthme était fort. Cet avorton séditieux paraissait encore plus misérable qu’au début, lorsque François daigna poser le regard sur lui. Il était blessé, et boitait. Il tomba dans les bras de son généralissime sans rien dire. Il n’arrivait pas à parler ; son souffle était toujours plus fort. François lui dit qu’il avait du trop courir, sans prendre son aérosol. Et qu’on ne pouvait jamais rien faire avec des couilles-molles dans son genre, toujours aussi promptes à retourner leur veste, et jamais capable de pisser à côté des copains par pudeur, par conneries de bonne femme. Il n’avait qu’à rester là, en attendant que le jeu soit fini. Ce serait bien fait. Ce ne serait que justice. On irait le chercher après avoir gagné. La troupe reprit sa marche, galvanisée. On n’hésitait pas à descendre au creux de petits vallons escarpés pour raccourcir son chemin, sans prendre la précaution d’envoyer un éclaireur sur la crête, indiquer que tout était dégagé. Et ils avançaient toujours plus rapidement. Les garçons laissés sur la droite, du côté de Marcel, ne revenaient pas. Cela signifiait qu’ils étaient restés sur les premières consignes, et qu’ils avaient du retarder l’escouade adverse pour permettre à François de remporter la victoire. Alors qu’il descendait un coteau, François fut projeté violement au sol, tête en avant. Relevant vaguement sa face de côté, il vit ses braves soldats foncer droit devant, hirsutes, criards, avec leurs lance-pierres et leurs pelles. Il toucha sa tempe, et vit sur les sept doigts de sa main quelque chose comme rouge, flouté, comme une graisse chaude, dégueulasse. Il fronça fort les sourcils et mit le poing sur le front, dans l’idée de remettre tous les rouages de sa cervelle en place. Il rouvrit les yeux, la mine plissée. Et il vit détaler de sa gauche deux petites formes brunes, dans des bavures de beige, avec des débordements orangés, se rapprocher, grossir, comme si l’huile des tâches se répandait de plus en plus sur une toile de cinéma, et qu’il regardait un film, myope. Ça venait très vite, ça crèverait sans doute l’écran. Il ne comprit pas. De la fumée. Un menu brouillard de gris, avec du mauve, du sale, une vapeur mouchetée de noir. Et deux braillements métalliques, secs, courts. Il se redressa au moyen d’un tronc d’arbre mort à proximité, et s’assit dans la mesure que ses forces le lui permettaient. Les bras se déplaçaient machinalement, ils cherchaient des corps cylindriques de plastique, plutôt verts. Et des tâches réapparurent, mais plus rapides, grossissant encore plus rapidement. La nuée de feuille morte et de pourpre, le gaz brunâtre, les débris de pots de terre voltigeant en giboulée d’os eurent une apparence beaucoup plus brève. Et ce fut la nuit. Les ténèbres. Et soudain, le blanc. Le blanc lumineux des dortoirs du gîte. Avec un horrible, un incroyable mal de crâne. Il leva la main jusqu’aux bandelettes. Il souffrait. Ça parcourait partout les membres, comme du feu, et puis comme du gel, et soudain, comme une lame, une lame qui perce, qui déchire, qui pénètre les entrailles, y tripatouille les tripes, puis tournoie. Le crépit aux murs s’irisait ; la vue se distordait, et tout paraissait soudain bleuâtre, sinistrement bleu. La bouille de Jean se matérialisait progressivement dans cette vision d’enfer. François attrapa les barres du lit d’un geste vif, comme crispé. Jean lui dit « Ca y est, tu te réveilles. Vache ! Quand j’ai vu comment tu les as éclatés sans coup férir, comme ça, blessé par une pierre à la tête, à toute puissance, je me suis dis, ce type, c’est un héros. Tu n’arrives pas encore à parler ? Putain, mais tu les as écrabouillés ces petits cancrelats sous mes ordres. Tu as fait ça tellement vite, on aurait dit une sorte de John Wayne, mais en plus vrai. Tu tires comme un salop, cochon va ! Nous, on n’avait pas le droit au fusil. Juste une grenade DF. Les chefs ont dû se dire que ce n’était pas nécessaire, vu qu’on était sur les côtés. Ouais, ils ont pensé qu’on ferait les mauviettes. Qu’on ferait une sorte de bifurcation, qu’on prendrait la poudre d’escampette en s’éloignant de l’axe du centre. A la façon de ce gros con de Marcel. Mais faut pas déconner. On était sur le terrain, alors, pan, on a attaqué. Principe de réel. Et cet abruti de Marcel a bien payé sa connerie. Au poteau. pan, trois balles dans le ventre, plié, ratatiné, dans un trou, hop, sous une plaque de marbre, entre quatre planches, comme qui dirait. Dans ta gueule. Bien fait. Tire-au-flanc, dans tes dents. Toi, tu n’es pas foutu dans ce bois-là. Quand je t’ai vu faire ton carnaval avec les mômes, alors que j’ai bousillé tes premières recrues comme des chatons de deux jours contre une brique, je me suis dis : vrai, le type en a de sérieuses, vais pas l’achever. Et les doyens étaient bien d’accord avec mon opinion. D’ailleurs, ils nous saluent pour la réussite de l’opération. Eh bien quoi, parle, quoi ? T’as un problème ? Qu’est-ce qui déconne sous tes bandelettes, tu te la joues momie à la con. Dans le genre « je sors d’un sarcophage, je suis maudit, je vais vous pourrir le destin », tout ça qu’on dirait. » François sourit étrangement, d’une demi-bouche tombante. Il ne sut pas exactement pourquoi. Il n’arrivait à rien d’autre. Toutes les larmes, tous les fluides de son corps étaient complètement à sec. Il sourit de travers, comme ça, avec un rictus jusque là inconnu, l’œil vitreux, posé sur cette face gaillarde, horrifique de Jean. Puis il se leva légèrement, et prit une béquille sous chaque bras. Il se traina jusqu’à la cuisine, déportant légèrement sa nuque de gauche à droite selon le rythme de ses pas, afin que le lingot de plomb qui lui tenait lieu de cervelle ne fisse pas trop de clong-clongs étourdissants. Le chef cuisinier lui donna un bol de thé vert. Il le but difficilement, les lèvres touchant à peine le récipient qui se vidait à gorgées de moineau. Il souffrait comme s’il avalait des coupe-choux un à un. Mais ce n’était que du thé. Même pas un métal bouillant, une infusion de cendre ou de lisier. Du thé. On lui fit signe de monter à l’étage. Un escalier dont il ne connaissait pas l’existence grimpait de la cuisine jusqu’à un long couloir saumon, aux plinthes blanches, clairsemé de portraits en noir et blanc et de plantes grasses. L’effort qu’il dut procurer pour monter jusqu’à ce niveau lui sembla manquer à maintes reprises de lui décrocher les membres ; il sentit plusieurs fois l’épaule se déboiter, et la clavicule exploser en une multitude de fragments disparates qui dégringolaient en cataracte jusqu’aux reins pour les percer. Tout cela n’était que douleur, mais il continuait, d’une allure morne. Il franchit sur la droite une porte vitrée de jaune qui ouvrait sur un vaste salon bourgeois. Des yuccas trainaient aux coins d’un piano. Des tableaux d’un style hollandais pendaient çà et là. Et des boiseries ceignaient de toutes parts l’ensemble. Trois femmes se tenaient sur un long divan de velours. La plus jeune devait avoir une quinzaine d’années. Elle avait un cou allongé, un cou d’oie ; sa tête ronde dodelinait au sommet, pareille à un grelot au bout d’un ruban blanc ; sa voix tintait de là, telle une clochette agaçante ; elle jactait quelques paroles sucrées, inintelligibles. Elle causait avec une femme d’âge mûr, maigre, élégante, poignarde, aux gestes robotiques, et à l’articulation si marquée qu’il semblait qu’elle ne disait rien, mais mâchait l’atmosphère de ses dents de sabre. La troisième femme était belle. Elle n’avait pas de visage en particulier ; il était tendre, oui, mais sans traits, comme s’il variait en fonction de la lumière qui passait dans les rideaux. Sa poitrine se jetait dans un corsage de dame, ronde, impeccable. Sa peau était d’ivoire ; on eut dit que quelques scintillements s’y reflétaient. Une longue robe vieillotte entourait cette féminité intouchable. Les trois femmes s’accordaient pour saluer la bravoure de François. Il n’avait pas flanché ; il avait vaincu. S’il avait succombé à l’opération, elles l’auraient serré tout contre elles, elles auraient lavé et parfumé son corps, et l’auraient accompagné jusqu’au sein de la terre d’une main aimante. Il fallait que des hommes montrassent quelques vertus héroïques par les sinistres temps qui couraient. Que l’on puisse dormir sur ses deux oreilles, ici, à l’étage. La plus jeune s’approcha de lui et lui fit un baiser sur la joue. Ceci ne procura aucun plaisir à François. Déjà parce que sa peau en cet endroit était recouverte de pansements. Ensuite parce que ce petit être frivole au pépiement strident l’irritait profondément, sans qu’il pût physiquement ouvrir la bouche, manifester son désagrément. Les dames tirèrent un rideau. Le jour se fit plus fort dans la pièce. Ils passèrent la porte vitrée qui se trouvait là, et débouchèrent sur une terrasse. Celle-ci n’offrait aucune vue. C’était un mur qui montait trois bons mètres au-delà du niveau où ils se trouvaient. Les femmes se turent, et restèrent immobiles. Puis, elles s’envolèrent. François se réveilla. Le mur en question était bien connu. C’était celui qu’il voyait par sa fenêtre chaque matin, lorsqu’il ouvrait les yeux. Ce mur insupportable, cet unique panorama que lui offrait son appartement parisien… Il lui semblait souffrir encore de la pierre qu’il avait reçue à la tempe. Il passa la main à l’endroit où tout devait lui faire mal, mais rien, absolument rien, ne lui faisait mal, aucune loupe ne pouvait se détecter. Tout était normal. Tout était tout à fait normal. Il prit d’ailleurs son petit déjeuner comme chaque matin. C’était à base de céréales, semble-t-il. Puis il s’allumait une cigarette. Une deuxième. Et il s’élançait de part les rues. Pour lui, courir les métros n’avait rien d’usant, il y avait là un régime qu’il pratiquait comme si c’était de l’ordre du naturel. Il n’était même pas frappé de voir tous ces visages devant lui, bigarrés, parfois vides, parfois pleins, aussi nombreux que les feuilles mortes qu’il foulait du pied quelques heures auparavant, en songe. Il n’était aspiré que par l’idée qu’il pourrait allumer une troisième cigarette en sortant des bouches du métro, cet énorme égout pour âmes déchues. Il repensait à cette aventure qu’il avait parcouru, heureux, malgré l’horreur, d’avoir rêvé, lui à qui ce genre de choses communes n’arrivait plus. Atone, il se mouvait dans l’immensité urbaine, il déambulait dans les rues sales, dans une vision faite de bitume. La bouteille d’eau minérale qu’il emportait dans sa serviette se débouchait, et l’eau coulait dans la bouche, comme ça, pour boire. « Mais alors, qu’est-ce que c’est exactement que ce délire ? », se fit-il à part soi. Et vlan, un bruit sourd tomba à un mètre de lui. C’était une jeune femme en pantalon de survêtement qui venait de faire rebondir son ballon de cuir sur le trottoir. Effrayé, François tenta de traverser à l’improviste la chaussée. Mais des pneus crissèrent. Une énorme Mercédès au conducteur obèse, déboula d’un seul trait. Le rétroviseur percuta son bras. Il en fut endolori, mais il progressa malgré l’obstacle et le grésillement de jurons inintelligible qui tonnait avec le pot d’échappement, brutaux. La maritorne au ballon avait suivi François, pensant à le voir avancer sur la route que le feu était passé au vert, et manqua elle aussi de se faire estropier. Elle trottait drôlement vite, et dépassa François en quelques secondes. Ce qui lui fit comprendre que finalement, elles étaient deux. Celle qu’il avait distingué en premier était drôlement fichue : les cheveux tous moutonneux, comme une moquette crasse truffée de minous. Elle était vêtue d’un chandail en polyester, probablement floqué à l’avant d’un terme au consumérisme décomplexé, cerclé de paillettes. « Love » par exemple. Sa camarade était de corpulence plus trapue ; un bonnet trop ample fiché sur une tête coincée dans une écharpe, laquelle était engoncée dans une doudoune légèrement déchirée et déteinte. Les souliers des deux misérables ne méritaient pas l’attention, bien qu’ils attirassent vivement le regard. Soudain, la détentrice du ballon dit « Ma parole, c’est quoi c’est fates qui se croyent à la Nide for Spide Eundeugraound ? Tu l’as vu le gros porc dans la caisse ? Ma parole, ceux qui font ça c’est des yainches ! Après on dit des trucs et tout. Mais avec ces fils de yainches ! » Cette scène parut d’une violence extrême à François. Il en était apeuré, ce qui l’empêchait d’éprouver toute forme de sympathie pour tous ces êtres qui se déroulaient comme ça, dans un matin de caniveau. Ce n’était absolument pas l’idée d’Humanité qui le réchaufferait. Non, ces confiseries ne lui seraient d’aucun secours. D’ailleurs, tout cela ne lui semblait pas très plausible. Il se tint hébété, et chassait de lui ces obscures visions. Il imaginait qu’il était dans son lit, à nouveau, et qu’il s’y frottait les pieds, contemplatif des tendres rais de lumières qui passeraient au travers des rideaux, pareils aux images qu’une veilleuse projette au plafond, en vaguelettes d’étoiles de mer et de bateaux à voile. Puis il changeait d’humeur, voyant dans cette idée de confort quelques ruines croulantes, un parc-à-jouet douillet perdu au fond de sa mémoire, et dont l’hypothèse lui était devenue finalement méprisable. Mais alors, où se trouver, où se placer ? D’ailleurs, où était-il, déjà ? Il soupira un « bof » ténu, tapant mollement du pied dans une immondice quelconque par mégarde. Et, nonchalant, il reprit sa marche. Frédéric Gajaray Toutes les réactions (1)1. 09/11/2010 17:11 - Léo
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