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"Troie" de Wolfgang Petersen

SURLERING.COM - CULTURISME - par Chérine Koubat - le 22/05/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

La guerre de Troie n'aura pas lieu, disait l'autre. Finalement, elle se passe et tous trépassent. Le film pourrait nous inciter à jouer au jeu des 7 erreurs tout en versant une larme sur le corps encore chaud d'Hector. Troie, ses jupettes, ses chevaux... On dit non avec la tête mais oui avec le coeur.

Les faits narrés dans l'Iliade, poème épique d'Homère, sont, on le sait, l'oeuvre du trafic divin, du troc plus ou moins cordial de héros, entre dieux capricieux et suffisants. Le grand échiquier manipulé par les occupants de l'Olympe, et les pions humains, marionnettes maudites, réglées, vouées à un destin tout tracé. Or Troie prend le parti de priver les dieux de leurs prérogatives et les déloge de l'Olympe. Il s'agit ici d'une affaire bien terrestre, une tambouille d'avidités et de rancoeurs toutes personnelles (et non soufflées par un quelconque murmure céleste). Après le leitmotiv « J'ai un trou à creuser » de Bruce Willis dans Armageddon, le refrain de ce film est moins bricoleur et plus intéressé : « J'ai une postérité à assurer ». Ainsi, si Achille s'en va-t-en guerre, c'est pour qu'on se souvienne de son nom dans les siècles à venir, et Agamemnon, fulminant sur son trône, vitupère et éructe des : « L'histoire se souvient des rois, non des soldats ! ». Mais Wolfgang Petersen et son scénariste ont la mémoire qui flanche.

Sans les intrigues élaborées d'Aphrodite, d'Athéna et de Héra, comment comprendre qu'Hélène s'amourache du jeune Pâris (Orlando Bloom) en une semaine et le suive jusqu'à Troie, toute consciente qu'elle est des conséquences dramatiques de sa fugue amoureuse. La passion - mythique - évidemment. Mais quand elle pose sur lui son regard clair cerné de roseaux pour lui susurrer à l'oreille : « Je ne veux pas d'un héros, je veux quelqu'un avec qui je puisse vieillir », le mythe s'étrangle, et on croit entendre Homère se retourner dans sa tombe.

Petersen met en scène le siège de la ville de Troie, réputée inviolable. Un siège qui dura dix ans - et le spectateur de penser, après la première heure d'entrée en matière : 10 ans en deux heures, kiléambitieux Wolfgang. Achille (Brad Pitt) est beau et grand et fort. Plus nuancé et torturé que ne le veut la tradition, puisqu'il apparaît dans la mythologie comme un homme puissant, arrogant et cruel, plein de ressentiment envers son destin et sujet à de violentes colères. Hector (superbe Eric Bana) en guerrier au grand coeur et à la noblesse rare n'a rien à lui envier. Mais c'est Peter O'Toole en Priam et Sean Beam le mal-aimé (Ulysse) qui sont les plus convaincants, en ce sens que leur interprétation ne dénature en rien les héros qu'ils incarnent.

Sacrifiant à la tradition des péplums hollywoodiens, Petersen filme chaque affrontement crucial comme un évènement sportif attendu de tous. Priam et sa suite ont une tribune surplombant le champ d'action et sont donc aux premières loges pour les duels entre Pâris et Ménélas puis entre Hector et Achille. La caméra nous offre quant à elle les gros plans classiques et la palette habituelle des émotions de l'assistance : Andromaque souffrant, Hélène culpabilisant, etc.

Beaucoup de raccourcis et d'à peu près agacent. Le siège semble durer 16 jours chrono, Ménélas meurt avant d'avoir le temps de dire ouf, Andromaque se sauve avec son enfant, et Agamemnon succombe, poignardé par un joli cliché. Petersen, en bon accélérateur de l'histoire, marche audacieusement sur les platebandes de Clytemnestre puis d'Oreste. Il contrarie Euripide, rend la vie douce à Hermione en laissant Andromaque fuir, et réécrit l'histoire en donnant la mort plutôt que l'immortalité au vieux Ménélas (qui en vrai finit par rentrer à Sparte avec sa belle poire d'Hélène, avant de gagner les Champs Elysées à ses côtés).

Mais tout ceci est bien ficelé. Les épées sont lourdes et les batailles poussiéreuses. Achille se déplace comme un fauve et Priam est déchirant dans la scène où il réclame le corps déshonoré de son fils. On oublie parfois les dialogues improbables et quelque peu sots, pour se laisse porter par l'épopée millénaire, les destins et les cuisses musclées, les regards plein d'âme. Et l'on se surprend à penser, devant ces éphèbes en jupettes qui manient l'épée avec dextérité et gagnent l'estime des foules à la force de leur poignet : ah, si j'étais un homme...

Chérine Koubat



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Ring 2012
Chérine Koubat par Chérine Koubat

Pigiste culture. Spécialités : cinéma, théâtre. Maîtrise de Lettres anglaises

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