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« Les Champs d'amour »

SURLERING.COM - CULTURISME - par Mélanie Coudert - le 14/02/2005 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Je plante le décor : scène quasiment vide. Quatre colonnes antiques. Aux allures de tragédie grecque. Deux silhouettes bleues en fond plateau. Des burka. On se demande ce qu'il y a en dessous. Et ce qu'elles font là. Cigales en fond sonore. On s'installe, on prend ses repères, on observe. Les deux formes se meuvent dans une sorte de danse qu'elles seules comprennent. On n'y distingue rien. Ni visage, ni bras, ni jambes. On cherche, c'est l'essentiel. Véritables vestiges de l'Histoire, ces quatre piliers se veulent les témoins d'une histoire : celle de Sohane, jeune fille immolée en 2OO2 par son amoureux, pour une question de fierté ; et témoignent au centre d'une arène comment une simple drague de foire peut déraper en viol collectif, puis meurtre...

Ce que Les Champs d'amour sont :

Les voiles tombent, laissant place à deux jeunes gens tout droit sortis de La Fièvre du Samedi soir. Neuf, ils seront : garçons et filles. Moyenne d'âge, 23 ans. Elles, pétillantes et rêveuses. Ils, plus archétypes (plus proches des personnages de bandes dessinées). Des couples dansent, se cherchent, se respirent, se désirent, se séduisent, se déchirent. A la fête foraine. Mélange homme-homme, femme-femme, homme-femme ; homme en femme, femme en homme. Effluves de guimauve, de pop-corn, de glaces aux parfums d'enfance. Des auto-tamponneuses rentrent en piste dans un ballet effréné/frénétique, ça prend des allures de bordel organisé. La tension monte d'un cran. Un carrousel ambulant (lapin géant, cochon malveillant qui veille..., cheval dominant) cadence le bal. Annonciateur est le lapin. Il annonce un drame, une chose terrible. Les dragueurs deviennent chasseurs. Echange de langues, chassé-croisé, je te veux-tu me veux-moi non plus, les filles sont bousculées, rabattues, violentées. Le sang, le plastique cellophané, les fumigènes, les machines de guerre, véritables machines de torture, sorties d'un roman kafkaïen, sorte de bicyclo-tables chirurgico-gynécologiques, apportent une dimension apocalyptique à l'agression. Souillées, déshonorées, elles subissent (jusqu'à) la mort crématoire.

Ce que le Théatre de la Mezzanine veut être :

Mis en scène par Denis Chabroullet (auteur, metteur en scène, scénographe, né le 17 juillet 1953), Les Champs d'amour est la résultante d'une série de chantiers ayant pour thème les violences faites aux femmes et y dénoncent tous les crimes d'honneur dont les femmes sont victimes. Axé aujourd'hui sur un langage essentiellement corporel et matériel (présence d'objets insolites sur scène), le Théâtre de la Mezzanine se veut sans paroles depuis 1991. La compagnie recherche avant tout une image poétique, violente, agressive, sans être jamais réaliste. Objectif atteint ?

Ce que j'en pense :

Malgré une ½uvre d'une force esthétique assez surprenante, d'une créativité dans les décors, de la performance des acteurs, on n'en sort pas convaincu. Dénoncer les crimes d'honneur avec une fête foraine comme toile de fond, relève du défi. Raconter les affronts faits à la femme depuis la brutalité d'une drague au viol collectif est ici trop stylisé. C'est un parti pris que certains aimeront, mais que d'autres détesteront. On aurait aimé y voir plus d'impact, peut-être plus de violence. Celle qui installe une ambiance. Celle qui vous met mal à l'aise. Celle qui suinte le mal. Source  d'informations, la fête foraine, lieu figé, naïf (le monde de l'enfance, les nattes des petites filles, les sucreries, le jour) mais sombre (le monde de la nuit, celle des adultes, la bière, les frites, les bagarres, le côté beauf) est trop mal exploitée. On a envie de tout voir. Sauf d'un John Travolta survolté (le personnage, pas l'acteur) ni d'un travesti « straight the pose », métaphore d'une femme inactive et désactivée. Sortis d'une sitcom AB Production, on se fatigue de regarder des ados pré-pubères se tourner autour pendant presque dix minutes. La castagne des mâles en rut est tellement chorégraphiée que le mouvement des coups portés n'est plus crédible (ils s'arrêtent en suspens), et l'on frôle l'ennui. De plus, sans le savoir, le metteur en scène donne raison aux agresseurs (le jeu de séduction via le coup de langues sur une glace, symbole de l'enfance, laisse entrevoir trois jeunes filles allumant une flamme, mais sans intention aucune de l'éteindre). Dommage, car les tentatives de bousculer le spectateur restent vaines. Peut-être est-ce dû à une surcharge explicative ? On ne peut leur reprocher cette quête inépuisable de performance visuelle, de références dramaturgiques et historiques. Qu'a voulu dire l'auteur en y insérant l'image très violente et aussi très intéressante des deux burka ? Avait-il un message à faire passer ou faisait-il un amalgame avec le sujet de départ ? Une tentative de prise de position trop vite écourtée... J'aurais aimé qu'il argumente. Mais à trop vouloir taper dans l'½il, la pièce redonde et l'objectif ciblé n'est pas atteint : trop d'objets sur le plateau, la musique est constante (on aurait bien aimé un peu de silence sur certaines scènes, comme la mise à mort par exemple), les effets sonores trop présents. Une chose est sûre, c'est qu'on s'en prend plein les yeux, les oreilles et le nez... Mais au détriment de quoi ? Le tableau représentant la torture est très lyrique, mais trop succinct ; ce n'est pas en criant que l'on convainc. C'est tellement brouillon qu'on sature très vite, les images y abondent mais n'expliquent rien. Excusez du peu, mais les métaphores, ça va un moment ! On apprend que fan de cyclisme, les vélos chez Denis Chabroullet ont une place très importante sur scène et sont sa marque de fabrique. Les bicyclettes géantes, écartant les cuisses des filles comme pour les faire accoucher de quelque engin cauchemardesque est une belle chute, mais trop vite avortée et pas assez développée. On se demande ce que ça vient faire là. Du coup, on n'y croit pas. Le tableau du viol devient détail. Trop d'influences tue la référence. Je crois que le metteur en scène s'est fait plaisir ; il s'est fait son petit délire, que lui seul et son équipe comprennent et c'est bien triste, parce qu'on aurait bien aimé participer.

Ce que j'ai fait :

On dit que les couleurs excitent l'appétit ; les décors et les costumes sont tellement acidulés, aromatisés, pailletés, que je suis sortie du Café de la Danse avec la faim au ventre, sans états d'âme, peut-être plus monstrueuse, mais assumant pleinement. Un effet recherché peut-être... Dans tous les cas, faites-vous votre propre opinion en y allant. Du 1er au 26 février 2005 au Café de la Danse.

Mélanie Coudert



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