L’Affaire de l’esclave Furcy
SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Murielle Lucie Clément - le 06/04/2010 - 0 réactions -
Mohammed Aïsssaoui pose d’emblée la question à mille millions : « Qu’est-ce qui pousse un homme à vouloir s’affranchir ». Apparemment la consultation des dossiers a quelque peu assombri son jugement. Il est vrai que la paperasse était faramineuse. Furcy a esté plus de vingt-sept ans avant d’obtenir gain de cause. Le volume des documents, on s’en doute, était à l’avenant.
Dans le cas de Furcy, toutefois, la question « Qu’est-ce qui pousse un homme à vouloir s’affranchir » est invalide. Le problème est autre : cet homme, né libre, a été gardé en esclavage contre les lois en vigueur, comme le laisse voir Aïssaoui et pour cause. La mère de Furcy, Madeleine, avait été donnée par la religieuse avec qui elle voyageait à une madame Routier à condition qu’elle l’affranchisse, mais : « Mme Routier avait attendu plus de vingt ans avant d’affranchir Madeleine, le 16 juillet 1789. Cette date n’est pas liée au hasard. La veuve avait entendu les bruits qui venaient de France. Elle avait eu peur de payer de lourdes indemnités, d’autant plus qu’elle avait signé une promesse d’affranchissement. Malgré sa nouvelle condition, Madeleine était restée sous les ordres de Mme Routier… Entre sa vie d’esclave et celle de femme libre, rien n’avait changé. C’était comme ça. Et, du reste, qui dans l’habitation pouvait bien savoir que Madeleine était affranchie ? Personne. Sans doute même pas elle. Mme Routier n’avait pas cru utile de l’en informer – elle avait caché l’acte d’affranchissement. »
Selon le code noir en vigueur, un enfant jusqu’à l’âge de trois ans héritait du statut de sa mère. Donc, Furcy était né libre puisque sa mère, Madeleine, était affranchie lorsqu’il naquit. Mohammed Aïssaoui a réalisé un travail de titan. Sa quête l’a mené sur les traces de Furcy et il a consulté à peu près tous les dossiers existants sur l’infortuné. Toutefois, il confie :
« Je n’ai pas encore compris ce qui pousse un homme à vouloir s’affranchir. Qu’est-ce qu’on est prêt à sacrifier pour la liberté, quand on en connaît pas le goût ? C’est la détermination de Furcy qui m’a impressionné. Je crois qu’il a puisé sa force auprès de ceux qui l’ont soutenu. Il a voulu être à la hauteur de cette confiance. Je crois avoir compris que ce qui fait avancer le monde, c’est l’altérité. Tous ces hommes qui ont agi pour d’autres. Ce peut bien être un fil conducteur de l’Histoire. »
La question d’Aïssaoui reste pour le moins saisissante. Ce pauvre Furcy recherchait peut-être tout simplement justice. Il était libre selon la loi, mais retenu en esclavage par des colons puissants, criminels et délinquants se tenant – et se croyant en cela en leur bon droit – en-dehors et au-dessus des lois. D’un autre côté, la conclusion d’Aïssaoui prête à réflexion. Presque certainement Furcy a puisé « sa force auprès de ceux qui l’ont soutenu ». En effet, pourquoi le monde n’avancerait-il pas grâce à l’altérité ? Grace aux êtres qui agissent pour le bien des autres. Les grandes découvertes, à l’origine, ne sont-elles pas souvent cela ?
Au cours de ses pérégrinations archivistiques, Aïssaoui fait la connaissance de plusieurs personnages étonnants. Tels le procureur Boucher dont l’analyse de la loi esclavagiste rappelle étrangement celle qui peut être faite à propos des bonnes guerres du XXIe siècle – et du siècle passé –, menées afin de libérer les peuples pâtissant sous le joug d’un système totalitaire, alors que le but inavoué, caché, tu mais connu, réside dans l’appropriation par le libérateur de ressources naturelles, non négligeables et rarement négligées, le pétrole par exemple. Pour cela, il suffit de subtiliser « Dieu » pour « démocratie ».
« Pour lui, l’esclavage était un redoutable système, sans doute le plus rentable qui ait jamais existé. Boucher avait des pensées amères : “On a habillé l’esclavage du vernis de la morale, de la religion. Ah, Dieu ! qu’est-ce qu’on a pu faire en ton nom ! On l’a même justifié par des considérations physiques, naturelles… En réalité, il n’est de question que d’argent, de commerce. La religion, comme la morale – fluctuante –, n’était que le moyen de faire admettre des atrocités”, se disait-il. »
En prêtant à Boucher ces paroles, c’est une fine analyse qu’Aïssaoui nous sert :
« Il suffisait d’observer le système économique, et tout s’éclairait. Cette idée ne quittait pas l’esprit de Gilbert Boucher. Si l’on regardait de plus près, pensait-il, tout était organisé pour maintenir le système en place : l’homme considéré comme une marchandise ; l’interdiction pour les esclaves de posséder et donc de s’enrichir ; l’interdiction de s’instruire ; l’interdiction de porter plainte… Tout était diaboliquement ingénieux. D’ailleurs, quand cela pouvait arranger les esclavagistes, on mettait de côté certaines considérations. Les relations sexuelles entre blancs et noirs, par exemple, pour ne pas dire les viols, étaient monnaie courante. On s’en accommodait. »
Le mécanisme du système reposait, somme toute, sur une complexité feinte. Toutes les lois s’imbriquaient l’une dans l’autre afin de préserver le bastion imprenable des règlements favorisant l’un et défavorisant l’autre. Cela offre pas mal de pistes de réflexions pour balayer d’un autre regard notre démocratie anno 2010 et notre système économique fondé, en grande partie, sur des bases mathématiques de correspondance quasi équivalentes. « Tous les rouages politiques, administratifs, judiciaires tendaient vers ce seul but : entretenir la machine esclavagiste pour nourrir l’économie. Des industries entières avaient prospéré grâce à ce système. Autrement, ce n’aurait pas été aussi efficace. L’abolition faisait peur, non pour des raisons idéologiques ou philosophiques, mais pour des raisons économiques. »
Lorsque les Noirs sont affranchis, il faut y aller doucement et on se demande qui doit être vraiment protéger. Mais, sous la plume d’Aïssaoui, cela devient clair et la réponse ne se fait pas longtemps attendre.
« “Partout, les noirs avaient besoin d’entendre de ma bouche quelles étaient les obligations que leur imposait la liberté”, écrirait, plus tard, le gouverneur de la République. Il affirmerait être heureux d’avoir réussi à négocier de très bas salaires. Il serait également heureux de voir qu’aucun groupe de noirs n’avait songé à exiger une rémunération plus importante. Fallait-il que la main-d’œuvre restât bon marché pour ne pas brusquer les esclavagiste ? »
Fascinant que ce soient les obligations qu’il fallut préciser et non les droits. Par ailleurs, les esclavagistes réussirent à imposer leur vision économique catastrophique et à faire admettre l’esclavage comme salutaire et profitable à tous. Le Noir, « enfant » et incapable de se régir soi-même aspirait à un maître. D’autant plus que, sans main-d’œuvre bon marché, le spectre de la débâcle financière se profilait.
« Les hommes ne naissent pas libres. Ils le deviennent. C’est ce que m’a appris Furcy. Quand j’ai entendu parler des archives nommées “L’affaire de l’esclave Furcy”, je me suis dit que tout le monde allait se précipiter sur ce destin extraordinaire. Vous pensez, l’un des rares esclaves à avoir porté plainte en justice, et la procédure la plus longue : elle a duré vingt-sept années et s’est terminée cinq ans avant l’abolition. Je ne suis pas historien, et je sais que ma démarche est contraire à toute recherche historique : j’observe un moment particulier du début du XIXe siècle avec mes lunettes d’aujourd’hui. Mais à ma connaissance, il n’y a pas pléthore de documents d’un esclave qui a osé se rendre au tribunal, à être allé jusqu’à la Cour de cassation. »
Une chose surprend le lecteur tout autant que l’auteur. Pourquoi personne ne s’est intéressé au destin extraordinaire, à plusieurs points de vue, de cet esclave ? Si Aïssaoui n’avait écrit son ouvrage, cette épopée serait restée dans l’ombre. La démarche de l’auteur a au moins un phénoménal avantage sur celle d’un grand nombre d’historiens. Aïsssaoui est conscient de sa subjectivité et il l’assume pleinement, ce que peu de chercheurs osent faire, bien que leur analyse en soit empreinte. Pourquoi écrire cette histoire, s’interroge encore l’auteur.
« J’ai longtemps fui cette question : pourquoi cette histoire de l’esclave Furcy a-t-elle résonné si fort en moi, et résonne-t-elle encore ? Où faut-il aller chercher les clés pour comprendre ? Je n’ai pas le début d’une réponse. Il paraît que l’on met dans un livre ce qu’on ne peut pas dire, mais qu’ai-je voulu dire ? Sinon l’extravagante patience d’un homme à devenir libre, sa détermination hors normes. »
Je peux avouer que ce récit, fictionnalisé mais fondé sur des documents authentiques, résonne aussi en moi maintenant et je suis sûre qu’il résonnera tout autant en chaque lecteur voulant se donner la peine de consulter, feuilleter, lire ce livre. Aïssaoui a exhumé tout un pan de notre histoire et de notre mémoire collective des profondeurs de l’oubli. Mais ne dit-il pas que l’histoire de l’esclavage est une histoire sans passé inscrit ? Voilà donc un part de ce passé restauré. Nora dans ses Lieux de mémoire ne l’a même pas effleuré. Cependant l’esclavage, est peut-être une des clés pour déchiffrer, dans nos sociétés, la situation conflictuelle d’aujourd’hui qu’elle soit économique, historique, culturelle ou autre. D’autant plus que, comme chaque fois que l’on remonte dans le temps (ou visite une vie antérieure à l’aide d’un « rebirthing »), chacun s’octroie un beau rôle. Cependant, comme le précise Aïssaoui, peut-être étions-nous du côté des mécréants, des méchants et pas si victimes ou nobles que cela.
« Ce qui m’étonnait, c’est que toute ces personnes qui effectuaient des recherches étaient persuadées d’avoir un ascendant esclave. Pourtant cet ascendant aurait très bien pu se révéler un noir ayant posséder des esclaves ou ayant été un commandeur. C’était possible. »
Une éventualité à méditer avant de s’emparer sans plus du rôle valorisant de victime potentielle.
Murielle Lucie Clément Mohammed Aïssaoui, L’Affaire de l’esclave Furcy, Gallimard, 2010, 195 pages, 16,90 €.
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