Amélie Poulain chez les Francaouis
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Schneider - le 21/09/2010 - 5 réactions -
Si Gallimard avait lu ce manuscrit avant de le publier, il aurait compris que son auteur voulait juste écrire une histoire. Pas un roman initiatique. Pas une étude socio-historique. Un roman. Et sans prétention.

A priori négatifÇa commence mal dés le titre. Salaam la France. Non, correction. Ça commence mal dés le nom de l'auteur. Bernard du Boucheron. Pour le rédacteur de Gallimard, il est synonyme de " violence sèche, (de) phrases en coup de fouet", sans doute depuis son roman chez les veneurs. Pauvre de lui, ça va sans doute lui rester. Pour moi, il est surtout l'auteur du catastrophique Court Serpent, inexplicablement couronné par l'Académie Française, récit romancé de l'évangélisation médiévale de quelque Hyperborée. Déjà, Boucheron affectait les situations où, loin du pouvoir central, on pouvait niquer et tuer à volonté. Disons juste que le narrateur de Court Serpent, un prélat peu scrupuleux, fait passer le Bernardo Gui du Nom de la Rose (le film!) pour un bisounours d'ambiguïté psychologique. Vous avez bien lu : Jean-Jacques Annaud, le cinéaste de l'infra-langage des ours, des tigres jumeaux et des Cromagnons, est meilleur psychologue. Oui, c'est ce que j'ai voulu dire. Oui oui. A quoi bon résumer? Salaam la France raconte les premiers pas d'un médecin colonial, salarié par le Gouvernement General d'Algérie, en 1954. La description du wagon de troisième qui l'emmène à Marseille nous fait  craindre quelque Amélie Poulain chez les Francaouis. A raison. "Une nuit pâteuse passée sur la banquette en moleskine d'un wagon qui sentait le vomi et la mandarine". C'est du Jeunet en orange et brun. Tout le train des figures imposées va suivre : la mémé juive, la putain au grand cœur, la gamine coloniale trousse-chemise, le grand seigneur berbère et ses esclaves, la chasse au faucon et les femmes coloniales, si justement habillées pour l'hiver par Montherlant il y a bien longtemps. On échappe de justesse au dromadaire, "noble vaisseau du désert", et comme il se doit, on meurt a la fin. Un roman sans prétentions, qui gagnerait à être présenté comme telJe suis méchant. Le roman de Bernard du Boucheron souffre surtout des attentes que plaque de travers sur lui un quatrième de couverture dépourvu de grâce et de vérité. L'Algérie "bouillante de haines prêtes a déborder" et le coup du roman initiatique avec trois femmes (à la suite, hein, pas ensemble!), ce n'est pas le sujet ici. On a plutôt l'impression que l'auteur s'est réveillé un matin en voulant écrire un texte sur l'Algérie coloniale finissante. Comme il est doué, hop, deux trois personnages, une intrigue, un début, une fin, quelques comptes a régler en clin d'oeil (le dispensable prologue qui établit le cynisme d'un narrateur a une époque qui ne sera plus dépeinte ensuite). Une morale? On verra plus tard. Un message? Exercice pour le lecteur. Une longueur? moins de 200 pages, lu en deux heures. Comme tombé du synthétiseur de nourriture de l'Enterprise, le bouquin ne tarde pas à arriver, encore tiède. On y lit quelques formules bien trouvées. L'architecture algérienne post coloniale est "un urbanisme sans plan mis en œuvre par une administration sans argent". L'histoire de l'Algérie française est résumée par "cent trente deux ans de coups de pied au cul". On y lit aussi, hélas, nombre de formules très mal trouvées et ce que Gallimard a pris pour une "violence sèche" est en réalité une crudité humide et gratuite matinée de lieux communs. "l'Islam guettait déjà avec ses poignards" (copyright le Figaro?). "Celine avait le pubis blond et le tempérament docile" (et réciproquement?) "Elle était résiliente comme un matelas a ressorts et ne pleurait jamais" (deux points en moins). Je vous épargne la pine de cheval qui précède une scène d'amour de, allez, deux bonnes lignes, de même que la bite "beurrée de sécrétions" d'un vieillard lubrique. Ce n'est pas ainsi qu'on fait du Jean d'Ormesson. En somme, il y a des clichés, mais suffisamment documentés pour être des clichés originaux et même anachroniques (une conscience des massacres de Setif en 1954?) Il y a des phrases laides mais bien écrites. Il y a un savoir faire qui captive le lecteur et, somme toute, il y a une place pour Salaam la France sur votre pile de livres à lire : en dessous. Pierre Schneider
Toutes les réactions (5)
1. 21/09/2010 00:09 - Gaël
Et voilà, encore un livre de merde édité par Gallimard! Je suis atterré par les publications de cette maison dont il ne reste que le prestige du nom et les auteurs passés, décédés, ou ayant quitté le navire. Leurre de la littérature d'aujourd'hui, le trio Ben Jelloun-Kundera-le Clézio leur suffit à remplir les caisses et à se payer la part du lion, prix automnaux compris. Gaston Gallimard lui aimait la littérature, à une époque où il fallait se battre pour exister, faire vivre ses auteurs d'abord et en dernier soi-même. Il savait que ce sont eux qui ramenaient les ronds, et pour cela il fallait avant tout être crédible. Pas les noyer au millieu d'un tas de branques.
2. 23/09/2010 02:05 - nico
"Ne parle pas de ce qui t'encombre, de crainte que cela n'alourdisse ta langue"
Étonnant que le Ring succombe à cette pénible tentation de décrier un auteur que nul ne salue, et ce à raison de sa prose toute empreinte de médiocrité mal contenue.
Cher Pierre, lancez-nous plutôt sur les pistes qui vous avivent, nous ne vous y suivrons que plus volontiers!
3. 23/09/2010 02:20 - Gaël
Nico, je suis sûr que vous avez lu Sun Zu. "Connais ton ennemi et connais toi toi-même. Eussiez- vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux". Sur le Ring, on fait aussi la guerre à ceux qui usurpent le nom de littérature.
4. 03/10/2010 10:35 - Smith&Wesson
A quand le retour de Schneider sur des grands sujets de société, où il excelle ?
5. 21/10/2010 06:42 - Pierre Schneider
Gaël : je vais vous décevoir : je n'ai jamais lu Sun Zu.
S&W : déçu aussi vous serez : je suis un passionné de l'inactuel. Generalement, je ne me sens pas compétent sur les sujets de société (sauf les deux-trois que je connais de l'intérieur). Alors s'il y en a un qui passe, pourquoi pas? Mais ce n'est pas gagné d'avance. En termes d'intérêt, un lycéen qui manifeste ne vaut pas "une saison en enfer" ni "pour en finir avec le jugement de Dieu"
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Dernière réaction Et voilà, encore un livre de merde édité par Gallimard! Je suis atterré par les publications de cette maison dont il ne reste que le prestige du nom et les auteurs passés, décédés, ou ayant...  21/09/2010 00:09 Gaël
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